Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

14 mai 2018

Aristote, Politique, chapitre IX: sur la tyrannie

Filed under: Actualité, Economie, Philosophie, Politique — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 11:55

CHAPITRE IX: Des moyens de conservation pour les États monarchiques; la royauté se sauve par la modération. Les tyrannies ont deux systèmes fort différents pour se maintenir: la violence avec la ruse, et la bonne administration; esquisse du premier système; ses vices; esquisse du second système; ses avantages; portrait du tyran; durée des diverses tyrannies; détails historiques.

1. En général, les États monarchiques doivent évidemment se conserver par des causes opposées à toutes celles dont nous venons de parler, suivant la nature spéciale de chacun d’eux. La royauté, par exemple, se maintient par la modération. Moins ses attributions souveraines sont étendues, plus elle a de chances de durer dans toute son intégrité. Le roi songe moins alors à se faire despote; il respecte plus dans toutes ses actions l’égalité commune; et les sujets de leur côté sont moins enclins à lui porter envie. Voilà ce qui explique la durée si longue de la royauté chez les Molosses. Chez les Lacédémoniens, elle n’a tant vécu que parce que, dès l’origine, le pouvoir fut partagé entre deux personnes; et que plus tard, Théopompe le tempéra par plusieurs institutions, sans compter le contrepoids qu’il lui donna dans l’établissement de l’Éphorie. En affaiblissant la puissance de la royauté, il lui assura plus de durée; il l’agrandit donc en quelque sorte, loin de la réduire; et il avait bien raison de répondre à sa femme, qui lui demandait s’il n’avait pas honte de transmettre à ses fils la royauté moins puissante qu’il ne l’avait reçue de ses ancêtres: « Non, » sans doute; car je la leur laisse beaucoup plus durable. »

2. Quant aux tyrannies, elles se maintiennent de deux manières absolument opposées. La première est bien connue, et elle est mise en usage par presque tous les tyrans. C’est à Périandre de Corinthe qu’on fait honneur de toutes ces maximes politiques dont la monarchie des Perses peut offrir aussi bon nombre d’exemples. Déjà nous avons indiqué quelques-uns des moyens que la tyrannie emploie pour conserver sa puissance, autant que cela est possible. Réprimer toute supériorité qui s’élève; se défaire des gens de cœur; défendre les repas communs et les associations; interdire l’instruction et tout ce qui tient aux lumières, c’est-à-dire, prévenir tout ce qui donne ordinairement courage et confiance en soi; empêcher les loisirs et toutes les réunions où l’on pourrait trouver des amusements communs; tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns aux autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance.

3 De plus, bien connaître les moindres déplacements des citoyens, et les forcer en quelque façon à ne jamais franchir les portes de la cité, pour toujours être au courant de ce qu’ils font, et les accoutumer par ce continuel esclavage à la bassesse et à la timidité d’âme: tels sont les moyens mis en usage chez les Perses et chez les barbares, moyens tyranniques qui tendent tous au même but. En voici d’autres: savoir tout ce qui se dit, tout ce qui se fait parmi les sujets; avoir des espions pareils à ces femmes appelées à Syracuse les délatrices; envoyer, comme Hiéron, des gens pour tout écouter dans les sociétés, dans les réunions, parce qu’on est moins franc quand on redoute l’espionnage, et que si l’on parle, tout se sait;

4 semer la discorde et la calomnie parmi les citoyens; mettre aux prises les amis entre eux; irriter le peuple contre les hautes classes, qu’on désunit entre elles. Un autre principe de la tyrannie est d’appauvrir les sujets, pour que, d’une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir, et que, de l’autre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. C’est dans cette vue qu’ont été élevés les pyramides d’Egypte, les monuments sacrés des Cypsélides, le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides, et les grands ouvrages de Polycrate à Samos, travaux qui n’ont qu’un seul et même objet, l’occupation constante et l’appauvrissement du peuple.

5. On peut voir un moyen analogue dans un système d’impôts établis comme ils l’étaient à Syracuse: en cinq ans, Denys absorbait par l’impôt la valeur de toutes les propriétés. Le tyran fait aussi la guerre pour occuper l’activité de ses sujets, et leur imposer le besoin perpétuel d’un chef militaire. Si la royauté se conserve en s’appuyant sur des dévouements, la tyrannie ne se maintient que par une perpétuelle défiance de ses amis, parce qu’elle sait bien que, si tous les sujets veulent renverser le tyran, ses amis surtout sont en position de le faire.

6. Les vices que présente la démocratie extrême se retrouvent dans la tyrannie: licence accordée aux femmes dans l’intérieur des familles pour qu’elles trahissent leur maris; licence aux esclaves, pour qu’ils dénoncent aussi leurs maîtres; car le tyran n’a rien à redouter des esclaves et des femmes; et les esclaves, pourvu qu’on les laisse vivre à leur gré, sont très partisans de la tyrannie et de la démagogie. Le peuple aussi parfois fait le monarque; et voilà pourquoi le flatteur est en haute estime auprès de la foule comme auprès du tyran. Près du peuple, on trouve le démagogue, qui est pour lui un véritable flatteur; près du despote, on trouve ses vils courtisans, ‘qui ne font qu’œuvre de flatterie perpétuelle. Aussi la tyrannie n’aime-t-elle que les méchants, précisément parce qu’elle aime la flatterie, et qu’il n’est point de cœur libre qui s’y abaisse. L’homme de bien sait aimer, mais il ne flatte pas. De plus, les méchants sont d’un utile emploi dans des projets pervers: « Un clou chasse l’autre », dit le proverbe.

7. Le propre du tyran est de repousser tout ce qui porte une âme fière et libre; car il se croit seul capable de posséder ces hautes qualités; et l’éclat dont brilleraient auprès de lui la magnanimité et l’indépendance d’un autre, anéantirait cette supériorité de maître que la tyrannie revendique pour elle seule. Le tyran hait donc ces nobles natures, comme attentatoires à sa puissance. C’est encore l’usage du tyran d’inviter à sa table et d’admettre dans son intimité des étrangers plutôt que des nationaux; ceux-ci sont pour lui des ennemis; ceux-là n’ont aucun motif d’agir contre son autorité. Toutes ces manœuvres et tant d’autres du même genre, que la tyrannie emploie pour se maintenir, sont d’une profonde perversité.

8. En les résumant, on peut les classer sous trois chefs principaux, qui sont le but permanent de la tyrannie: d’abord, l’abaissement moral des sujets; car des âmes avilies ne pensent jamais à conspirer; en second lieu, la défiance des citoyens les uns à l’égard des autres; car la tyrannie ne peut être renversée qu’autant que des citoyens ont assez d’union pour se concerter. Aussi, le tyran poursuit-il les hommes de bien comme les ennemis directs de sa puissance, non pas seulement parce que ces hommes-là repoussent tout despotisme comme dégradant, mais encore parce qu’ils ont foi en eux-mêmes et obtiennent la confiance des autres, et qu’ils sont incapables de se trahir entre eux ou de trahir qui que ce soit. Enfin, le troisième objet que poursuit la tyrannie, c’est l’affaiblissement et l’appauvrissement des sujets; car on n’entreprend guères une chose impossible, ni par conséquent de détruire la tyrannie quand on n’a pas les moyens de la renverser.

9. Ainsi, toutes les préoccupations du tyran peuvent se diviser en trois classes que nous venons d’indiquer, et l’on peut dire que toutes ses ressources de salut se groupent autour de ces trois bases: la défiance des citoyens entre eux, leur affaiblissement et leur dégradation morale. Telle est donc la première méthode de conservation pour les tyrannies.

10. Quant à la seconde, elle s’attache à des soins radicalement opposés à tous ceux que nous venons d’indiquer. On peut la tirer de ce que nous avons dit des causes qui ruinent les royautés; car de même que la royauté compromet son autorité en voulant la rendre plus despotique, de même la tyrannie assure la sienne en la rendant plus royale. Il n’est ici qu’un point essentiel qu’elle ne doit jamais oublier: qu’elle ait toujours la force nécessaire pour gouverner, non pas seulement avec l’assentiment général, mais aussi malgré la volonté générale; renoncer à ce point, ce serait renoncer à la tyrannie même. Mais cette base une fois assurée, le tyran peut pour tout le reste se conduire comme un véritable roi, ou du moins en prendre adroitement toutes les apparences.

11. D’abord, il paraîtra s’occuper avec sollicitude des intérêts publics, et il ne se montrera point follement dissipateur de ces riches offrandes que le peuple a tant de peine à lui faire, et que le maître tire des fatigues et de la sueur de ses sujets, pour les prodiguer à des courtisanes, à des étrangers, à des artistes cupides. Le tyran rendra compte des recettes et des dépenses de l’État, chose que du reste plus d’un tyran a faite; car il a par-là cet avantage de paraître un administrateur plutôt qu’un despote; il n’a point à redouter d’ailleurs de ne jamais manquer de fonds tant qu’il reste maître absolu du gouvernement.

12. S’il vient à voyager loin de sa résidence, il vaut mieux avoir ainsi placé son argent plutôt que de laisser derrière soi des trésors accumulés; car alors ceux à la garde de qui il se confie sont moins tentés par ses richesses. Lorsque le tyran se déplace, il redoute ceux qui le gardent plus que les autres citoyens: ceux-là le suivent dans sa route, tandis que ceux-ci restent dans la ville. D’un autre côté, en levant des impôts, des redevances, il faut qu’il semble n’agir que dans l’intérêt de l’administration publique, et seulement pour préparer des ressources en cas de guerre; en un mot, il doit paraître le gardien et le trésorier de la fortune générale et non de sa fortune personnelle.

13. Il ne faut pas que le tyran se montre d’un difficile accès; toutefois son abord doit être grave, pour inspirer non la crainte, mais le respect. La chose est du reste fort délicate; car le tyran est toujours bien près d’être méprisé; mais, pour provoquer le respect, il doit, même en faisant peu de cas des autres talents, tenir beaucoup au talent politique, et se faire à cet égard une réputation inattaquable. De plus, qu’il se garde bien lui-même, qu’il empêche soigneusement tous ceux qui l’entourent d’insulter jamais la jeunesse de l’un ou l’autre sexe. Que les femmes dont il dispose montrent la même réserve avec les autres femmes; car les querelles féminines ont perdu plus d’une tyrannie.

14. S’il aime le plaisir, qu’il ne s’y livre jamais comme le font certains tyrans de notre époque, qui, non contents de se plonger dans les jouissances dès le soleil levé et pendant plusieurs jour de suite, veulent encore étaler leur licence sous les yeux de tous les citoyens, auxquels ils prétendent faire admirer ainsi leur bonheur et leur félicité. C’est en ceci surtout que le tyran doit user de modération; et s’il ne le peut, qu’il sache au moins se dérober aux regards de la foule. L’homme qu’on surprend sans peine et qu’on méprise, ce n’est point l’homme tempérant et sobre, c’est l’homme ivre; ce n’est point celui qui veille, c’est celui qui dort.

15. Le tyran prendra le contre-pied de toutes ces vieilles maximes qu’on dit à l’usage de la tyrannie. Il faut qu’il embellisse la ville, comme s’il en était l’administrateur et non le maître. Surtout qu’il affiche avec le plus grand soin une piété exemplaire. On ne redoute pas autant l’injustice de la part d’un homme qu’on croit religieusement livré à tous ses devoirs envers les dieux; et l’on ose moins conspirer contre lui, parce qu’on lui suppose le ciel même pour allié. Il faut toutefois que le tyran se garde de pousser les apparences jusqu’à une ridicule superstition. Quand un citoyen se distingue par quelque belle action, il faut le combler de tant d’honneurs qu’il ne pense pas pouvoir en obtenir davantage d’un peuple indépendant. Le tyran répartira en personne les récompenses de ce genre, et laissera aux magistrats inférieurs et aux tribunaux le soin des châtiments.

16. Tout gouvernement monarchique, quel qu’il soit, doit se garder d’accroître outre mesure la puissance d’un individu; ou, si la chose est inévitable, il faut alors prodiguer les mêmes dignités à plusieurs autres; c’est le moyen de les maintenir mutuellement. S’il faut nécessairement créer une de ces brillantes fortunes, que le tyran ne s’adresse pas du moins à un homme audacieux; car un cœur rempli d’audace est toujours prêt à tout entreprendre; et s’il faut renverser quelque haute influence, qu’il y procède par degrés, et qu’il ait soin de ne point détruire d’un seul coup les fondements sur lesquels elle repose.

17. Que le tyran, en ne se permettant jamais d’outrage d’aucun genre, en évite deux surtout: c’est de porter la main sur qui que ce soit, et d’insulter la jeunesse. Cette circonspection est particulièrement nécessaire à l’égard des cœurs nobles et fiers. Les âmes cupides souffrent impatiemment qu’on les froisse dans leurs intérêts d’argent; mais les âmes fières et honnêtes souffrent ‘bien davantage d’une atteinte portée à leur honneur. De deux choses l’une: ou il faut’ renoncer à toute vengeance contre des hommes de ce caractère, ou bien les punitions qu’on leur inflige doivent sembler toutes paternelles, et non le résultat du mépris. Si le tyran a quelques relations avec la jeunesse, il faut qu’il paraisse ne céder qu’à sa passion, et non point abuser de son pouvoir. En général, dès qu’il peut y avoir apparence de déshonneur, il faut que la réparation l’emporte de beaucoup sur l’offense.

18. Parmi les ennemis qui en veulent à la personne même du tyran, ceux-là sont les plus dangereux et les plus à surveiller, qui ne tiennent point à leur vie pourvu qu’ils aient la sienne. Aussi faut-il se garder avec la plus grande attention des hommes qui se croient insultés dans leur personne ou dans celle de gens qui leur sont chers. Quand on conspire par ressentiment, on ne s’épargne pas soi-même, et ainsi que le dit Héraclite: « Le ressentiment est bien difficile à combattre, car il met sa vie à l’enjeu ».

19. Comme l’État se compose toujours de deux partis bien distincts, les pauvres et les riches, il faut persuader aux uns et aux autres qu’ils ne trouveront de garantie que dans le pouvoir, et prévenir entre eux toute injustice mutuelle. Mais entre ces deux partis, le plus fort est toujours celui qu’il faut prendre pour instrument du pouvoir, afin que, dans un cas extrême, le tyran ne soit pas forcé ou de donner la liberté aux esclaves, ou d’enlever les armes aux citoyens. Ce parti suffit toujours à lui seul pour défendre l’autorité, dont il est l’appui, et pour lui assurer le triomphe contre ceux qui l’attaquent.

20. Du reste, nous croyons qu’il serait inutile d’entrer dans de plus longs détails. L’objet essentiel est ici bien évident. Il faut que le tyran paraisse à ses sujets, non point un despote, mais un administrateur, un roi; non point un homme qui fait ses propres affaires, mais un homme qui administre celles des autres. Il faut que dans toute sa conduite, il recherche la modération et non pas les excès. Il faut qu’il admette dans sa société les citoyens distingués, et qu’il s’attire par ses manières l’affection de la foule. Par là, il sera infailliblement sûr, non seulement de rendre son autorité plus belle et plus aimable, parce que ses sujets seront meilleurs, et non point avilis, et qu’il n’excitera ni haine, ni crainte; mais encore il rendra son autorité plus durable. En un mot, il faut qu’il se montre complètement vertueux ou du moins vertueux à demi, et qu’il ne se montre jamais vicieux, ou du moins jamais autant qu’on peut l’être.

21. Et cependant, malgré toutes ces précautions, les moins stables des gouvernements sont l’oligarchie et la tyrannie. La plus longue tyrannie a été celle d’Orthagoras et de ses descendants, à Sicyone; elle a duré cent ans; c’est qu’ils surent habilement ménager leurs sujets et se soumettre eux-mêmes en bien des choses au joug de la loi. Clisthène évita le mépris par sa capacité militaire, et il mit sans cesse tous ses soins à se concilier l’amour du peuple. Il alla même, dit-on, jusqu’à couronner de ses mains le juge qui avait prononcé contre lui en faveur de son antagoniste; et si l’on en croit la tradition, la statue assise qui est dans la place publique est celle de ce juge indépendant. Pisistrate, dit-on aussi, se laissa citer en justice devant l’Aréopage.

22. La plus longue tyrannie est en second lieu celle des Cypsélides, à Corinthe. Elle dura soixante-treize ans et six mois. Cypsèle régna personnellement trente ans, et Periandre quarante-quatre; Psammétichus, fils de Gordius, régna trois ans. Ce sont les mêmes causes qui maintinrent si longtemps la tyrannie de Cypsèle; car il était démagogue aussi; et, durant tout son règne, il ne voulut jamais avoir de satellites. Périandre était un despote, mais un grand général.

23. Il faut mettre en troisième lieu, après ces deux premières tyrannies, celle des Pisistratides, à Athènes; mais elle eut des intervalles. Pisistrate, durant sa puissance, fut forcé de prendre deux fois la fuite, et en trente-trois ans, il n’en régna réellement que dix-sept; ses enfants en régnèrent dix-huit: en tout trente-cinq ans. Viennent ensuite les tyrannies d’Hiéron et de Gélon à Syracuse. Cette dernière ne fut pas longue, et à elles deux, elles durèrent dix-huit années. Gélon mourut dans la huitième année de son règne; Hiéron régna dix ans; Thrasybule fut renversé au bout du onzième mois. A tout prendre, la plupart des tyrannies n’ont eu qu’une très courte existence.

24. Telles sont à peu près, pour les gouvernements républicains et pour les monarchies, toutes les causes de ruine qui les menacent; et tels sont les moyens de salut qui les maintiennent.

Aristote, Politique, intégrale en ligne

Pour aller plus loin:

Michel Crinetz: Complétons les théories monétaires : la domination

Les différentes étapes de l’évolution de l’Occident: Aristote, Descartes, Korzybski, Trois visions de l’homme et du monde     

Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789

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Michel Crinetz: Complétons les théories monétaires : la domination

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complétons les théories monétaires

https://blogs.mediapart.fr/michel-crinetz/blog/030418/completons-les-theories-monetaires-la-domination

Michel Crinetz est ancien superviseur  financier.

Le blog de Michel Crinetz: 1 ,  ,  ,  , 6 .

 

22 avril 2018

I. Aubert: Suicides chez les forces de l’ordre : Suicides encore et toujours: une analyse structurelle

Par Isabelle AUBERT,

pour le Mag N° 18 de l’APNM GendXXI.

Sommaire

Suicides chez les forces de l’ordre : Suicides encore et toujours: une analyse structurelle. 1

Les causes ?. 1

Mon expérience et mon analyse. 2

Une similarité de structure entre les gestions des divers services publics. 3

Les réponses proposées. 3

Nécessité de réformes structurelles. 4

Des modèles économiques inconstitutionnels et scientifiquement discutables. 4

Une restructuration nécessaire, sur des bases fiables et crédibles. 5

Notes. 6

De nombreux media traitent cette semaine de la recrudescence des suicides dans la police et la gendarmerie.

Les causes ?

Au fil des gouvernements qui se succèdent, la réponse est la même : « Il est établi que les causes sont majoritairement d’ordre privé » (2013), sous-entendant que ces causes sont imputables aux individus, non à l’institution.

En fait, dans la réalité, vie professionnelle et vie privé ne sont pas des domaines d’activités séparés : ils sont reliés entre eux structurellement et interagissent l’une sur l’autre. Votre vie personnelle est-elle différente selon que vous avez un salaire correct, un emploi sûr, des conditions de travail épanouissantes, des relations de travail chaleureuses, des supérieurs hiérarchiques que vous respectez ou un emploi précaire, des conditions de travail qui font fi des besoins fondamentaux de notre organisme, vous imposent une charge de travail supérieure à vos capacités d’exécution, un temps de travail supérieurs aux capacités de récupération de votre organisme, un climat relationnel conflictuel, etc. ? Ces dernières engendrent une dégradation de l’état de santé psycho-somatique qui se répercutent sur la vie privée, empoisonnent le climat relationnel familial, et engendrent des divorces qui ne seraient jamais arrivés dans des conditions de travail humaines. Incriminer la vie privée pour expliquer les suicides revient à inverser les causes et les effets.

Une autre cause souvent évoquée est la fragilité des individus. Si nous prenons l’exemple des véhicules de service, que l’entretien n’est pas fait, que les conducteurs veulent les conduire en les poussant au-delà les vitesses inscrites au compteur, et qu’ils ne remplissent pas le réservoir d’essence, vous n’allez pas les conduire longtemps. Si vous exigez de l’assurance qu’elle vous rembourse votre véhicule hors d’usage, et que vous retournez contre le constructeur en imputant une fragilité originelle du véhicule, je doute qu’autant l’assurance que le constructeur vous donne raison. Il vous sera répondu que vous étiez responsable de l’entretien du véhicule, et que vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous. Ce raisonnement tombe sous le sens quand il s’agit de véhicules. En revanche, dans la gestion des ressources humaines, c’est apparemment au-delà des capacités d’entendement.

Mon expérience et mon analyse

Pour parler de ce que je connais, ce qui est plus sûr, dans ma sphère professionnelle d’infirmière de secteur psychiatrique, j’ai été diplômée en décembre 1978 après 3 ans d’études théoriques et pratiques (nous travaillions dans les services, en plus des effectifs infirmiers). A partir du début des années 80, le nombre de lits d’hospitalisation a été réduit, ainsi que les effectifs, il fallait « faire des économies », puis les écoles ont été fermées, notre diplôme supprimé, ainsi que les domaines de connaissance enseignés. Les objectifs soignants sont passés à la trappe, et notre fonction, ce pour quoi nous avions été formés et payés très correctement pour l’être avec l’argent public pendant 3 ans, a été remplacé par des objectifs financiers, basés sur des critères sans rapport avec notre fonction. Nous avons alors été privés du temps et des moyens dont nous disposions auparavant pour nous occuper des patients, le harcèlement professionnel est apparu, sans que le terme existe alors et bien avant que le phénomène soit reconnu et décrit à l’échelle du pays. En deux mots, nous avons été déprofessionnalisés[1] , notre diplôme a été dévalué, ceci sur le seul territoire français, notre statut dans le reste de l’Union Européenne demeurant celui d’infirmiers spécialisés correspondant à ce que nous étions réellement. Les professionnels psy, y compris les psychiatres, ont vécu le même phénomène[2].

Bilan humain consécutif à cette « nouvelle gestion publique » entre 1980 et 1991 : 15 morts, dont 7 par suicides, parmi les soignants dans les 2 services de psychiatrie du petit hôpital Nord Deux–Sèvres, sur une centaine d’infirmiers, alors qu’au cours des années précédentes, aucun décès n’avait eu lieu[3]. Parmi les patients, la liste est encore plus longue : la plupart de ceux que j’ai connus alors ont disparu.

Nous n’avions alors pas assez d’éléments de compréhension de ce qui se passait. Je savais seulement que le taux de mortalité et de morbidité excessif provenait de facteurs inconnus, mais réels. Après que nous avons tenté au cours des années 80, mes collègues et moi-même, à la demande de l’administration sous le ministère de Jack Ralite, d’améliorer le sort des patients, et y être parvenus dans une certaine mesure[4], les résultats thérapeutiques obtenus au bout de trois ans ont été considérés, sous le ministère suivant, comme « remettant en question toute l’institution ». Les réalisations ont été arrêtées. Nous avons été soumis à des conditions de travail invivables (2 infirmiers pour 20 lits, plus les patients venant en hôpital de jour). Considérant qu’il était impossible de travailler sérieusement dans de telles conditions, j’ai tiré ma révérence.

Si les effectifs et les moyens des soignants ont fondu, en revanche ceux de l’administration ont explosé, sans pour autant que celle-ci ait apparemment les moyens de faire correctement son travail, puisque les soignants, en plus d’assurer leur fonction, doivent en plus assurer une charge et un temps de travail administratifs !

Depuis les années 2000, les malades mentaux ont été criminalisés, présentés comme des délinquants potentiels, et orientés vers les prisons, dans lesquelles ils moisissent sans soins si ce n’est médicamenteux, et sans condamnation, potentiellement ad vitam aeternam. Effectivement, un prix de journée de 100 € en prison à la place de 800 € en hôpital, ça fait des économies, même si le bilan humain est catastrophique, et si les prisons sont engorgées par des gens qui n’ont rien à y faire, ce qui permet à certains d’en réclamer davantage.

Une similarité de structure entre les gestions des divers services publics

Nous voyons ici que le phénomène des suicides dans la police et la gendarmerie est similaire à celui qui a lieu dans d’autres secteurs comme la santé, qu’il n’est pas nouveau, qu’il est apparu dans le contexte de cette « nouvelle gestion publique ».

La gestion des ressources humaine instituée dans ce cadre est très différente de la gestion publique antérieure aux années 80, qui reposait sur les critères du service public : ces critères disparaissent également, remplacés par des critères financiers, ceux du secteur privé, depuis que le ministère de l’économie a confié depuis 2004 la gestion des services publics à des sociétés de services informatiques[5] privées.

Ainsi, cette gestion des ressources humaines ne dépend pas des ministères successifs, mais des sociétés avec lesquelles l’Etat a conclu des contrats, en fonction desquels elles s’engagent à fournir aux Etats partenaires des services donnés.

Il semble alors que nous nous trompions d’interlocuteurs: dans la mesure où l’argent de l’Etat sort de nos poches, c’est bien nous qui payons pour ces « services ». Etant rétribuées avec l’argent public, ces sociétés ont de ce fait, dans notre pays, que cela leur plaise ou non, des missions de service public, puisqu’étant leurs employeurs réels, nous sommes en droit de leur demander des comptes sur la nature et la qualité des services rendus au regard des sommes investies dans ces contrats, ainsi qu’aux fonctionnaires de l’Etat qui les ont signés, dans la mesure où ils sont non pas propriétaires de cet argent public, mais dépositaires, en tant que nos représentants.

Les réponses proposées

– « une évaluation des mesures mises en œuvre pour prévenir les suicides parmi les forces de l’ordre ».

– réunir « rapidement les représentants des policiers et gendarmes pour évoquer les dispositifs de prévention existants et les moyens d’en renforcer encore l’efficacité ».

Parmi les réponses proposées en haut lieu face à cette augmentation des suicides, il ne semble pas être question de s’attaquer aux causes, ni aux facteurs structurels : Qui va être chargé d’effectuer les audits sur les suicides dans la police et la gendarmerie ? Les mêmes sociétés de services informatiques qui nous infligent les politiques du chiffre. Qui va être chargé de la mise en œuvre des moyens de prévention préconisés ? La même administration qu’à l’heure actuelle, gérée par les mêmes gestionnaires. Qui paiera l’argent investi dans ces audits et ces « moyens de prévention », dans les conférences, les séminaires consacrés au sujet ? L’argent public = nous. Pour quels résultats ? Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, des résultats similaires aux résultats actuels, à savoir négatifs pour le pays sur les plans financiers et humains.

Nécessité de réformes structurelles

J’en conclus qu’un changement à ce niveau requiert une prise de conscience des citoyens concernés par ces évolutions des règles du jeu économique: nous sommes dans une position comparable à celle de joueurs qui penseraient jouer à la bataille, avec d’autres joueurs qui joueraient implicitement au poker avec leur argent !

En conséquence, les réponses idéologiques, morales, politiques, etc., qui ont été tentées s’étant révélées jusqu’ici inaptes à influer positivement sur les résultats obtenus effectivement au niveau humain, il me semble que le problème mérite d’être posé par les citoyens eux-mêmes, en utilisant les moyens légaux dont ils disposent, à partir de bases de gestion en réalité très simples. Je ne parle pas ici d’idéologie, ni de morale, ni de politique, c’est une simple conversation d’affaire, le B.A. BA de la gestion d’entreprise: montant de l’argent public, montant des recettes, montant des dépenses, bénéfice ou déficit. Dans les dépenses, qui est payé pour remplir quels services et combien ? Les résultats des services rendus sont-ils conformes aux clauses des contrats signés ? Les jugeons-nous satisfaisants pour le pays et les citoyens ? Convient-il de reconduire ces contrats en l’état, ou de les redéfinir, ou d’y mettre un terme ?

Le postulat du partenariat public-privé qui repose sur la « socialisation des pertes et la privatisation des bénéfices »[6], et qui participe à l’augmentation de la dette publique, est-il compatible avec une gestion républicaine de l’argent public ? Notre pays peut-il s’affranchir de ses engagements envers la communauté européenne en soumettant ses citoyens à des normes et des critères d’évaluation inexistants dans le reste des pays européens, qui lui valent d’être condamné par des institutions européennes ? Peut-il faire payer aux citoyens, autrement dit, aux victimes effectives et potentielles de ses propres manquements, les factures de ses condamnations et en dédouaner financièrement les responsables réels ?

Des modèles économiques inconstitutionnels et scientifiquement discutables

Quand nous nous penchons sur les modèles appliqués dans la gestion des ressources humaines, nous voyons qu’ils sont d’origine américaine[7] issus de la gestion privée. Ces modèles reposent sur une vision de l’économie déconnectée de ses acteurs humains, comme si celle-ci était doté d’une existence propre, et fonctionnant sur des lois physiques aussi immuables que celles de la pesanteur, dans un système de pensée qui traite l’organisme humain dans une complète ignorance de son fonctionnement biologique, de ses besoins, de ses capacités et de ses limites, et les activités humaines, qui sont reliées entre elles structurellement, comme des catégories séparées et parfois opposées. Ces modèles de gestion américaine n’ont strictement rien à voir avec nos constitutions nationales ni européennes, se considérant comme indépendants de celles-ci et au-dessus d’elles[8]. Loin de constituer un « progrès », elles engendrent une structure de rapports économiques et sociaux basés sur la compétition, des relations de type domination-soumission, antérieure à notre modèle constitutionnel, et de ce fait, dépassée, et leur résultats se traduisent par une succession de crises économiques[9]. Structurellement, un modèle de relations basé sur la compétition et les rapports de force n’est pas compatible avec un modèle de relations basé sur les principes de liberté, d’égalité, et de fraternité, tout comme des relations sociales basées sur des rapports de force sont incompatibles avec l’Etat de droit.

Quant aux modélisations importées de même source[10], et qui sont enseignées aux DRH, l’observation de leur contenu laisse parfois pantois : on se retrouve devant un fatras de pseudo-sciences et d’impostures intellectuelles, face à des hordes de pseudo-formateurs, à des centres de formation enseignant diverses « méthodes de développement personnel » basées sur des visions des êtres humains et de la psyché humaine différentes et inconciliables entre elles, certaines bricolées de bric et de broc à partir de copiés collés d’extraits piochés dans des sites internet par des experts en « art de la manipulation », et reprenant parfois des méthodes de lobbying dignes de prédicateurs américains. Navrant ! Affligeant !

Très franchement, pouvons-nous sérieusement continuer à confier la gestion de notre administration à des gens si peu crédibles ?

Une restructuration nécessaire, sur des bases fiables et crédibles

Dans le contexte de la volonté actuelle de l’Union Européenne de se réapproprier le secteur de sa défense, ne serait-il pas judicieux de nous réapproprier également celui de la gestion de nos propres ressources humaines, sur la base de modèles correspondant à notre état d’évolution scientifique actuel, et similaires à la structure de notre constitution nationale, au modèle républicain réel, qui est lui-même similaire dans l’esprit à celui de la Constitution européenne, de l’ONU et de l’UNESCO dont la France vient de prendre la présidence ? Or notre pays dispose, au niveau scientifique, de domaines de connaissances propres inexploités, car jusqu’ici exclus par les économistes autorisés. Ils sont susceptibles d’apporter des solutions permettant de concilier à la fois les missions de services publics et les intérêts publics et privés. Il ne tient qu’aux dirigeants actuels de s’en saisir, de les utiliser et de les enseigner dans un cadre public, structurellement conforme à l’enseignement républicain.

Il n’est pas du tout question ici d’enfreindre des devoirs de réserve spécifiques à tel ou tel ministère, avec lesquels ces questions n’ont rien à voir, ni d’utiliser de moyens de pression de quelque ordre que ce soit (manifestations, grèves, etc.,) ni de prétendre juger ou condamner qui que ce soit à l’avance, ni d’exiger le départ de quiconque, simplement de poser les problèmes correctement, afin d’y voir plus clair, et de pouvoir les résoudre sur la base de l’Etat de droit, non plus dans un contexte conflictuel, mais entre gens sensés et de bonne compagnie.

Je pense que cela nécessite de voir les choses avec du recul, à l’échelle de l’évolution de notre pays. Les impasses auxquelles sont conduites nos sociétés ont une utilité : elles nous permettent d’explorer collectivement des directions, et, une fois que nous sommes confrontés aux impasses, de pouvoir comprendre l’origine des erreurs et d’explorer de nouvelles voies, qui n’étaient pas disponibles auparavant. Mais cela demande du temps, et intégrer, pour les économistes actuels, les bases de notre évolution scientifiques, est comparable à une révolution copernicienne. Nous devons cesser de voir notre monde actuel sous l’angle d’Aristote, la vision antique du monde et les critères d’évaluation de l’Ecole scolastique[11] (XIème siècle) étant inopérants pour appréhender et à résoudre les problèmes du XXIème siècle.

« Ce n’est pas l' »esprit » humain et ses « limites » qui sont à blâmer, mais un langage primitif, et sa structure étrangère à ce monde, qui ont provoqué de tels désordres dans nos doctrines et nos institutions. » Alfred Korzybski, Science and Sanity[12].

[1] Voir Les enjeux de la déprofessionnalisation , Lise Demailly et Patrice de la Broise.

[2] Voir La réforme de l’hôpital public, un management sans ménagement, et Réformer l’hôpital comme une entreprise. Les errements de trente ans de politique hospitalière (1983-2013), de Jean-Paul Domin.

[3] Voir Enquête sur les facteurs de mortalité et de morbidité en milieu hospitalier (1) et Enquête sur les facteurs de mortalité et de morbidité.. comment en sortir (2006): (2)

[4] Voir les N° 1 à 7 du magazine Objectifs (1984-1987), réalisé par des patients et des soignants, qui contient des comptes-rendus du travail réalisé. (Intégrale des numéros d’Objectifs disponible en pdf).

[5] Voir Wikipedia, Entreprise de services informatiques.

[6] INVESTOPEDIA « DEFINITION of ‘Privatizing Profits And Socializing Losses ‘: A phrase describing how businesses and individuals can successfully benefit from any and all profits related to their line of business, but avoid losses by having those losses paid for by society. Privatizing profits and socializing losses suggests that when large losses occur for speculators or businesses, they are able to successfully lobby government for aide rather than face the consequences of said losses. »

Traduction: « Définition de ‘Privatisation des pertes et socialisation des profits’: Une phrase décrivant comment les entreprises et les individus peuvent tirer bénéfice de tout profit lié à leur secteur d’activité, mais éviter les pertes en.les faisant payer par la société. Privatiser les profits et socialiser les pertes suggère que quand des spéculateurs ou des entreprises subissent de grosses pertes, ils sont en mesure de réussir à faire pression sur le gouvernement pour obtenir une aide plutôt que de faire face aux conséquences des dites pertes. »

[7] Voir La gouvernance hospitalière à la croisée des chemins, Jean-Pierre Claveranne, Christophe Pascal, David Piovesan.

[8] Voir OCDE, La Faisabilité politique de l’ajustement par Christian Morrisson, une stratégie mondiale de déstabilisation des constitutions nationales.

[9] Idem. Lire les principaux extraits.

[10] Voir Assemblée Nationale, Documents parlementaires: Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur la situation financière, patrimoniale et fiscale des sectes, ainsi que sur leurs activités économiques et leurs relations avec les milieux économiques et financiers , Assemblée nationale Président : Jacques Guyard ; rapporteur : Jean-Pierre Brard, 1999, N° 1687 et Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur les sectes, Assemblée nationale, 1995 , Président : Alain Gest ; rapporteur : Jacques Guyard, N° 1687.

[11] « Scolastique: Enseignement philosophique et théologique dispensée dans l’Université du XIe au XVIIe siècle (apogée au XIIIe s.) et dont le propos était de concilier la foi chérifienne et la raison. (Marquée par l’influence prépondérante de l’aristotélisme, la scolastique a été principalement illustrée par saint Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, Duns Scott et Guillaume d’Occam.) » Larousse.

[12] Version originale intégrale: Science and Sanity . Extraits en français.

16 avril 2018

San Francisco Chronicle: Khan Academy founder wins 2018 Visionary of the Year award

Photo: Carlos Avila Gonzalez / The Chronicle – Image 2 of 17 Salman Khan reacts at his table after being awarded the San Francisco Chronicle VisionSF Visionary of the Year Award at the War Memorial Veterans Building in San Francisco, Calif., on Tuesday, March 27, 2018.

https://www.sfchronicle.com/visionsf/article/Khan-Academy-founder-wins-2018-Visionary-of-the-12786666.php

March 27, 2018 Updated: March 27, 2018 10:38pm

When Salman Khan began posting videos on YouTube more than a decade ago, the Silicon Valley entrepreneur had no idea of the celebrity he would gain, nor the impact he would have.

His online tutorials in math, with their encouraging counsel informed by degrees from Harvard and MIT, were made for friends and family struggling in school. But his audience quickly grew. Before long, Khan had quit his day job in finance to carry out a goal of delivering free Internet instruction to the world. His educational website was called Khan Academy.

On Tuesday night, Khan, 41, was presented the fourth annual Visionary of the Year Award, an honor announced by The San Francisco Chronicle at a gala at the War Memorial Veterans Building.

The award recognizes individuals who use their business savvy and entrepreneurship for social benefit. It carries a $25,000 grant from The Chronicle that can be applied to the cause of Khan’s choice.

Khan Academy today has more than 62 million registered users in nearly 200 countries. His voice, which still narrates many of the tutorials, is widely recognized, and students and parents often stop him on the street to thank him for providing an assist at school or work.

“As I tell everyone, this is just something I fell into,” he said as he accepted the award and recounted helping his cousin Nadia with her school work years ago.

Sur le même sujet:

La Khan Academy débarque en langue française !

San Francisco Chronicle: Sal Khan creates online academy to educate anyone in world for free 

1 février 2018

Alternatives Economiques: Management, La face cachée des cabinets d’audit

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:11

https://www.alternatives-economiques.fr//face-cachee-cabinets-daudit/00082915

Franck Aggeri

On sait peu de choses de la vie au sein des grands cabinets d’audit si ce n’est que c’est un métier prisé par les jeunes diplômés sortant des grandes écoles et des meilleures universités. On vante son caractère formateur et les perspectives de carrière qu’il ouvre. Le travail y est réputé intense mais valorisant, voire excitant pour de jeunes gens brillants et ambitieux. Les cabinets les plus attractifs sont ceux que l’on appelle les « big four » (KPMG, Price WaterHouse Coopers, Ernst and Young et Deloitte) qui travaillent avec toutes les grandes entreprises mondiales. Mais au-delà de ces quelques généralités répétées à l’envi dans les forums étudiants, qu’en est-il de la vie professionnelle concrète au sein de ces cabinets ? La façade est séduisante, mais qu’en est-il de l’envers du décor ?

Un livre remarquable(1), issu d’une thèse en sciences de gestion soutenue à HEC, vient justement éclairer la réalité du travail au sein des cabinets d’audit à partir d’une étude ethnographique approfondie. L’auteur, Sebastien Stenger, a d’abord effectué un stage d’auditeur dans l’un de ces cabinets avant de mener une enquête plus large au sein des big four. Il y décrit en particulier le système de sélection impitoyable qui y sévit – appelé up or out – et la façon dont celui-ci impacte la vie des auditeurs, façonne leurs comportements et agit sur leur subjectivité.

Le système up or out

Les Big Four sont d’énormes entreprises : elles emploient plus de 500 000 personnes dans le monde, dont 22 000 en France. Leur activité principale est de certifier les comptes financiers des entreprises, mais elles peuvent également exercer d’autres missions spéciales comme l’audit des systèmes d’information ou de fusions-acquisitions. Il s’agit d’activités fastidieuses qui mobilisent une équipe travaillant selon une division du travail et des procédures strictes. Compte tenu d’un fort turnover, entre 3 et 4 000 jeunes diplômés sont recrutés en France chaque année dans ces quatre grands cabinets.

L’organisation au sein de ces derniers est hiérarchique et pyramidale. L’on commence stagiaire en réalisant des tâches répétitives et limitées, puis l’on devient éventuellement consultant junior, consultant senior, superviseur, manager et, enfin pour quelques-uns seulement, associé.

La progression au sein de ces cabinets est régie par un système de sélection, appelé up or out : soit l’auditeur est bien évalué et monte dans la hiérarchie (up), soit il « redouble » (sic), ce qui revient à lui signifier qu’il doit quitter le cabinet (out). Ainsi, chaque auditeur est constamment évalué après chaque mission et une évaluation annuelle le classe de A à D selon le jugement par ses supérieurs de sa performance.

Dans ce système de notation, tout l’enjeu est que les auditeurs intériorisent ces règles. L’auteur souligne d’ailleurs que les auditeurs sont souvent de bons élèves, mais qui n’ont pas de vocation particulière au départ. Ils choisissent souvent l’audit par défaut, comme une activité généraliste qui est censée ouvrir des portes et permettre l’accès à des carrières prestigieuses.

Signaux et rumeurs

Les auditeurs qui sont rétifs à ce système quittent rapidement le cabinet. Ceux qui restent en acceptent les règles du jeu. Ils estiment au fond que la notation, qui s’inscrit dans la continuité du système scolaire, est légitime.

L’affectation dans une entreprise hors du CAC 40 est le signe d’un redoublement probable

L’auteur montre que ces derniers deviennent obsédés non seulement par la notation elle-même mais également par tous les signaux qualitatifs qui donnent une indication de la note qu’ils pourraient obtenir. A cette aune, tous les événements sont en permanence scrutés. Ainsi en va-t-il de l’affectation des missions : est-elle prestigieuse ? Qui sont les collègues de travail ? Ont-ils le vent en poupe ou sont-ils en perte de vitesse ? Par exemple, l’affectation au département fusions-acquisitions est la promesse d’une promotion rapide. A l’inverse, l’affectation dans une entreprise hors du CAC 40 est le signe d’un redoublement probable. Les discussions de couloir bruissent de rumeurs les plus diverses sur les chances des uns et des autres.

Il faut dire que la compétition est rude. Parmi les milliers de stagiaires recrutés chaque année en sortie d’école ou d’université, seuls 10% accéderont à un poste de manager et seuls quelques-uns à celui, tant convoité, d’associé.

Une durée de travail sans limites

Dans cette ambiance de sélection exacerbée, la durée de travail est littéralement sans limites. Les anglo-saxons évoquent une culture extrême des horaires de travail. Ainsi, au-delà de la qualité même du travail, il est bien vu de travailler au-delà du raisonnable, jusqu’à 15 heures par jour, voire davantage tant que l’on tient le coup. C’est le signe d’un engagement total pour l’organisation.

Il n’est pas nécessaire pour les managers d’exercer de contrainte pour que les salariés s’engagent sans compter

Certains démissionnent, car ils ne supportent pas ces conditions de travail, mais nombreux sont ceux qui s’y conforment dans l’espoir d’être promus. Le livre fourmille de témoignages édifiants où de jeunes auditeurs travaillent jusqu’à l’épuisement pour se montrer et se prouver qu’ils peuvent faire partie des élus. Le plus surprenant est qu’il n’est pas nécessaire pour les managers d’exercer de contrainte pour que les salariés s’engagent sans compter. Se proposer pour donner un coup de main sur une mission sur laquelle on n’est pas affecté est le signe d’un engagement inconditionnel qui sera valorisé par le management.

Le livre décrit les effets de ce système sur la vie personnelle de ces auditeurs. Très rapidement le rythme et les conditions de travail (travail nocturne et week-end) conduisent à une forme de désocialisation. Il leur devient progressivement difficile de continuer à rencontrer leurs anciens amis ou à exercer des activités extra-professionnelles. Leur vie s’organise dès lors autour du cabinet et des collègues avec qui ils partagent le même mode de vie.

Une question de prestige

Quelles raisons poussent les salariés à s’engager au-delà du raisonnable ? C’est à cette question que le livre apporte les réponses les plus passionnantes. Lorsqu’on examine avec recul les conditions de travail de ces auditeurs, rien ne justifie a priori un tel engagement. Les horaires et la pression sont hors normes ; le travail lui-même est répétitif car encadré par des normes extrêmement strictes et par une division du travail poussée ; les salaires, certes confortables, ne sont pas nécessairement plus élevés que dans des entreprises privées où les conditions de travail sont moins éprouvantes ; les perspectives de carrière sont aléatoires compte tenu de la férocité de la sélection.

L’excitation de côtoyer le pouvoir se combine à une exigence de performance où l’erreur n’est pas tolérée

L’auteur explique que le moteur principal de ces jeunes auditeurs est d’abord le prestige, le sentiment, savamment entretenu par la culture organisationnelle, d’appartenir à l’élite des affaires. Les missions dans ces grands cabinets se déroulent en effet, le plus souvent, dans des grandes entreprises du CAC 40. Ils rencontrent des responsables haut placés et doivent mener à bien dans des temps très courts des projets stratégiques. L’excitation de côtoyer le pouvoir se combine à une exigence de performance où l’erreur n’est pas tolérée. Ces qualités (exigence, capacités de travail, résistance au stress) sont appréciées des entreprises. Le passage de quelques années par un cabinet d’audit est ainsi la promesse de l’accession à des postes à responsabilité pour ceux qui font le choix volontaire d’aller voir ailleurs. Cette conception élitiste est elle-même renforcée par une vision déformée de la vie professionnelle en dehors des cabinets. Pour certains auditeurs, la vie en entreprise serait ennuyeuse et monotone, loin de l’activité frénétique et trépidante des missions d’audit.

Perte d’estime de soi et discriminations

Pour une petite proportion d’élus qui traversent avec succès les différentes étapes de sélection qui mènent à des postes à responsabilité au sein de ces cabinets, combien sont laissés pour compte ou durablement affectés par une expérience qu’ils jugent douloureuse ? L’intérêt du livre est également de révéler et de donner la parole à tous ceux qui ont le sentiment d’avoir échoué ou qui ont dû quitter le cabinet.

Pour la plupart des salariés et des managers, la vie d’auditeur est incompatible avec une vie de famille

Parmi ces derniers, Sebastien Stenger distingue trois types de profils rencontrés. Il y a tout d’abord ceux qui se sentent floués, qui ont l’impression d’avoir tout donné et qui ressentent beaucoup d’amertume à l’égard du cabinet parce qu’ils estiment avoir été mal évalués à tort. Il y a ceux ensuite qui abandonnent la compétition parce qu’ils ont intériorisé qu’ils n’étaient pas à la hauteur ou à cause d’un accident de parcours qui bouleverse leur perception de ce qui est important pour eux. Il y a enfin ceux qui quittent le cabinet sans regrets et dont l’estime de soi n’a pas été affectée. Concernant ces derniers, l’auteur montre que non seulement ils ont développé une distance et un recul critique par rapport à leur travail mais qu’ils ont souvent conservé des liens sociaux en dehors du cabinet qui leur font toucher du doigt les aberrations du système et les opportunités qui peuvent exister en dehors.

Enfin, l’auteur s’intéresse également à la question des discriminations. Il y a celles liées au diplôme qui n’offre pas à tous et à toutes les mêmes possibilités de promotion, mais plus encore, il y a celles concernant les femmes enceintes et les mères de famille. Les témoignages sont à cet égard édifiants : pour la plupart des salariés et des managers, la vie d’auditeur est incompatible avec une vie de famille. Pour beaucoup, les femmes qui veulent avoir des enfants se condamnent inévitablement à quitter le cabinet.

Une régulation du travail intellectuel à repenser

Cette plongée au cœur de ces cabinets d’audit nous interpelle à la fois sur les dérives contemporaines du travail et des formes de management qui y participent. Elle fait étrangement écho aux débats actuels sur les risques psycho-sociaux et la santé au travail, des phénomènes dont on commence seulement à mesurer l’ampleur et à reconnaître comme maladies professionnelles. Sans développer cet argument en particulier, le livre commence d’ailleurs par une anecdote qui fait froid dans le dos : celle d’un jeune stagiaire ayant enchaîné trois nuits blanches consécutives pour finir ses missions et qui, épuisé, finit par mourir d’un accident cardiaque.

Est-ce d’un type de managers ainsi formatés dont nous avons besoin pour conduire la mutation vers une économie innovante et créative ?

A cet égard, le fonctionnement de ces cabinets est aux antipodes de celui des entreprises dites « libérées ». Il n’est question ni d’épanouissement ni d’autonomie au travail mais bien, comme le souligne l’auteur, de distinction sociale et de soumission au péril de leur santé physique et mentale. Le management a sa part de responsabilité dans la mise en place d’un système de sélection qui perpétue le fonctionnement du système scolaire dans ses travers les plus extrêmes. Il y a certainement matière à réflexion pour repenser la régulation du travail intellectuel qui est visiblement hors de tout cadre légal.

Mais ce livre interroge également la formation de nos élites : est-ce bien d’un type de managers ainsi formatés, qui ont tendance à reproduire ce fonctionnement dans les entreprises où ils sont ensuite embauchés, dont nous avons besoin pour conduire la mutation vers une économie innovante et créative ?

(1) Au cœur des cabinets d’audit et de conseil. De la distinction à la soumission, Sebastien Stenger, PUF, 2017, 270 pages.

28 octobre 2017

La vie des idées: La revanche des villages

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 9:31

http://www.laviedesidees.fr/La-revanche-des-villages.html

par Éric Charmes , le 24 octobre

Opposer la richesse des villes à la pauvreté des campagnes, c’est en fait ne pas comprendre la réalité des inégalités territoriales. Les villages sont aujourd’hui souvent plus attractifs qu’un grand nombre de villes moyennes, qui connaissent des difficultés démographiques et économiques majeures.

« La République française se veut une et indivisible, pourtant, le pays semble bien divisé en deux. France des villes et France des campagnes » (propos mis en ligne sur le site de Public Sénat, le 9 juin 2017) ; « À Paris, Emmanuel Macron a fait 90 % des voix, au Mans, 73 %. La France des villes concentre tous les pouvoirs : celui des élites, celui de la finance… Parallèlement, il y a des territoires abandonnés » (propos de campagne d’un candidat de la France insoumise dans Les Alpes mancelles, 7 juin 2017) ; « Il y a urgence aujourd’hui à faire de la ruralité une priorité de l’action publique et un sujet central du débat public. Si nous ne voulons pas voir s’agrandir le clivage entre la “France du haut” et la “France du bas”, entre les villes gagnantes de la mondialisation et les territoires ruraux qui souvent la subissent » (propos d’un élu de centre droit qui exerce des responsabilités importantes dans des associations de maires, 7 juin 2017).

Ces quelques phrases, qui ont accompagné les dernières élections législatives, montrent à quel point le discours politique est imprégné de l’idée qu’il y aurait une opposition, ou à tout le moins une tension entre la France des villes et la France des campagnes. Cette vieille opposition est pourtant bien éloignée de la réalité. Ce décalage entre le discours et les faits observables est particulièrement dommageable, car l’opposition entre villes et campagnes fait écran à la compréhension des véritables inégalités territoriales et obstacle à leur traitement. Loin de l’image d’une « France périphérique » qui serait avant tout constituée de campagnes, hors des grandes métropoles, les difficultés sociales se concentrent au cœur des villes moyennes. Il existe certes de nombreux villages pauvres, ainsi que des petites villes en grande difficulté, notamment dans les territoires miniers du nord-est de la France, mais de nombreux centres des villes moyennes sont également en crise. Plus encore, à rebours des idées qui dominent les débats publics, les territoires les mieux lotis de la France périphérique sont bien souvent des villages entrés dans l’orbite d’une ville moyenne et devenus de ce fait périurbains. Mieux, la concurrence entre ces villages périurbains et les centres des villes moyennes est l’une des principales explications des difficultés de ces centres. Certains cas relèvent même d’un white flight, c’est-à-dire d’un exil des classes moyennes (souvent blanches) dans des périphéries résidentielles, abandonnant les centres aux ménages les plus modestes (souvent d’origine maghrébine ou turque). D’une certaine manière, après un exode rural qui a laissé les campagnes exsangues au profit des villes, la périurbanisation offre une revanche aux villages [1].

Villes moyennes, métropoles et espaces urbains La ville peut être définie de multiples manières. En première approche, on peut se référer au zonage dit en « aires urbaines » produit par l’Insee en 2010. Selon ce zonage, une aire urbaine est composée d’une commune principale (le centre, qui donne son nom à l’aire urbaine), de communes de banlieue (dont les espaces bâtis sont dans la continuité de ceux du centre et qui avec ces derniers forment l’agglomération), et de communes rurales sous l’influence de ce centre et de ses banlieues (qui forment ce que l’Insee appelle les couronnes périurbaines). Selon ce zonage, 83 % de la population française vit dans l’une des 241 aires urbaines dont le centre et les banlieues comptent au moins 10 000 emplois. Parmi ces 241 aires urbaines, cet article distingue les « villes moyennes » et les grandes métropoles [2]. Il est délicat de fixer la limite entre ces deux catégories, mais on peut distinguer des centres métropolitains qui se caractérisent par une concentration marquée des « cadres des fonctions métropolitaines » (CFM). L’Insee désigne ainsi les cadres qui ont des fonctions créatives, de gestion ou de direction. Douze grandes métropoles se distinguent avec plus de 11 % de ces CFM dans la population active de leur ville centre [3]. Les aires urbaines de ces 12 métropoles comptent toutes plus de 580 000 habitants. Parmi les aires qui franchissent ce seuil démographique, seules Toulon et Rouen se singularisent avec des CFM qui représentent respectivement 6,5 et 7,4 % de la population active. Dans les villes plus petites, le seuil de 11 % n’est presque jamais dépassé. Ces aires urbaines de moins de 580 000 habitants, qualifiées ici de moyennes, rassemblent environ 44 % de la population française.

La crise des centres de villes moyennes

Hors des grandes métropoles, les villes connaissent des destins très variables [4]. Certaines jouissent d’une économie dynamique et pas seulement celles qui bénéficient d’attraits touristiques. Par exemple, dans la région Bourgogne–Franche-Comté, Besançon, dont l’aire urbaine pointe au 42e rang en termes de population, est une ville attractive, qui se développe autour de son université, des nanotechnologies, des industries de la santé et de l’horlogerie. Niort, qui pointe quant à elle au 52e rang, est aussi une ville très dynamique, bien connue comme étant le siège des principales mutuelles françaises. Niort est d’ailleurs l’une des très rares villes moyennes qui concentre autant de cadres des fonctions métropolitaines (voir encadré) qu’une ville comme Nantes, avec une part de 12,6 % de sa population active.

Ceci étant, beaucoup de villes moyennes sont en difficulté. Béziers, Carpentras, Perpignan, Chaumont, Sedan, Forbach, Mulhouse, Lens, Calais, Boulogne-sur-Mer, Maubeuge, Roubaix, Le Puy-en-Velay, Saint-Étienne, Mâcon, Angoulême, Blois, etc. Autant de noms de villes plus ou moins importantes, de préfectures ou de sous-préfectures qui toutes connaissent des dynamiques semblables. Celles-ci ont trois composantes principales. La première est démographique, avec des baisses parfois impressionnantes, notamment dans les régions en crise, au nord et à l’est de la France. Ainsi, à Lens, la ville centre a perdu plus du quart de ses habitants entre le début des années 1970 et aujourd’hui. Il ne faut toutefois pas faire de ces baisses parfois spectaculaires l’unique critère pour mesurer les difficultés démographiques d’une ville. Dans les régions attractives, des villes peuvent être en crise et avoir une population en hausse. Seulement une hausse de 15 %, comme celle qu’a connue la population de Perpignan depuis le début des années 1970 reste modeste, lorsque, dans le même temps, la population régionale augmentait de plus de 50 %.

Les difficultés des commerces sont une autre composante de la crise des villes moyennes. La clientèle se paupérise ou se raréfie et les vitrines qui portent un panonceau « À vendre » se multiplient. Cet aspect de la crise, le plus visible, est le plus médiatisé. Plusieurs reportages ont récemment montré le spectacle désolé offert par certaines rues [5]. D’un point de vue quantitatif, les chiffres publiés régulièrement par la fédération du commerce spécialisée, dénommée PROCOS, font référence. Alors que la vacance commerciale est inférieure à 5 % dans des villes comme Lyon, Nantes, Strasbourg ou Toulouse, elle dépasse 10 % dans toutes les villes listées plus haut. Elle excède même 15 % à Béziers, Forbach, Calais, Le Puy-en-Velay ou Lens. Et souvent ces taux augmentent de l’ordre d’un point par an.

Les villes en crise se distinguent enfin par la faiblesse des revenus de leurs habitants, avec une concentration notable des ménages modestes [6]. En fait, à l’échelle de la France métropolitaine, les plus bas revenus se trouvent dans quatre types de territoires : les banlieues populaires de quelques grandes villes, notamment en Seine–Saint-Denis et dans la banlieue lyonnaise (les quartiers nord de Marseille n’apparaissent pas sur les cartes, car ils sont intégrés à la ville) ; les secteurs ruraux isolés (notamment dans le centre et le Languedoc Roussillon) ; les territoires désindustrialisés (principalement dans le nord-est de la France) ; et des communes situées au centre d’une aire urbaine moyenne. Ainsi, dans la banlieue lyonnaise, les trois communes pour lesquelles la médiane des revenus fiscaux par personne est la plus basse sont Vénissieux, Vaulx-en-Velin et Saint-Fons avec 15 000 à 16 000 euros par an. C’est exactement l’intervalle dans lequel s’inscrivent les communes de Béziers, Perpignan, Carpentras, Sedan, Forbach, Mulhouse, Lens, Calais ou Boulogne-sur-Mer. À Maubeuge, la médiane est encore plus basse avec 14 700 euros et à Roubaix elle se situe à peine au-dessus de 13 000 euros. Il y a donc bien une pauvreté hors des banlieues des grandes métropoles comme l’a souligné Christophe Guilluy [7], mais cette pauvreté ne se trouve pas d’abord dans les campagnes. Les secteurs ruraux pauvres ou les petites villes déshéritées ne doivent certes pas être négligés, mais leur poids démographique est nettement moins important que celui des centres des villes moyennes.

La faute à l’étalement urbain ?

Face à cette situation, on peut incriminer les mutations de l’industrie et la crise du fordisme, on peut aussi mettre en cause la concurrence de grandes métropoles qui capteraient toutes les richesses. Ces facteurs sont connus et jouent évidemment un rôle déterminant. Ils ne suffisent cependant pas à expliquer la situation et, plus particulièrement, pourquoi, dans une région donnée, les centres des villes moyennes sont les territoires les plus en difficulté. Bien souvent en effet, dans les aires urbaines dont la ville centre est en déclin, les communes des périphéries et notamment les communes périurbaines se portent relativement bien. On y trouve peu de ménages très aisés, mais les classes moyennes y sont bien représentées. La dynamique démographique est positive et les commerces installés dans les centres commerciaux périurbains sont généralement en meilleure santé que leurs homologues des centres [8]. Ainsi, Chaumont a perdu environ 15 % de ses habitants par rapport aux années 1970 quand plusieurs communes périurbaines voisines ont vu leur population multipliée par deux [9].

Comment expliquer ces divergences dans les trajectoires sociales, économiques et démographiques de communes plongées dans un même contexte économique et géographique ? L’étalement urbain, avec son cortège de zones commerciales entourées de vastes parkings, semble un coupable tout désigné. Cette thèse domine la littérature universitaire internationale et s’est imposée dans le débat public français [10]. Sont particulièrement mis en cause les acteurs de la grande distribution qui ont parsemé le territoire de centres commerciaux périphériques et périurbains, beaucoup plus facilement accessibles en voiture que les rues commerçantes des centres, et proposant un choix plus large et des prix plus bas. Face à cette concurrence, beaucoup de commerces des centres-villes baissent progressivement pavillon. Et de nombreuses familles préfèrent quant à elles quitter les appartements de ces centres aux attraits flétris pour gagner les maisons individuelles des périphéries.

Bref, la principale source des différences entre les centres des villes et leurs périphéries résiderait dans la domination d’un modèle de développement urbain basé sur l’habitat individuel, la mobilité automobile, les centres commerciaux et les zones d’activité. Ce modèle aurait vaincu celui proposé par des centres de villes où prédominent l’habitat collectif, les déplacements piétonniers et les petits commerces indépendants. L’explication est séduisante et n’est pas sans fondement. Il reste toutefois à expliquer pourquoi ce modèle a affaibli les centres des villes moyennes et pas ceux des grandes métropoles. Au cœur de ces dernières, le commerce de détail est loin de décliner. Il s’est même imposé comme un ressort de croissance pour la grande distribution.

La revanche des villages sur la ville

L’étalement urbain concerne de nombreuses villes dans de nombreux pays. Il n’est donc pas uniquement déterminé par les particularités institutionnelles françaises. Au demeurant, la fragmentation du tissu communal français joue un rôle important. L’intensité et la forme de l’étalement urbain sont en France très liées aux pouvoirs dont disposent les communes des banlieues résidentielles et du périurbain. En matière d’urbanisme, la France a longtemps suivi le chemin d’une décentralisation radicale, notamment avec les lois du début des années 1980 qui ont confié aux communes des compétences larges et nombreuses. La tendance ne s’est véritablement inversée qu’avec les lois dites Chevènement sur l’intercommunalité votées en 1999. Cette inversion reste laborieuse et même dans les grandes métropoles, où l’intégration politique des intercommunalités paraît la plus avancée, le pouvoir des maires reste déterminant [11].

La conséquence est qu’en France, la croissance spatiale des villes a été guidée principalement par l’addition de décisions prises à l’échelle de petites communes. Lorsque des communes rurales entrent dans l’orbite d’une ville, les intérêts des propriétaires fonciers pèsent souvent lourdement dans les politiques municipales. Ces propriétaires demandent l’ouverture des vannes de l’urbanisation pour tirer parti de la rente foncière (les bénéfices privés sont parfois colossaux). Mais très vite, les nouveaux habitants (les périurbains) deviennent majoritaires et décident de refermer plus ou moins complètement ces mêmes vannes pour préserver leur cadre de vie villageois ou campagnard. C’est ainsi qu’en France, environ neuf communes périurbaines sur dix comptent moins de 2 000 habitants et se présentent comme des villages. C’est ainsi également que les couronnes périurbaines se sont largement étendues, la demande de logement se reportant d’un village à l’autre, au fur et à mesure que les premiers installés parviennent à limiter l’urbanisation. Dans une aire urbaine moyenne de l’ordre de 100 000 habitants, il est courant de compter environ 70 communes périurbaines qui rassemblent au total environ 50 000 habitants.

À l’échelle de l’aire urbaine, la concurrence règne entre les communes pour la captation des ressources fiscales locales ou de l’attraction des ménages les plus aisés. Face aux villages périurbains, seuls les centres des métropoles les plus importantes peuvent véritablement résister et continuer à capter les classes moyennes, les commerces et les entreprises. Ces centres sont suffisamment bien dotés en équipements, services et aménités pour faire face à la concurrence des périphéries. Ils peuvent non seulement maintenir en place les ménages aisés, mais aussi les attirer (la gentrification des quartiers populaires en témoigne). Dans les villes plus petites, la donne est différente. Leur accès depuis les périphéries est relativement facile (à la différence de Paris ou Lyon où résider dans le périurbain implique un accès très contraint au centre avec des déplacements de plusieurs dizaines de minutes). En même temps, elles rassemblent moins de ressources distinctives, leur offre commerciale est souvent moins diversifiée et moins compétitive que celles des centres commerciaux périurbains. Parallèlement, une part de plus en plus importante des emplois des aires urbaines moyennes se trouve dans des zones d’activité périphériques. Du coup, résider dans la ville centre de ces aires a peu d’attraits pratiques. Cela en a d’autant moins que les logements proposés dans les villages périurbains, des maisons neuves avec jardin ou d’anciens corps de ferme rénovés, sont souvent plus attrayants, tant en termes de confort qu’en termes de prix.

Dans un tel contexte, les villes qui ont déjà des difficultés (liées à des mutations économiques, à une perte d’attractivité de leur région, etc.) peuvent perdre pied. Mulhouse par exemple, qui avec Roubaix a aussi été appelée le Manchester français, éprouve de grandes difficultés à trouver un second souffle après la désindustrialisation qu’elle a connue. Avec 15 400 euros de revenu fiscal médian par an, elle fait partie des villes moyennes les plus pauvres de France, alors que sa couronne périurbaine compte au contraire des communes parmi les plus aisées du pays. À moins de six kilomètres du centre de Mulhouse en direction de Bâle, se trouve Zimmersheim, une commune d’un peu plus de 1 000 habitants où le revenu fiscal médian dépasse 32 000 € par an (ce qui place la commune dans le dernier centile à l’échelle nationale). Le cas est extrême, en raison de la proximité de la Suisse, et à Béziers ou Perpignan par exemple les contrastes sociaux entre centres et espaces périurbains sont nettement moins marqués. Il n’empêche, dans la France périphérique, on est loin d’une domination des villes sur le périurbain ou sur les campagnes.

Un white flight à la française

Lire la suite dans La vie des idées

 

26 septembre 2017

La Libre Inspire: Echange commercial et citoyen au TransiStore

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http://stories.lalibre.be/inspire/numero14/index.html

Un magasin de proximité, convivial et citoyen a ouvert ses portes à Etterbeek. Il se concentre autour de deux axes : la vente et la rencontre.
Il veut démontrer qu’un modèle alternatif de distribution existe. Il permet de redonner sa juste place aux consom’acteurs et aux producteurs.

Reportage : Valentine Van Vyve

Son nom a été trouvé par un habitant de la commune après avoir récolté le plus grand nombre de « like » sur Facebook. La population d’Etterbeek a choisi de le nommer “TransiStore”, ou la contraction de « Transition » et « Store » (magasin). Le mot-valise porte en lui-même les gènes de ce projet, né à la fin du printemps dernier. Ceux de la rencontre de trois partenaires, trois acteurs ayant décidé de mettre leurs compétences, complémentaires, au service d’un projet commun : Oxfam Magasins du monde, Agricovert et le Collectif citoyen. L’espace qu’ils partagent, 200 m² au coeur de cette commune bruxelloise, ils le définissent comme « un magasin de proximité, convivial et citoyen« .

Un magasin, certes, mais au modèle particulier puisqu’il intègre production, consommation, remise à l’emploi et citoyenneté. « On fonctionne comme un écosystème« , explique François-Olivier Devaux, l’un des trente membres du Collectif citoyen. Ce qui les rassemble ? « Le vécu de valeurs communes. Le fait de pouvoir trouver dans un lieu pas mal d’exemplarité : produits éthiques, locaux et sains, de circuits courts. » C’est la diversité des acteurs et les différentes « dimensions » du projet qui lui apportent sa plus-value. Dans la maison TransiStore, « on rentre par différentes portes« , se réjouit Martin Rose, membre d’Oxfam Magasins du monde. Ouvrons-les…

Lire la suite du dossier et voir la vidéo: http://stories.lalibre.be/inspire/numero14/index.html

Tous les dossiers : http://dossiers.lalibre.be/inspire/

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15 septembre 2017

Le Monde: Jean Tirole : « Le marché du travail est inégalitaire et inefficace »

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http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/09/14/jean-tirole-le-marche-du-travail-est-inegalitaire-et-inefficace_5185544_3234.html

Président de l’école d’économie de Toulouse et Prix Nobel d’économie, l’auteur d’« Economie du bien commun » revient sur la nécessité d’une réforme profonde du marché du travail en France.

Quelles sont selon vous, les trois réformes prioritaires à engager en France ?

D’abord celle du marché du travail. Notre société est inégalitaire et inefficace dans ce domaine, avec un impact majeur sur les finances de la nation. La dépense publique représente 57 % du PIB français. C’est l’une des plus élevées du monde. Il n’y a rien de mal à cela, mais il faut qu’en contrepartie, le service public soit de qualité. Or, dans certains domaines comme l’éducation, il n’est pas à la hauteur des dépenses. C’est le deuxième chantier. Enfin, le troisième est international, il concerne l’Europe et le climat. Il ne dépend pas que de nous mais nous devons faire preuve d’initiatives.

12 septembre 2017

France Culture: Roland Gori: la fabrique des imposteurs et la toute puissance des pervers narcissiques

https://www.franceculture.fr/conferences/universite-de-nantes/la-fabrique-des-imposteurs-et-la-toute-puissance-du-pervers

« L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre. Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. » A travers cette conférence, organisée dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes, Roland Gori revient sur les idées fortes de son dernier ouvrage « La Fabrique des imposteurs ».

Sur le même sujet:

Isabelle Aubert-Baudron: De la manipulation des symboles : (1) «les valeurs», «évaluation»

En pdf: https://generalsemantics4all.files.wordpress.com/2014/06/de-la-manipulation-des-symboles-14-06-2014.pdf

Des Systèmes de Contrôle – Tome 1 : Techniques de contrôle et stratégies de non-contrôle

9 septembre 2017

Mediapart: Les abus de la lutte contre la fraude sociale, par Yves Faucoup

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 9:03

Une campagne bien orchestrée de méfiance à l’égard des « assistés » a entraîné les organismes sociaux à accroître considérablement les contrôles et à s’engager dans des dérives condamnables. C’est ce que relève le rapport de Jacques Toubon, Défenseur des droits, qui émet quelques recommandations.

Lire la suite: https://blogs.mediapart.fr/yves-faucoup/blog/080917/les-abus-de-la-lutte-contre-la-fraude-sociale

Cliquer sur l’image ci-dessous pour accéder au rapport en ligne dans le site defenseurdesdroits.fr .

Rapport: Lutte contre la fraude aux prestations sociales: à quel prix pour les droits des usagers?

 

29 août 2017

Alternatives Economiques: Dieselgate Quand la fraude organisée des grandes entreprises devient la norme

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 8:00

https://www.alternatives-economiques.fr//fraude-organisee-grandes-entreprises-devient-norme/00080066

Franck Aggeri 29/08/2017

Décidément, le dieselgate, cette triche des constructeurs automobiles pour détourner les tests antipollution, n’en finit pas de faire des vagues. L’édition du Spiegel du 22 juillet a ainsi révélé l’existence d’une forme de cartel des constructeurs allemands depuis les années 1990 dans le but de partager l’ensemble des connaissances liées à l’homologation des véhicules – notamment en ce qui concerne les normes antipollution – et définir des actions communes pour y répondre à moindre coût. Si les faits sont avérés, les constructeurs concernés risquent une amende de Bruxelles ou de l’Office anti-cartel allemand qui pourrait, en théorie, aller jusqu’à 10% de leur chiffre d’affaires.

Pourquoi des entreprises, en principe concurrentes, coopèrent-elles pour déjouer la réglementation ?

Notons ici que l’entente porte sur un ensemble de caractéristiques techniques associées à des enjeux réglementaires qui, pour les constructeurs, ne créent pas de « valeur pour le client », selon la formule managériale consacrée. En effet, l’existence même des réglementations environnementales ou en matière de sécurité s’explique précisément parce que les industriels ne les prennent pas spontanément en compte dans la conception de leurs produits.

Coopétition

Indiquons également que le fait que les entreprises exercent entre elles une concurrence féroce sur certains aspects, mais qu’elles coopèrent par ailleurs sur d’autres plans est également tout à fait courant. C’est ce que la littérature en management appelle la « coopétition ». En général, la compétition porte sur des dimensions qui ont de la valeur pour le client (les performances, le prix), alors que la coopération se développe dans les domaines où une action collective crée de la valeur pour les partenaires (mise en commun de coûts de R&D, image de marque du secteur, lobbying, etc.). La loi n’interdit pas les coopérations dès lors qu’elles ne faussent pas les règles de la concurrence et qu’elles ne pénalisent pas les consommateurs.

Les juges sont souvent démunis face à la complexité et à la puissance des grandes entreprises

Dans le cas présent, ce qui choque est que cette entente illégale a non seulement visé à contourner délibérément les réglementations, mais s’est également faite au détriment de la santé des populations. L’organisation de ces fraudes à grande échelle révèle que le fait de jouer avec les règles était devenue la norme chez ces constructeurs. Elle révèle également un certain sentiment d’impunité chez les dirigeants et les cadres de ces grandes entreprises. Dès lors que les condamnations et les poursuites judiciaires sont rares et peu dissuasives et que l’arrangement entre régulateurs et régulés est plutôt la norme, pourquoi, en effet, ne pas prendre un tel risque.

Responsabilités diluées

Comment dévoiler et combattre ces pratiques frauduleuses ? L’enjeu, on le voit bien, n’est pas du côté d’un renforcement de la loi (les réglementations automobiles sont nombreuses et précises), mais plutôt du côté de sa mise en œuvre, c’est-à-dire de l’existence de menaces crédibles. Le problème est que les juges sont souvent démunis face à la complexité et à la puissance des grandes entreprises qui savent mettre en place des pare-feux qui rendent difficiles l’identification de responsabilités. On a pu encore l’observer à l’occasion du procès Kerviel qu’il est plus facile d’incriminer un individu qu’une organisation comme la Société Générale où les responsabilités sont diluées dans un ensemble de procédures et de décisions qui sont difficiles à tracer.

A l’inverse de la lenteur des procédures françaises, on ne peut qu’être frappé par la célérité de la justice américaine

 

28 août 2017

France Culture: L’économie des média: dernier Esprit Public de Philippe Meyer

Filed under: Actualité, Economie, France culture, radio, secret des affaires — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:06

Un grand merci à Philippe Meyer, licencié par France Culture,  pour toutes ces années d’Esprit Public

Lettre annonçant la fin de l’Esprit Public et le licenciement de son producteur• Crédits : Radio France

… Et pour cette émission passionnante, la dernière, mais pas la moindre.

https://www.franceculture.fr/emissions/lesprit-public/leconomie-des-medias

Réécouter: https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=af08be98-9645-4811-b94a-fab9fbc32da7

Avec Marc Endeweld, journaliste spécialisé dans l’investigation politique pour le magazine Marianne

Kiosque à Paris
Kiosque à Paris Crédits : Olivier Lahan-MatteïAFP

L’ÉCONOMIE DES MÉDIAS

Marc Endeweld, vous êtes journaliste spécialisé dans l’investigation politique pour le magazine Marianne. Vous avez collaboré à de nombreux médias : au Monde diplomatique, à Témoignage Chrétien ou aux Inrockuptibles. Vous avez publié en 2010 chez Flammarion « France Télévision off the record, histoires secrètes d’une télévision publique sous influences » et en novembre 2015, toujours chez Flammarion, « L’Ambigu Monsieur Macron », une enquête sur le parcours du Président de la République, alors Ministre de l’Économie. Avec vous, nous allons nous intéresser à la situation des médias en France.

Vous êtes un observateur attentif des relations entre pouvoir politique et médias, et de la mutation structurelle profonde que connaît le secteur de la presse écrite dans un contexte de transition numérique et d’effondrement des recettes publicitaires. La diffusion papier de la presse écrite a baissé de 3,2% en 2016 par rapport à l’année précédente mais sa diffusion numérique a augmenté de 53,1%. Ce contexte économique (que vous qualifiez de « big bang actionnarial ») a récemment favorisé le rachat et la concentration de la quasi totalité des médias privés par quelques groupes industriels et financiers : Bernard Arnault a racheté Les Echos en 2007 ; L’Obs a rejoint le groupe Le Monde en 2015 détenu par Pierre Bergé, Xavier Niel et Pierre Pigasse ; L’Express, Libération et BFM-TV sont regroupés depuis 2016 au sein du groupe SFR de Patrick Drahi. Ce passage du règne des patrons de presse traditionnels à celui des financiers aboutit selon vous à un « effet de neutralisation » des médias et à l’affaiblissement du journalisme d’investigation.

Cette situation est amplifiée par le caractère parisien de notre presse nationale, caractéristique française que vous opposez au système allemand où « chaque capitale joue sa place dans le cadre de l’Etat fédéral avec des journaux indépendants et puissants ». Vous vous interrogez sur l’ « utilité d’une presse dite nationale largement à la botte des controverses politico-médiatiques développées et montées en épingle par les médias audiovisuels et pétries d’analyses issues des discussions des salons parisiens ». Vous pointez la « connivence sociale, professionnelle et parfois même amoureuse entre journalistes et responsables politiques et médiatiques ».

Le paysage de l’audiovisuel public est bouleversé et défié par l’irruption de la TNT et d’Internet. Vos enquêtes mettent en lumière l’utilisation de l’arme budgétaire « pour mettre au pas la télévision publique » alors que chaque alternance entraine des négociations entre le nouveau pouvoir et les présidents de l’audiovisuel public. Vous faites également état du projet de rapprochement entre France Télévisions, France 24 et Radio France, officiellement pour des raisons d’économies, dont vous suggérez qu’il pourrait amener à un contrôle plus étroit du pouvoir politique sur ces médias.

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique de la campagne présidentielle ? Comment expliquez-vous la défiance croissante des Français envers la presse ? Comment lutter contre le phénomène des fausses informations ? Quel avenir pour l’audiovisuel public dans un contexte de restriction budgétaire ? Quel bilan tirer des tentatives pour réglementer la propriété des moyens de communication et assurer l’indépendance de l’audiovisuel public ? Quelles leçons peut-on tirer de la manière dont les autres pays européens ont abordé ces problèmes ?

Intervenants

  • Journaliste
  • Géographe, professeur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris 8), et directrice de la revue Hérodote
  • Directrice éditoriale au journal Le Monde
  • directeur général de la fondation Terra Nova

23 juillet 2017

France Inter: Interception : les forçats de l’intérim

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 10:22

Réécouter dans la page du site de l’émission https://www.franceinter.fr/emissions/interception/interception-24-avril-2016 ou ici. Rediffusion: 23/07/2017.

La question de l’emploi, ou plutôt du chômage, est au centre du débat politique en France. L’inversion de la courbe du chômage, voulue par François Hollande, ne vient pas.

Mais il y a une forme d’emploi qui est repartie fortement à la hausse depuis un an, après quelques années de baisse, c’est l’intérim. Faut-il s’en réjouir ? Un emploi en intérim, c’est au moins un emploi, diront certains. Mais la grande précarité de ce statut pose question et la réalité de l’intérim est souvent loin de l’image idéale du salarié libre de choisir ses missions et mieux payé.

Quelles en sont les conséquences et quel sens a une économie où l’intérim se substitue à de l’emploi pérenne ? Plus de deux millions de personnes signent, chaque année, en France, un contrat en intérim. L’intérim est très présent dans certains secteurs, notamment dans l’industrie et en particulier dans l’automobile Renault a ainsi employé jusqu’à 45% d’intérimaires dans ses usines en 2015. Le secteur public n’est pas en reste. Les hôpitaux de Paris ont récemment été visés par l’inspection du travail pour recours abusif à l’intérim. Et les pouvoirs publics encouragent l’intérim avec l’autorisation depuis mars 2014 d’intérimaires en CDI, embauchés par l’entreprise d’intérim pour enchainer les missions.Taillables et corvéables, plus exposés aux risques, moins armés pour se défendre, les intérimaires constituent une main d’œuvre ultra-flexible. Si tel est l’avenir du salariat, il n’est pas vraiment rose …

« Lettre de l’Inspection du travail adressée à Martin Hirsch, directeur général de l’Assistance Publique- Hôpitaux de Paris (AP-HP), concernant le recours illégal à l’intérim dans les hôpitaux publics ».

« tableau interne à une société d’intérim pour calculer les marges faites en fonction du taux horaire de l’intérimaire ».

« Moins l’intérimaire est payé, plus les marges sont élevées, car la société d’intérim bénéficie de réduction de cotisations patronales prévues par la loi Fillon de 2003».

Reportage de Pascale Pascariello présenté par Lionel Thompson

Réalisation : Sylvain Richard assisté de Stéphane Cosme et Zohra Bensmaïli.

Mixage : Philippe Bredin

Les liens

Sur le site « Insee », « Une rotation de la main-d’œuvre presque quintuplée en 30 ans : plus qu’un essor des formes particulière

Sur le site « La Croix », article du 21 février 2016, « Emplois en intérim : un bon cru 2015 »

Sur le site « Le Monde », article du 07/01/2016, « Recrutement : le grand décalage »

Sur le site « Le Monde », article du 18 décembre 2015, « La hausse de l’emploi intérimaire devrait se poursuivre en 2016 »

Sur le site de l’Humanité « Précarité Pris dans la chaîne sans fin de l’intérim »

Sur le site de l’Echo « L’intérim s’envole chez Renault et PSA »

Sur le site La Croix « Le CDI intérimaire, ce nouveau contrat hybride qui commence à percer »

Sur le site Le Monde « L’intérimaire a tendance à être considéré comme un sous-travailleur »

10 juillet 2017

France Inter: Secret d’info: Les salariés déclassés de Sanofi

Filed under: Actualité, burn out, Economie, Management, radio — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 2:21

Les enjeux de la déprofessionnalisationhttps://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-10-juin-2017

Secrets d’info  samedi 10 juin 2017 par Jacques Monin

Réécouter: https://www.franceinter.fr/embed/player/aod/dcf28cad-dcd5-48a6-97fc-98d1f88f48eb

Exclusif. Soupçons de sous-notation forcée chez Sanofi. Des salariés seraient sous-évalués pour atteindre des quotas de mauvais collaborateurs fixés par la hiérarchie.

Les salariés déclassés de Sanofi
Les salariés déclassés de Sanofi © Maxppp / Vincent Isore

Aux Etats-Unis, où la pratique a été inventée, on appelle ça du « forced ranking », « ranking forcé » ou encore « sous-notation forcée ». Il s’agit d’une méthode d’évaluation qui classe les salariés dans différentes catégories. Rien d’illégal jusque-là. C’est quand cette méthode s’appuie sur des quotas pré-définis qu’elle est illicite : 20% des salariés doivent dépasser les objectifs, 70% les atteindre, et 10% doivent être dans la catégorie de ceux qui ne les atteignent pas. Charge aux managers d’atteindre ces quotas, quitte à mal noter des collaborateurs performants pour respecter le quota de salariés non-performants.

Au cours d’une enquête de plusieurs mois, nous avons découvert que cette pratique serait en place chez Sanofi Aventis Groupe, un des leaders du CAC 40. Une pratique pourtant condamnée en France par un arrêt de la cour de cassation en mars 2013.

Notre enquête repose sur les témoignages anonymes de nombreux cadres supérieurs de Sanofi. Ces cadres sont très attachés à leur entreprise, ne sont pas syndiqués et n’ont pas l’habitude de contester les consignes de leur hiérarchie. Après avoir longtemps hésité, ils ont décidé de parler sous le sceau de l’anonymat pour dénoncer une pratique qu’ils estiment injuste.

« On a dû sous-évaluer des collaborateurs qui ne le méritaient pas »

Tout commence en novembre 2015. Benoît (*), cadre supérieur très « corporate », reçoit, via son manager, une demande de quotas formulée par la direction :

« Dans un mail, Erik Verrijssen, le directeur de l’informatique Monde de Sanofi demande à ses collaborateurs directs d’identifier 10% de salariés non-performants. Mon manager me dit : « Benoît, il faut limiter les salariés très bien notés à entre 15 et 20% et atteindre le chiffre de 10% de salariés médiocres ». J’ai toujours répondu aux objectifs de mon patron. Alors, je demande aux managers de mon équipe de placer 10% de leurs collaborateurs dans la catégorie des salariés peu performants. »

Mail demandant un quota de 10% de salariés non-performants
Mail demandant un quota de 10% de salariés non-performants © Document confidentiel Sanofi / DR

Benoît comprend qu’il n’a pas le choix. Il doit coûte que coûte identifier le nombre de collaborateurs demandé :

« Nous les managers, on a dû identifier une dizaine de salariés. Mais pour ça, clairement, on a sous-évalué des collaborateurs qui ne le méritaient pas, et qui auraient mérité d’être dans la catégorie des collaborateurs à niveau. Il a fallu trouver des prétextes idiots et tendancieux, par exemple sur « leur résistance au changement », sur leur « manque d’adhésion aux valeurs de l’entreprise ». On a été trouver la petite citation négative de certains collègues sur eux, du genre : untel m’a dit qu’il avait mal répondu lors d’une réunion ».

« On vise à constituer des équipes performantes »

Un autre manager, Alexandre (*) confirme avoir reçu la même consigne :

« L’an dernier (fin 2015) il y avait eu une première tentative. Un premier message lié à l’arrivée du CIO Erik Verrijssen. Il fallait atteindre les mêmes 10% de mauvais éléments. Il m’avait été dit verbalement par mon manager de l’époque que je devais travailler sur ces évaluations, avec cette « calibration ». La raison, c’était : on a un changement de management, un changement d’état d’esprit, on vise à constituer des équipes performantes. Donc le message, on a une idée précise de la cible à atteindre. Mais ça n’a pas été mis en pratique parce que la RH s’y est opposée. »

« C’est un loupé. Il n’y a pas de « ranking forcé » à Sanofi »

Rapidement, les consignes de quotas de mauvais éléments fuitent chez Sanofi. Force Ouvrière interpelle la Direction de Sanofi Aventis Groupe en comité d’établissement le 25 novembre 2015. Embarrassée, la Direction confirme l’existence du mail mais affirme qu’il s’agit de l’initiative d’un directeur trop zélé et dit mettre fin au processus. Extrait du procès-verbal du CE :

Extrait du compte-rendu du CE du 25 nov 2015
Extrait du compte-rendu du CE du 25 nov 2015 © Document interne à Sanofi / DR

« Effectivement, ce mail demandait d’appliquer un ranking forcé. C’est clairement un loupé qui a été immédiatement corrigé par la direction des ressources humaines. Il n’y a pas de ranking forcé à Sanofi. Nous veillons à ce que la plus grande partie de nos cadres qui touchent des bonus soit dans la catégorie des salariés à niveau, qu’il y en ait un peu parmi les excellents, et un peu parmi les médiocres mais ces recommandations ne sont pas chiffrées. »

« Si on n’est pas dans les clous, la RH nous demandera des justifications »

Officiellement, fin 2015 la direction de Sanofi met donc fin à la demande de quotas de mauvais salariés. Pourtant, selon plusieurs cadres, le processus continue :

« On continuait à être challengés par les RH pour sous-noter. Ça a été fait de façon aléatoire par certains managers mais ce n’était plus érigé en règle » affirme l’un d’eux.

L’année suivante, rebelote. Le système serait remis au goût du jour l’année suivante, fin 2016-début 2017, avec le soutien actif de la direction des ressources humaines, selon Alexandre (*) :

« En janvier 2017, on a eu notre première réunion de calibration (ndlr : réunion de révision des évaluations initiales) en présence d’une personne de la direction des ressources humaines. Cette personne nous dit que dans une équipe d’une taille conséquente, ce qui paraît normal, c’est que les salariés non performants soient entre 5 et 10% des effectifs. Et que si on n’est pas dans ces clous-là, il faut qu’on se demande comment ça se fait. La RH et nos supérieurs nous demanderont des justifications si on n’est pas dans ces fourchettes ».

Un guide de la RH précise 10% d’éléments non-performants

Lors cette réunion de révision des notes, les cadres s’appuient sur un guide rédigé à leur intention par la direction des ressources humaines en décembre 2016. Il y est précisé – en lettres capitales – que Sanofi ne pratique pas de quotas forcés, que le seul quota à atteindre concerne 20% de salariés excellents. Le guide précise aussi « qu’il n’y a pas de consignes strictes pour la catégorie des éléments non-performants » (voir le document ci-dessous, page 2). Pourtant, quelques lignes plus bas, il est bien mentionné que 10% de salariés non-performants est un chiffre acceptable (voir le document ci-dessous, page 3).

« C’est 15% mais on ne peut pas l’écrire »

En réalité, certaines directions auraient fixé un objectif encore plus élevé. Mais cette fois, les consignes auraient été données oralement et pas par écrit, pour éviter les fuites. Benoît (*) poursuit :

« En novembre 2016 : on reçoit une demande de notre supérieur qui nous fixe un nouvel objectif. Erik Verrijssen (le directeur de l’informatique Monde de Sanofi) ne veut plus 10% mais 15% de mauvais éléments. Les 15% n’apparaissent pas négociables. Vu ce qui s’est passé l’année d’avant, mon supérieur me dit : « c’est 15% mais on ne peut pas l’écrire ». Nous, on rame pour y arriver aux 15%. Ça vient en plus des plans sociaux aux US et en France. Beaucoup trop de salariés sont partis. On a déjà déplumé beaucoup d’équipes. On a la grosse pression. »

Certains managers négocient de passer de 15 à 7% de quotas de mauvais salariés

En ce début d’année 2017, certains managers ont du mal à atteindre l’objectif de 15% de mauvais éléments. Ils demandent donc à la direction de baisser ce quota, ce qu’elle accepte. Ce sera 7% de salariés mal notés. Ce quota figure dans un tableau confidentiel de la direction que nous nous sommes procuré :

Tableau fixant des quotas de salariés 7% de non-performants, below expectations)
Tableau fixant des quotas de salariés 7% de non-performants, below expectations) © Document interne à Sanofi / DR

38,5% des collaborateurs rétrogradés

Cette consigne semble avoir été appliquée lors d’une réunion de révision des notations (dite de « calibration ») qui s’est tenue en janvier 2017, en présence d’un manager chargé du suivi de l’application des quotas. C’est ce que montre un tableau rédigé par ce cadre (voir document ci-dessous). On y voit les notations des collaborateurs avant et après leur révision. Sur 13 salariés, 5 (38,5%) ont été déclassés, c’est-à-dire rétrogradés dans la catégorie des mauvais.

D'après ce tableau, 38.5% des salariés ont été déclassés dans la catégorie des non-performants (below performers)
D’après ce tableau, 38.5% des salariés ont été déclassés dans la catégorie des non-performants (below performers) © Document interne à Sanofi janvier 2017 / DR

« N’hésitez pas à taper dans les récalcitrants au changement »

Pour Benoit (*) à qui nous avons montré le document, cela n’a rien d’étonnant :

« On voit bien qu’il y en a qui sont passés dans la catégorie des mauvais. C’est le résultat d’une réunion au cours de laquelle, le boss revoit les évaluations initiales effectuées par ses managers. Pendant cette réunion, c’est lui qui décide de revoir les notes à la baisse ou à la hausse, sans raison objective. Le boss dit à ses managers : n’hésitez pas à taper dans les salariés les plus récalcitrants au changement, quitte à cibler des experts de valeur. Par exemple : « ben y’a untel, je n’aime pas sa manière de communiquer sur ses projets. Il n’est pas corporate. Il n’est pas orienté business ».

« Il a craqué, il était complètement détruit »

Certains managers vivent très mal ce système de notation forcée qu’ils trouvent injuste pour leurs collaborateurs. Marie (*) cadre supérieure, a gardé un très mauvais souvenir du jour où elle a dû annoncer à un de ses collègues qu’il était déclassé :

« En février 2017, la hiérarchie m’a annoncé qu’un de mes collaborateurs allait être classé dans la catégorie des mauvais éléments, alors que je l’avais évalué dans celle des collaborateurs « à niveau ». On me demande de le sous-noter. J’ai demandé pourquoi, je voulais qu’on m’explique les arguments pour justifier ce classement. On m’a dit que cette personne n’avait pas atteint son objectif et n’avait pas fait ce qu’il fallait pour faire évoluer un processus, ce qui est complètement faux. Ce collaborateur, c’est quelqu’un qui s’est énormément investi. Quand j’ai commencé à lui annoncer son évaluation, il a complètement craqué, il s’est effondré. Il a été arrêté puis il est revenu, mais il avait des propos du style : je sers plus à rien, je retrouverai jamais un poste intéressant, je suis marqué au rouge… Il était complètement détruit. Dès qu’il a craqué, j’ai fait savoir à ma hiérarchie que c’était inacceptable. La RH a pris la chose à la légère. »

« Ce serait possible que je sois noté à sa place ? »

Certains managers sont tellement révoltés par ce système que l’un d’eux a même proposé à son supérieur d’être mal noté à la place d’un de ses collègues, dans ce mail que nous nous sommes procuré :

« J’ai parlé à X de ta proposition au sujet de Y. On est tous les deux mal à l’aise à l’idée de le classer dans les mauvais. Il a toutes les compétences requises. Ce serait possible que je me propose comme volontaire pour être mal noté à sa place ? Bien à toi ».

Son supérieur a refusé.

Certains managers refusent – sans le dire officiellement – d’appliquer ces consignes. Car pour un manager, refuser rime avec démissionner. D’autant qu’eux-mêmes sont notés sur leurs résultats et peuvent à leur tour être évalués dans la catégorie des « mauvais ». D’autres trouvent ce système contre-productif et cherchent du travail à l’extérieur. François (*) est prêt à franchir le pas :

« Y a un truc qui déconne. Chez Sanofi, on est censé améliorer la santé des patients, pas détériorer celle des employés. Si l’objectif c’est motiver les gens pour faire plus, c’est raté. Si c’est briser les gens pour les pousser à partir d’eux même, c’est réussi. Je n’ai pas signé pour ça, ça me dérange d’être complice de ça. »

« On demande aux managers de faire très vite pour qu’ils n’aient pas le temps de réfléchir »

Pour venir à bout des cadres récalcitrants, la direction leur mettrait la pression au dernier moment, comme l’explique François (*) :

« C’est un système où rien n’est écrit et on demande aux gens de faire très vite pour qu’ils n’aient pas le temps de réfléchir, ou de poser des questions. En novembre 2016 par exemple, on nous a dit qu’on avait deux jours pour donner des notes, sachant que normalement on a jusqu’à fin décembre pour évaluer nos équipes. Mon supérieur m’a appelé au téléphone et m’a dit « ça m’emmerde, mais est-ce qu’on peut mal noter un membre de ton équipe ? ». Je lui ai dit que cette personne n’était pas cadre, donc pas soumise à l’évaluation. Du coup, il a fallu trouver un autre mauvais ailleurs ».

Alexandre (*) se souvient lui aussi avoir été placé dans cette situation d’urgence. C’était en 2017, après une première réunion d’évaluation. Avec ses collègues, ils avaient identifié spontanément 5% de mauvais éléments :

« Peu après, notre manager nous dit qu’il y a du nouveau et qu’il y avait une nouvelle directive : il fallait atteindre 15% de mauvais. Nous, les managers, on se demande chacun comment on va faire. Je me souviens très clairement avoir gambergé là-dessus tout un week-end, à me demander : qui je vais classer dans les mauvais éléments ? Pendant la réunion, on nous dit qu’il va falloir ré-évaluer ceux qui sont dans la catégorie des salariés standards, dans des gens qui n’étaient pas du tout mal notés. »

Un autre manager confirme avoir été obligé de déclasser ses collègues pour entrer dans les quotas. D’où son malaise quand il a fallu leur expliquer pourquoi : « J’ai dû broder, insister sur quelques points faibles que j’avais évoqués brièvement lors de l’entretien initial pour justifier cette notation ».

Il poursuit : « ce n’est pas une expérience très satisfaisante, ni pour les collaborateurs qui sont notés arbitrairement, ni pour les managers qui n’ont pas la liberté de noter en toute transparence ses collaborateurs. On ne peut pas d’un côté donner des critères et de l’autre ne pas les respecter ».

« Y a des gens qu’on a retrouvés à pleurer dans leur bureau »

Nous avons également recueilli les témoignages de plusieurs salariés disant avoir été victimes de ces quotas arbitraires. C’est le cas d’Henri (*) un gros travailleur, toujours classé dans les bons jusqu’à il y a quelques mois. Il s’estime victime du dévoiement de la pratique de notation de Sanofi :

« En 10 ans, j’ai tout le temps dépassé les objectifs qu’on m’a donnés. Pour la première fois cette année, j’ai été évalué dans la catégorie des mauvais. Je m’en souviens encore, mon manager avait un ton martial, pas vraiment habituel pour lui, en tout cas pas avec moi. Quand je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi j’étais dans la pire des catégories, il n’a apporté aucun argument factuel. Il m’a dit que je devais « repenser ma manière de travailler ». Pourtant, il avait validé que j’avais atteint et même dépassé mes objectifs. Et personne ne s’était plaint de mon comportement. J’ai compris que je devais rentrer dans un quota de mauvais, comme c’est arrivé à bien des collègues depuis 2015. »

Henri (*) vit très mal cette situation :

« Je me suis senti mis en défaut sur des trucs qui ne me correspondaient pas. J’ai passé des moments noirs. C’est des méthodes de bandits. Y a des gens qu’on a retrouvés à pleurer dans leur bureau parce qu’ils avaient été sous-évalués sans raison. Etre évalué, ok, mais il faut que ce soit juste. Aujourd’hui, j’ai une épée de Damoclés au-dessus de la tête, parce que si je suis classé une seconde fois dans les mauvais alors, je crois que mon emploi sera véritablement en danger. »

« Les non-performants deux ans de suite ne devraient plus être avec nous »

La règle voudrait, dans certains départements de Sanofi, qu’au bout de deux classements de suite dans la catégorie la plus basse, les salariés risquent d’être licenciés pour insuffisance professionnelle. C’est ce qui ressort d’un mail d’Erik Verrijssen, le directeur d’ l’informatique Monde de Sanofi, daté de juin 2016 :

Mail du 30 juin 2016 "Les salariés notés non-performants 2 ans de suite ne doivent pas rester dans l'entreprise"
Mail du 30 juin 2016 « Les salariés notés non-performants 2 ans de suite ne doivent pas rester dans l’entreprise » © Document interne à Sanofi / DR

Traduction : « Les gars, Tous ces gens médiocres doivent recevoir un SERIEUX avertissement de votre part et de celle de leur manager direct. Vous devez leur faire comprendre que vous exigez d’eux une sérieuse amélioration, sinon leur poste et leur bonus à venir seront compromis. Et ceux qui n’ont pas été performants pendant 2 années consécutives ne devraient plus être avec nous. Point barre. Travaillez là-dessus le plus vite possible svp. »

Il semble que le procédé soit suffisamment persuasif pour que plusieurs cadres aient décidé de partir d’eux-mêmes après leur premier classement dans la catégorie des mauvais : « je préfère partir avant qu’ils aient ma peau », nous a confié l’un d’eux.

« Un réservoir de licenciements potentiels »

Quel intérêt aurait Sanofi Aventis à mettre en place de telles pratiques ?

Pour Benoît, « ce système de quotas forcés est une sorte de réservoir de licenciements potentiels. Parce que, une fois placés dans la plus mauvaise des catégories, les salariés sont comme dans une « nasse ». Et autant dire qu’il n’est pas simple d’en sortir. Certes, officiellement, le manager doit mettre en place un plan d’amélioration pour les accompagner et les aider à progresser. Mais ce n’est pas un accompagnement, c’est un marquage à la culotte. Et si on est dans le collimateur de la hiérarchie, on est parti pour y rester. »

Selon des chiffres qu’un manager nous a fournis sur son département, sur 39 personnes classées dans la plus mauvaise catégorie en août 2016, 20 avaient quitté l’entreprise quelques mois plus tard. C’est-à-dire plus de la moitié.

« Un plan social low cost »

Autre élément d’explication, l’enchaînement des plans sociaux chez Sanofi, six en quinze ans. A cela s’ajoute un plan d’économies d’un milliard et demi qui prévoit, de 2015 à fin 2017, le départ volontaire de 600 salariés en France.

Selon Pascal Lopez, délégué syndical central Force Ouvrière chez Sanofi Aventis Groupe, particulièrement en pointe sur ce dossier, les quotas de sous-notation forcée permettraient au groupe de mettre en place un plan social low cost :

« Jusqu’alors, les plans sociaux semblaient suffire à la direction générale pour faire partir les salariés dans un cadre légal et négocié. Aujourd’hui, on constate qu’elle a trouvé un nouvel outil de gestion du personnel, qui lui permet de se séparer de salariés à un coup bien moindre. Entre un plan social amorti en 18 mois et un licenciement amorti en une journée, le choix semble être vite fait. »

Le système de quotas permettrait aussi à Sanofi, selon ce syndicaliste, de se séparer de personnes qui ne peuvent pas partir dans le cadre du plan de départs volontaires en cours.

La DRH admet des anomalies mais dément l’existence de quotas

Interrogé sur l’existence de quotas, le directeur des ressources humaines de Sanofi France, François de Font-Réaulx, reconnaît des « anomalies » mais elles sont exceptionnelles et dément que Sanofi ait recours à des quotas :

« Je le démens pour trois raisons : premièrement parce que ce n’est pas légal dans notre pays donc nous ne le faisons pas, deuxièmement ce n’est pas conforme aux principes de l’entreprise, et troisièmement ce n’est pas dans l’intérêt de l’entreprise. Les éléments que vous relevez, et dont je ne conteste pas qu’ils existent, sont des anomalies dans le système. Ce n’est pas parce que quelqu’un passe au feu rouge qu’il faut jeter le code de la route. »

De plus, selon le DRH, « certains managers n’apprécient pas le système, ils le vivent mal… mais un, deux ou trois cas ne font pas une généralité ».

Dans le même temps, le DRH de Sanofi France justifie le classement des salariés dans trois catégories : « Dans une distribution normale, on va retrouver environ 20% des salariés qui sont au-delà des attentes, 70% des cadres qui remplissent les objectifs et entre 6 à 8% qui sont en dessous des attentes. Si un manager n’a personne en dessous des attentes, c’est qu’il y a probablement un petit problème dans l’évaluation de la performance ».

Une « liste noire »

Ces révélations s’inscrivent dans un contexte particulier : en février dernier, Pascal Lopez, le délégué FO de Sanofi Aventis Groupe a dévoilé l’existence d’une « liste noire » (voir document ci-dessous), nominative, de 200 salariés à licencier dans le monde, dont 77 en France. Après avoir été interpellée par F.O, la direction de Sanofi s’est engagée à ce que cette liste soit détruite.

Liste noire de 200 salariés à licencier, que la direction s'est engagée à détruire
Liste noire de 200 salariés à licencier, que la direction s’est engagée à détruire © Document interne à Sanofi / DR

Au-delà de ce contexte, il faut aussi savoir que Sanofi envisage de déplacer ses centres de décision vers les Etats-Unis, et accentue la sous-traitance de certaines activités dans des pays en voie de développement, moins coûteux et plus flexibles.

*Tous les prénoms ont été modifiés.

A lire aussi

Le Monde: Le « forced ranking » ou comment sous-noter les salariés

Filed under: Actualité, burn out, Economie, Management — Étiquettes : , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 2:04

Cette nouvelle forme d’évaluation en entreprise pourrait s’appeler « A la recherche de la nouvelle tare », soit un ensemble de quotas où l’on atteint les 10 % de canards boîteux.

M le magazine du Monde | 10.07.2017 à 06h41 • Mis à jour le 10.07.2017 à 07h15 | Par Nicolas Santolaria

http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2017/07/10/le-forced-ranking-ou-comment-sous-noter-les-salaries_5158272_4497916.html

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Dans l’open space, l’idéologie dominante est désormais à la « recherche de la Nouvelle Tare ». INTERVOICE TM / CC BY 2.0

CHRONIQUE. Preuve de notre américanisation galopante, la pratique du forced ranking (ou « évaluation forcée ») a fait récemment son apparition dans notre galaxie managériale. Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce énième vocable en « ing », ­importé du pays de Bobby Ewing ? Comme le révélait, début juin, une ­enquête de France Inter, cette nouvelle forme d’évaluation des salariés consiste à définir, par avance, un ensemble de quotas en lien avec les performances à atteindre : dans ce schéma, 20 % des ­salariés sont censés dépasser les objectifs, 70 % doivent simplement les atteindre et 10 % de canards boiteux sont, par avance, considérés comme incapables de parvenir à un rendement satisfaisant.

Lire aussi :   Mis en cause, Sanofi dément avoir pratiqué du « ranking forcé » pour licencier

Problème : lorsqu’il n’y a pas assez de ­canards boiteux, il faut en trouver quand même, quitte à coller des plumes sur le dos d’un collègue et à lui fracturer une patte pour qu’il entre au chausse-pied dans le scénario préétabli. Sous la pression des ressources humaines, les manageurs sont alors enclins à sous-noter ­certains collaborateurs et à mettre en avant les prétextes les plus absurdes pour atteindre les fameux quotas.

Le cercle des réprouvés

Cette pratique – qui aurait notamment cours, selon le syndicat FO, dans le groupe pharmaceutique Sanofi Aventis – ce que la direction dément –, charrie une vision particulière de l’entreprise, envisagée comme un corps qu’il faudrait purifier à tout prix. Dans l’open space, l’idéologie dominante n’est donc plus la « recherche de la Nouvelle Star » (le fameux employé du mois), mais celle de la Nouvelle Tare.

Cette politique des quotas s’accompagne logiquement d’un ­climat délétère où la remarque un poil négative d’un collègue à votre propos – même si elle est sans volonté de nuire – suffira à vous faire intégrer le cercle des réprouvés.

Soulignant plus largement l’arbitraire ­potentiel de ce type de pratiques, ­Patrick Gilbert et Jocelyne Yalenios, auteurs de L’Evaluation de la performance individuelle (La Découverte, 128 p., 10 €) paru en juin, expliquent que « ces techniques, bien que semblant aller de soi, représentent des formes de pouvoir sur les salariés et produisent des vérités sur les personnes qui n’ont rien d’évident, mais sont des constructions sociales ». On peut, à partir de là, imaginer, sous influence Ionesco, le type de théâtre managérial destructeur que pourrait susciter la généralisation du forced ranking.

« J’ai une pression de dingue »

Bernard, N + 1 : « Mon cher Jean-Claude, certes les résultats de ton équipe sont bons, tu fais même du + 47 % de CA [chiffre d’affaires] sur le dernier trimestre ; mais je vois en revanche que tu n’affiches que 8 % de mauvais collaborateurs. Par rapport à nos objectifs, c’est trop peu ! »

Jean-Claude, N-1 : « Mais c’est justement parce que mes gars bossent bien… »

Bernard : « Désolé, je suis obligé de te classer à ton tour dans les 10 % d’improductifs. Ce n’est pas contre toi. Tu dois comprendre que, moi aussi, j’ai une pression de dingue. »

Jean-Claude : « Je comprends Bernard. Ça veut dire que je vais être licencié ? »

Bernard : « Non, Jean-Claude. Ça veut dire que tu prends un nouveau départ. »

7 juillet 2017

France 2: L’angle éco: Cet argent qui nous gouverne

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http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/l-angle-eco/l-angle-eco-du-jeudi-15-juin-2017_2228225.html

A voir sur You Tube: https://www.youtube.com/watch?v=b0BRrL28gjM

L’argent ! Il domine le monde et confère la richesse et le pouvoir. Qu’il soit libellé en euro, en dollar ou en tout autre monnaie, c’est le socle de l’économie, ici et ailleurs. Quelque forme qu’il prenne, il permet d’échanger, commercer, épargner…

L’argent qui nous gouverne est le thème de ce nouveau numéro du magazine « L’Angle éco » (Facebook, Twitter, #Langleco). Il peut être un poison qui pousse à l’endettement et parfois servir à corrompre. Et il a la capacité d’enrichir autant que d’appauvrir. Alors, faut-il mieux le contrôler ou bien tout simplement le supprimer ?

« Cet argent qui nous gouverne », un nouveau numéro de « L’Angle éco » diffusé le 15 juin 2017 à 20h55 sur France 2.

Au sommaire :

Un pouvoir en or massif

C’est la plus ancienne entreprise du monde et la dernière usine de Paris ! A la Monnaie de Paris, on frappe encore des pièces en or exceptionnelles, de 1 000 ou même 5 000 euros. C’est ici que l’argent et le pouvoir ont depuis des siècles scellé leur alliance…

La vie secrète de votre argent

Où va l’argent liquide de vos commerçants, de votre banquier ? Dans un centre-fort ! Un lieu secret et hypersécurisé où des millions de billets et de pièces sont acheminés, comptés, triés et redistribués par les entreprises de transport de fonds. Une incroyable machinerie !

Maudite monnaie

Les Français sont-ils plutôt radins ou généreux, dépensiers ou prudents ? Quel est leur rapport intime avec l’argent ? Quelle place occupe-t-il dans leurs vies, angoisses, désirs ?

Une autre monnaie est possible !

Depuis 2010, on peut payer en abeilles dans le Lot-et-Garonne. C’est une monnaie locale complémentaire et parfaitement légale. Le but recherché est de favoriser les producteurs locaux et redonner à l’argent sa valeur première : la solidarité !

Suède, la fin du cash

Les pièces et les billets disparaissent petit à petit de la circulation. A peine 2% des transactions se font aujourd’hui en cash. Les Suédois, qui payent en couronnes et non pas en euros, utilisent largement leur carte bancaire et leur téléphone portable. Une révolution qui change tout !

Sur le même sujet dans ce blog: restructuration sur la base de la sémantique générale et expérimentations.

  • En français:

.I Nouvelles données sur l’argent: de quoi parlons-nous exactement? (janvier 2000)

II Application de ces données dans le contexte de la Zone  (janvier 2000)

III Proposition d’expérimentation d’une zone de libre échange (mars 2000)

IV Une économie non-aristotélicienne (janvier 2002): Bilan des deux années écoulées et proposition d’une structure communautaire à l’échelle d’Interzone

V. Académie 23: janvier 2004

VI. Janvier 2006: une mondialisation non-aristotélicienne?

VII Janvier 2009: Interzone Editions: expérimentation d’une économie non-aristotélicienne 14 janvier 2009 

  • En anglais:

I New data on money: what are we talking about exactly?   (January 2000)

II Application of those data in the context of the Zone (January 2000)

III Proposition to experiment a zone of free exchange  (March 2000)

IV A non-Aristotelian economy (january 2002): results of the two previous years and proposition of a community structure at the scale of Interzone (March 2000)

V. Académie 23: january 2004

VI January 2006 : a non-Aristotelian globalization?

VII January 2009 : Interzone Editions: experiment of a non-aristotelian economy January 14th 2009

 

16 juin 2017

Santé et travail: Burn-out : la HAS réajuste le tir

Filed under: Actualité, burn out, Economie, harcèlement, médecine — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 8:06

http://www.sante-et-travail.fr/burn-out—la-has-reajuste-le-tir_fr_art_641_78957.html 

Rozenn Le Saint
Article Web – 06 juin 2017

Les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) sur le burn-out réintroduisent le travail en lui-même comme facteur d’épuisement professionnel, alors que les versions précédentes mettaient en avant les fragilités individuelles.

La Haute Autorité de santé (HAS) a su écouter les professionnels de la médecine du travail consultés lors de sa préparation d’un mémo pour la prise en charge thérapeutique et l’accompagnement des personnes atteintes de burn-out, fiche pratique ciblant médecins du travail et, surtout, généralistes. Santé & Travail avait pu consulter un document de travail datant de décembre 2016 : les recommandations de la HAS mettaient de côté la prévention en insistant sur la fragilité psychologique individuelle. Si la version finale, rendue publique en mars dernier, donne toujours à voir l’épuisement professionnel sous le prisme des fragilités individuelles sans réelle remise en question de l’organisation du travail, cette dernière est tout de même mentionnée comme facteur de burn-out.

Absentéisme, turn-over, qualité de l’activité

Le document indique notamment que « l’analyse doit également porter sur les antécédents personnels et familiaux, les événements de vie, la qualité́ du support social et le rapport au travail. Le risque de développer un syndrome d’épuisement professionnel peut être associé à des antécédents dépressifs, à certains traits de personnalité́ pouvant limiter les capacités d’adaptation ». Mais il précise que « le repérage collectif est réalisé́ par l’équipe de santé au travail coordonnée par le médecin du travail sur un ensemble de signaux liés au fonctionnement de la structure (absentéisme ou présentéisme, turn-over fréquent, mouvements du personnel, qualité́ de l’activité́ et des relations sociales) ou à la santé et à la sécurité́ des travailleurs (accidents du travail, maladies professionnelles, visites médicales spontanées, inaptitudes) ».

La prescription d’antidépresseurs n’est pas mentionnée. En effet, si ces médicaments restent recommandés en cas de dépression, l’épuisement professionnel, à lui seul, n’est pas une raison suffisante pour les préconiser, « ce qui montre que l’on reconnaît l’aspect professionnel de la maladie et que l’on ne privilégie pas une approche uniquement médicamenteuse », commente un expert. 

DE L’AMIANTE DANS LES ARCHIVES DE L’INSEE

Que va-t-on faire des archives de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ? Des mesures réalisées fin 2016 en vue de son futur déménagement de la porte de Vanves au site de Montrouge début 2018 ont montré que des traces de la fibre létale étaient présentes dans ses précieux papiers, stockés en sous-sol de l’immeuble parisien. A plusieurs endroits, 15 fibres par litre ont été détectées, alors que l’Anses estime que le niveau d’empoussièrement ne doit pas dépasser le seuil réglementaire de 5 fibres par litre à l’intérieur des bâtiments.

Cancer bronchopulmonaire

Si l’ensemble du personnel n’a pas été exposé – certaines professions, comme les bibliothécaires, semblent davantage concernées que d’autres –, l’inquiétude gagne tous les effectifs parisiens. Surtout, rapporte Francis Judas, représentant CGT spécialiste des questions d’amiante, depuis qu’« un ancien chauffeur de l’Insee a découvert qu’il était atteint d’un cancer bronchopulmonaire. Sa pneumologue lui a demandé s’il avait été exposé à l’amiante au cours de sa vie professionnelle. Il lui semblait que non, mais ses collègues l’ont alerté de la découverte des traces de fibres dans les archives. Il va donc déposer une demande de reconnaissance de maladie professionnelle dans les prochains jours ».

En attendant de nouvelles mesures et le recensement des salariés éventuellement contaminés, les sous-sols diagnostiqués positifs à l’amiante sont interdits d’accès aux salariés. Par ailleurs, « le ministère de la Culture devrait boucler d’ici à la fin du mois de juin un vade-mecum pour expliquer comment traiter les archives, maintenant que l’on sait que le papier est particulièrement poreux et peut être chargé en fibres d’amiante », indique Francis Judas. Sera alors tranchée la question de savoir si elles seront détruites ou réacheminées dans les nouveaux locaux une fois désamiantées. 

A LIRE AILLEURS SUR LE WEB

– L’étude de la Dares sur les difficultés d’insertion des personnes handicapées. Il apparaît que, quand les personnes reconnues handicapées travaillent, elles occupent plus souvent un emploi d’ouvrier non qualifié et moins souvent de cadre. Elles travaillent plus souvent à temps partiel et sont plus souvent en situation de sous-emploi.

– L’appel à participer à un rassemblement, le 7 juin, pour soutenir Dominique Huez, médecin du travail sanctionné par l’Ordre des médecins.

– L’Union syndicale Solidaires vient de mettre en ligne un nouveau dossier sur son site La Petite Boîte à outils : « L’amiante, une lutte d’aujourd’hui ».

Rozenn Le Saint Article Web – 06 juin 2017

14 juin 2017

La Tribune: L’Union européenne prête à imposer aux multinationales de publier leurs impôts

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:52

http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/l-union-europeenne-prete-a-imposer-aux-multinationales-de-publier-leurs-impots-738123.html 

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l'ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux.

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l’ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux. (Crédits : © Vincent Kessler / Reuters)

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l’ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux. (Crédits : © Vincent Kessler / Reuters)

Adopté par la commission des Affaires économiques du Parlement européenne, ce texte législatif s’inscrit dans une série de mesures élaborées par la Commission européenne pour lutter contre les phénomènes d’évasion et d’optimisation fiscales. Il sera soumis en première lecture à l’assemblée plénière lors d’une prochaine session.

Un projet de directive européenne imposant aux multinationales et à leurs filiales présentes dans l’Union européenne de publier le montant de leurs impôts, pays par pays, a été adopté lundi par la commission des Affaires économiques du Parlement européen.

Ce texte législatif s’inscrit dans une série de mesures élaborées par la Commission européenne pour lutter contre les phénomènes d’évasion et d’optimisation fiscales révélés dans la presse par les LuxLeaks et autre Panama Papers.

| Lire Procès LuxLeaks : peines (un peu) réduites pour les lanceurs d’alerte

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l’ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux. Il sera soumis en première lecture à l’assemblée plénière lors d’une prochaine session

Moins de 2.000 entreprises concernées

Les nouvelles règles de transparence s’appliqueraient aux entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 750 millions d’euros par an, soit moins de 2.000 entreprises, selon le socialiste belge Hugues Bayet, co-rapporteur du projet de directive.

Outre le niveau de leur imposition, elles devraient fournir des informations sur le nombre de leurs salariés, leur chiffre d’affaires et leur résultat avant impôt dans chaque pays de l’Union européenne – ce que souhaitait la Commission européenne – mais aussi dans les pays tiers. Un consensus s’est fait entre les principaux groupes politiques pour introduire cette extension, moyennant une clause de sauvegarde sur laquelle les divergences sont réapparues.

Un projet de compromis accepté à gauche prévoyait qu’une entreprise puisse demander à ne pas publier certaines informations commercialement sensibles sur ses activités dans un pays tiers, ce pour une période de deux ans renouvelable une fois. La droite et les libéraux ont finalement préféré faire adopter un amendement qui ne fixe plus de limite à cette dérogation mais prévoit que son usage soit contrôlé par la Commission européenne.

(avec Reuters)

6 juin 2017

Le Monde: La rente « euthanasiée » par les banques centrales

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:12

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/06/06/la-rente-euthanasiee-par-les-banques-centrales_5139395_3232.html 

L’éclairage. Les banques centrales ont pris la décision, depuis 2010 aux Etats-Unis et 2015 en Europe, de forcer de manière volontariste le niveau des taux d’intérêt au-dessous du niveau de la croissance. Or celle-ci est à ce point anémique qu’il faut pour y parvenir que ces taux soient négatifs, explique dans sa chronique l’économiste Paul Jorion.

LE MONDE ECONOMIE | 06.06.2017 à 11h49 | Par Paul Jorion (Economiste et anthropologue, Université catholique de Lille)

« Car la crise est une scission [Scheidung] naissant d’un appel à la décision [Entscheidung] », écrivait le philosophe autrichien spécialiste des religions Jacob Taubes (1923-1987) en 1947 dans sa remarquable thèse (Eschatologie occidentale, Editions de l’Eclat, 2009). Il n’y était pas question d’économie ou de finance, mais du discours apocalyptique dans la pensée occidentale.

La remarque n’en était pas moins pertinente sur un plan général. Si nos économies languissent toujours dans la crise dix ans après son début en février 2007 avec la chute brutale du prix des titres adossés aux prêts hypothécaires à risque (subprimes), la raison en est bien là : les décisions qu’elle exigeait n’ont pas été prises à temps. La raison souvent invoquée pour justifier l’inaction a été celle du cycle : l’économie connaît un mouvement cyclique qui fait que, quand les choses vont mal, il est inutile de s’agiter, il suffit d’attendre qu’elles s’arrangent.

On évoque pour soutenir cet argument l’hypothèse des cycles de Kondratiev, du nom de Nikolaï Kondratiev, économiste russe socialiste non marxiste, arrêté pour complot en 1930 et fusillé en 1938 durant les grandes purges staliniennes.

Les détenteurs de fonds bénéficient, lorsqu’ils les prêtent au titre de capital, d’une rente, sous la forme d’intérêts ou de dividendes dont le niveau s’aligne sur celui des taux d’intérêt pour attirer le chaland. Cette rente est une part de la valeur ajoutée, de la croissance. Tant que la rente demeure une part de la nouvelle richesse créée grâce à son investissement, affirmait Kondratiev, l’économie prospère, mais aussitôt que la rente du capital dépasse la croissance, l’économie amorce un déclin.

Austérité limitée dans le temps

Comment est-il alors possible que l’on puisse tout de même verser aux rentiers, en intérêts ou en dividendes, des sommes supérieures à la nouvelle richesse produite par l’économie ? La réponse est connue : il est exigé des salariés qu’ils subventionnent la différence. Cette variante de la politique du lampiste porte, nul ne l’ignore, le nom ronflant d’« austérité pour restaurer la compétitivité ».

Rien ne limite son étendue, sinon ce que l’on qualifie de mouvements sociaux, ou d’agitation de la rue. Mais sous peine de désintégration du tissu social, et au bout du compte de révolution, l’austérité mobilisée pour subventionner les détenteurs de capital en temps de vaches maigres doit être limitée dans le temps.

Voilà donc la logique de la prétendue inéluctabilité des cycles : tant que la croissance dépasse le niveau du taux d’intérêt annuel, tout va bien, mais, dès qu’elle tombe au-dessous, la situation se dégrade et les salariés sont chargés de régler l’ardoise. Les choses s’arrangent quand les taux d’intérêt finissent par s’aligner à la baisse sur le niveau déprimé de l’économie et passent au-dessous de la croissance. Il conviendrait donc de prendre son mal en patience et d’« attendre que l’on revienne dans la partie haute du cycle », comme disent les économistes.

Tant que la croissance dépasse le niveau du taux d’intérêt annuel, tout va bien, mais, dès qu’elle tombe au-dessous, la situation se dégrade et les salariés sont chargés de régler l’ardoise

Les banques centrales ont pris la décision, depuis 2010 aux Etats-Unis et seulement 2015 en Europe, de forcer de manière volontariste le niveau des taux d’intérêt au-dessous du niveau de la croissance. Or celle-ci est à ce point anémique qu’il faut pour y parvenir que ces taux soient négatifs.

En 1936, dans le dernier chapitre de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes prônait une politique de transition vers le socialisme par « l’euthanasie du rentier », en forçant les taux d’intérêt à s’identifier à la seule prime de risque de non-remboursement.

C’est la politique que les banques centrales appliquent en ce moment pour inciter les banques commerciales à prêter à l’économie réelle et aux particuliers endettés. Il est impératif qu’elles s’y tiennent, jettant au diable les cycles et les souffrances économiques induites par « la partie basse du cycle » au nom du laisser-faire : la rente des rentiers ne devrait en aucune circonstance dépasser le niveau de la richesse véritablement créée. Les autorités financières doivent y veiller en permanence.
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22 mai 2017

Le Monde: La finance solidaire atteint de nouveaux sommets

Filed under: Actualité, Economie, Ethique — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 10:16

http://www.lemonde.fr/argent/article/2017/05/22/la-finance-solidaire-atteint-de-nouveaux-sommets_5131422_1657007.html

En 2016, les produits d’épargne à vocation sociale et environnementale ont collecté près de 10 milliards d’euros.

LE MONDE ECONOMIE | 22.05.2017 à 05h01 • Mis à jour le 22.05.2017 à 06h41 | Par Isabelle Chaperon

Les petits ruisseaux font les grandes rivières. L’argent que les ménages mettent de côté année après année avec le souci de soutenir des projets à forte utilité sociale ou environnementale a fini par constituer une cagnotte de près de 10 milliards d’euros. Grâce à 1,3 milliard collecté en 2016, l’encours d’épargne solidaire atteignait précisément 9,76 milliards d’euros au 31 décembre selon le quinzième baromètre Finansol-La Croix publié lundi 22 mai.

Ces fonds – dont tout au partie sont investis dans des projets solidaires – ont financé, à hauteur de 280 millions d’euros en 2016, des associations luttant contre l’exclusion, la dépendance ou pour le recyclage.

Selon Finansol – l’association qui attribue un label à 140 produits financiers sélectionnés sur des critères de transparence et de solidarité –, cette contribution a permis de créer ou de consolider 49 000 emplois, de reloger 5 500 personnes ou encore d’alimenter 20 000 foyers en électricité renouvelable.

Changement de dimension

« Cela fait quatre ans que le flux d’épargne solidaire est supérieur à 1 milliard d’euros par an, souligne Sophie des Mazery, directrice de Finansol. En dix ans, la finance solidaire a changé de dimension. » Bien mais pas suffisant : « Aujourd’hui, 0,21 % du patrimoine financier des ménages est affecté à des placements solidaires. Nous visons 1 %. »

Pour y parvenir, la dirigeante demande au nouveau gouvernement de « reprendre les dossiers inachevés ». A commencer par la transformation du Livret de développement durable (LDD) en LDD Solidaire initiée par la loi Sapin 2 (adoptée en novembre 2016 mais dont le décret d’application n’a toujours pas été publié).

L’association appelle également de ses vœux un dispositif réglementaire « pour que, demain, chaque assureur-vie propose au moins un contrat solidaire dans sa gamme », poursuit la directrice.

Rééditer, en quelque sorte, avec l’assurance-vie – le premier placement des Français – le succès rencontré avec l’épargne salariale. En 2008, l’obligation de proposer un fonds solidaire – dont 5 % à 10 % des encours sont investis dans des projets solidaires – pour toutes les entreprises mettant en place un Plan d’épargne entreprise a marqué un vrai tournant. Avec un encours de 6,2 milliards d’euros (+ 19,4 %) à fin 2016, l’épargne salariale constitue le premier moteur de croissance de la finance solidaire.

« Prise de conscience des épargnants »

Qui l’eut cru ? Le premier produit de placement solidaire en France est un fonds d’entreprise géré par BNP Paribas (624 millions d’euros), devant le livret Agir (544 millions ) – lequel permet de donner 50 % des intérêts à une association de son choix – proposé par le Crédit coopératif, pionnier de l’épargne de partage.

« La croissance des encours s’explique à la fois par une prise de conscience des épargnants et par une volonté des entreprises de mieux valoriser les dispositifs d’épargne salariale solidaire auprès de leur personnel », explique Marie-Geneviève Loys, responsable de l’investissement solidaire chez BNP Paribas Investment Partners, où sont gérés huit produits financiers solidaires pour un encours total de 1,3 milliard d’euros.

Lire aussi :   Finance solidaire : un écosystème vertueux en plein essor, souvent ignoré

« Chez BNP Paribas, notre équipe dévolue à la finance solidaire a été créée il y a quatre ans. La notion d’investisseur solidaire est récente et une partie du travail a consisté à nous faire connaître auprès du secteur associatif auquel nous apportons de nouveaux moyens », poursuit Mme Loys qui insiste : « Au total, nous avons sélectionné vingt-deux partenaires, dont six sur la seule année 2016. A chaque fois, cela représente des mois d’analyse. Nous sommes les garants auprès des épargnants de la qualité du projet porté, à la fois sur son impact et son modèle économique. »

Exiger à leur tour des assureurs-vie qu’ils proposent au moins un contrat solidaire constitue « une réforme de bon sens qui va au-delà des clivages politiques », estime Nicolas Hazard, président du Comptoir de l’innovation, un fonds disposant de 100 millions d’euros à investir dans des entreprises sociales ou encore l’économie circulaire : « Il n’y a plus d’excuse pour ne pas le faire. Nous avons prouvé que l’on pouvait servir un rendement meilleur qu’un placement classique tout en soutenant des projets dont nous mesurons l’impact social et environnemental. »

Rallier les investisseurs institutionnels

Après l’élan donné par les particuliers, la clé pour le développement de la finance solidaire est de rallier les investisseurs institutionnels. Cela passe par un changement d’image du secteur social, perçu souvent par la finance traditionnelle comme un monde de doux rêveurs. « Fini le temps du Larzac et des éleveurs de chèvres ! Nous recevons 20 demandes par semaine de projets crédibles et sérieux », insiste M. Hazard.

« Notre modèle économique nous permet de nous financer à 90 % », témoigne Jean-Daniel Muller, cofondateur du groupe associatif strasbourgeois Siel Bleu (600 salariés), qui propose des activités physiques adaptées à 150 000 personnes âgées, malades chroniques, hommes ou femmes en situation de fragilité sociale. De quoi réduire les risques de blessures en cas de chute pour les séniors ou encore les possibles récidives de cancer du sein…

Lire aussi :   Des propositions pour favoriser l’envol de la finance solidaire

« Nous nous sommes lancés avec des aides à l’emploi ou des subventions des départements. Maintenant, la finance solidaire représente environ la moitié de nos financements », relate M. Muller. Des projets, il n’en manque pas. En 2016, Siel Bleu a même créé une start-up avec le soutien de Bpifrance afin de produire sa propre gamme de matériaux sportifs. Quand capitalisme et monde associatif ne sont plus adversaires, c’est toute la société qui en bénéficie.

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17 mai 2017

Santé et travail: Enfin un socle social pour l’Union européenne !

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http://www.sante-et-travail.fr/enfin-un-socle-social-pour-l-union-europeenne-_fr_art_641_78811.html

Clotilde de Gastines
Article Web – 15 mai 2017

La Commission européenne vient de proposer un socle de vingt principes sociaux pour les salariés de l’Union, concernant notamment la santé et la sécurité au travail. Ils devront être adoptés en novembre au sommet social de Göteborg avant de devenir contraignants.

« C’est le grand retour du social à l’agenda communautaire après une dizaine d’années d’absence ! », se réjouit Philippe Pochet, directeur général de l’Institut syndical européen (Etui). Alors que la précédente Commission, dirigée par José Manuel Barroso, estimait que les Etats devaient déréguler le social pour faire face à la crise, la Commission Juncker veut le réintégrer au niveau européen. Elle proclame vingt grands principes pour renforcer les droits sociaux. « Ce choix est éminemment politique, car il s’agit d’enrayer ainsi la baisse du soutien à l’intégration européenne, et la montée des populismes chez les classes populaires », commente Philippe Pochet.

Pour des conditions de travail équitables

Chaque mot a été minutieusement pesé et négocié entre les commissaires, qui ont rédigé le document dans la plus grande confidentialité. Le chapitre 2 est consacré aux conditions de travail équitables. Il prône le droit de chaque Européen à occuper « un emploi sûr et adaptable » (point 5). Et précise que « les travailleurs ont droit à un traitement égal et équitable en ce qui concerne les conditions de travail, l’accès à la protection sociale et la formation. La transition vers des formes d’emploi à durée indéterminée est encouragée ». Pour autant, la flexibilité est encouragée « dans le respect de la législation et des conventions collectives », ainsi que « les formes de travail innovantes qui assurent des conditions de travail de qualité ». Exit la fameuse « fléxicurité », ce néologisme qui a servi de norme. « Les relations de travail qui conduisent à des conditions de travail précaires doivent être évitées, notamment en interdisant les abus de contrats atypiques. Toute période de stage doit être d’une durée raisonnable. »

Enfin, le dixième point établit que « les travailleurs ont droit à un niveau élevé de sécurité et de protection de la santé au travail, et à un environnement de travail adapté à leurs besoins professionnels, qui leur permette de prolonger leur participation au marché du travail ».

Alors, est-ce trop peu ou trop tard ? Il faudra attendre novembre prochain pour que le socle soit officiellement adopté lors du sommet social de Göteborg (Suède). « Une fois proclamés, les principes deviendront contraignants pour toutes les décisions des institutions européennes : Conseil, Parlement et Cour de justice européenne », indique Philippe Pochet.

ÇA COINCE SUR LA DIRECTIVE CANCERS PROFESSIONNELS

Le blocage persiste sur la directive européenne sur les cancers d’origine professionnelle. La General Workers Union (GWU), principale organisation syndicale de Malte, a mis un coup de pression à son chef de l’Etat, qui présidait l’Union jusqu’à fin juin, pour trouver un compromis entre le Parlement, la Commission et le Conseil européens.

La conférence a eu lieu le 28 avril dernier à Malte sur le thème « Ensemble pour éliminer les cancérogènes des lieux de travail ». La discussion bloque sur les seuils d’exposition de plusieurs cancérogènes, dont le chrome VI, les poussières de bois et la  silice organique, mais aussi sur l’intégration des produits reprotoxiques. Alors que le Parlement insiste pour mettre en place des seuils plus contraignants, le Conseil est revenu à la proposition d’origine de la Commission.  « Parlement et Conseil seront obligés de se mettre d’accord, mais ce sera sûrement sous une prochaine présidence », estime Tony Musu, de l’Institut syndical européen. 

AMIANTE : REPÉRAGE AVANT TRAVAUX

In extremis ! Le 10 mai dernier, veille de la démission du gouvernement Cazeneuve, un décret renforçant considérablement le repérage de l’amiante avant travaux est paru au Journal officiel. Il vient modifier l’article R. 4412-97 du Code du travail. Désormais, il incombera au propriétaire – y compris s’il s’agit d’un particulier –, maître d’ouvrage ou chef d’entreprise utilisatrice, de repérer ce matériau cancérogène non seulement dans les immeubles bâtis, mais aussi dans les avions, les navires, le matériel roulant ferroviaire, les installations industrielles, les ascenseurs et autres monte-charges. Des arrêtés précisant les modalités de repérage pour chacun de ces domaines seront publiés d’ici au mois d’octobre 2018 et signeront l’entrée en vigueur de ces dispositions.

Clotilde de Gastines
Article Web – 15 mai 2017

22 avril 2017

France Culture: Agriculture : la disparition du modèle familial s’accélère

Filed under: Actualité, Agriculture, Economie, France culture — Étiquettes : , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 10:40

https://www.franceculture.fr/economie/agriculture-la-disparition-du-modele-familial-saccelere

21.04.2017

La financiarisation de la terre est le nouveau modèle agricole qui prend le dessus, et met en péril l’agriculture familiale. Enquête de Philippe Reltien.

Pieds de vigne à Pommard (Bourgogne)
Pieds de vigne à Pommard (Bourgogne) Crédits : Philippe ReltienRadio France

Aujourd’hui, les fermes sont de plus en plus remplacées par des sociétés rachetées, parfois par des spéculateurs. C’est ce qu’on appelle la « financiarisation de la terre« , un phénomène qui est en train d’éteindre les fermes et de devenir le modèle agricole français.

Une des illustrations spectaculaires de cette financiarisation est la vente du domaine Bonneau du Martray, à Pernand Vergelesse, en Côte-d’Or, qui était depuis 200 ans la propriété de la famille Le Bault de la Morinière. En janvier 2016, l’actuel président du Club de football Arsenal, Stanley Kroenkee, a racheté ce domaine à un prix très élevé, provoquant la stupeur de vignerons voisins, comme Aubert Lefas, vigneron à Pommard au domaine Lejeune et président de la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne :

Aubert Lefas, vigneron
Aubert Lefas, vigneron Crédits : Philippe ReltienRadio France

Les chiffres sont énormes, c’est totalement décalé si on valorise ça à 10, 12, 15 millions d’euros l’hectare. Mais c’est impossible, c’est purement spéculatif.

Autre exemple : de riches Chinois ont acheté une ouvrée, c’est-à-dire un 24ème d’hectare, de Chambolle Musigny pour le prix d’un hectare de champagne. Bernard Martenot, qui dirige un Office de défense et de gestion des terres, s’inquiète :

Une ouvrée de vignes a atteint la somme fabuleuse de 1,3 millions d’euros. Il faudrait donc arriver à vendre la bouteille 1 000 euros, pour une rentabilité sur 15 ans. Ce sont des bouteilles que les Français moyens ne verront plus, nous ne pourrons même plus les déguster.

Dans une moindre mesure, ce type de ventes surévaluées existe aussi dans le Calvados. Jean-Claude Feugeres, 70 ans, a vendu ses terres à deux jeunes agriculteurs céréaliers du département de l’Eure, qui lui ont proposé le double de ce qu’elles valaient : 1,2 millions d’euros pour 85 hectares. Jean-Claude Feugeres explique :

Ils sont contents puisque c’est le double d’hectares par rapport à ce qu’ils peuvent trouver ailleurs. Dans les zones céréalières où il y a du haut potentiel, c’est une bataille effrénée : dès lors qu’il y a une parcelle, il y a 30 candidats, des sociétaires ou des grosses structures. C’est un autre modèle d’exploitation, une autre agriculture maintenant.

Jean-Claude Feugeres, agriculteur
Jean-Claude Feugeres, agriculteur Crédits : Philippe ReltienRadio France

Problème : ces prix à la hausse ont des répercussions sur tous les agriculteurs qui se trouvent à proximité. A Bercy, on manie la règle à calcul fiscale sans distinction, comme l’explique François Mauss, expert en viticulture du blog Ma bulle :

Le fisc français va immédiatement considérer que les terres de ce niveau valent cette somme, donc toutes les autres propriétés qui cultivent sur le même terroir vont voir du jour au lendemain la valeur de leur terre exploser. C’est affolant pour les familles où il y a plusieurs enfants, plusieurs héritiers, qu’il va falloir traiter.

François Mauss, expert en viticulture
François Mauss, expert en viticulture Crédits : Philippe ReltienRadio France

En Allemagne, l’héritier est taxé seulement pour 10% de la valeur de l’acquisition, avec un dégrèvement dès qu’il exploite sa terre plus de 5 ans. Mais en France, l’impôt de succession grimpe en fonction des prix de vente les plus hauts. Aubert Lefas fait remarquer que les premières victimes sont donc les héritiers :

Un jeune sur la colline de Corton (Bourgogne) est endetté pour 20 ans pour pouvoir payer les droits de succession d’un oncle dont il a hérité en ligne indirecte. Il fait un très grand vin, mais il faut qu’il soit capable de valoriser sa production pendant 20 ans pour rembourser des droits considérables. S’il fait 3 mauvaises récoltes, il ne sera plus capable de rembourser.

Autre conséquence : les écarts se creusent entre les vins d’une même région. En 4 ans, les grands crus ont pris artificiellement plus de 25%. De 4 millions d’euros l’hectare en 2013, on est passé à 5 millions et demi d’euros en 2016. C’est pour cette raison que des petits vignerons estiment que la hiérarchie des vins de Bourgogne n’a plus aucun sens. Parmi eux, Manuel Olivier, exploitant à Nuits-Saint-Georges, qui se désole de ce nouveau modèle :

Si on veut continuer d’avoir de grands vins en France, il faut absolument revenir à une notion de rentabilité et de transmission, et ne pas partir dans des systèmes de bulles spéculatives ou financières qui nous emmènera hors de nos valeurs paysannes.

Du paysan propriétaire aux salariés de sociétés agricoles

Pour bien comprendre comment la terre est devenue un objet de spéculation, il faut faire un peu d’histoire. Avant, les enfants héritaient de la terre gratuitement et reprenaient l’exploitation des parents. Mais il a fallu trouver des astuces pour qu’aucun d’eux ne soient lésé. C’est ainsi qu’on a mis en place les premières sociétés foncières agricoles, explique Aubert Lefas :

Si vous avez trois enfants, vous mettez tout ça en société, vous avez 1/3 des parts de société pour chacun des enfants. L’un en est le gérant exploitant, et les deux autres vont toucher une part des revenus liée à l’exploitation. Mais quand eux-mêmes feront leur succession, ils vont se sentir loin des réalités de l’exploitation, donc on va progressivement séparer les terres dans une structure dont on dit qu’elle est foncière. L’exploitant se trouve dessaisi de la propriété dans un système de partage pour limiter les risques des autres associés.

Ces sociétés se sont multipliées et elles ont ensuite échappé aux paysans qui ont progressivement été remplacés par des entrepreneurs, des banques ou même des sociétés d’assurances qui ont racheté des parts de ces sociétés. Cette tendance s’amplifie, constate Emmanuel Hyest, le président de la Safer, l’organe de régulation du foncier agricole :

Emmanuel Hyest, président de la Safer
Emmanuel Hyest, président de la Safer Crédits : Philippe ReltienRadio France

En 2015, 13% du marché était détenu par des personnes morales, donc ce n’est plus quelque chose de marginal. 13% en surface, 26% en volume financier. Les gens qui acquièrent sous forme de financiarisation sont prêts à mettre le double de ce que ça vaudrait. Aujourd’hui, les gens qui sont en place depuis des générations se rendent compte que la financiarisation est en train de bouleverser leur métier et qu’ils ne pourront plus l’être demain.

Mais cette mutation est plus globale encore et entraîne la fermeture des fermes. Il faut maintenant des exploitations plus grosses et plus de rentabilité : de 700 000 exploitations, nous sommes passés à seulement 400 000 aujourd’hui. Dans les 5 ans qui viennent, 100 000 fermes pourraient encore disparaître.

La France, grenier de pays étrangers ?

Le rôle de prédateur joué par certains investisseurs étrangers en France est également préoccupant. Ainsi, un milliardaire chinois, monsieur Hu, épaulé par un Français dans l’import-export de vins, Marc Fressange, est entré en catimini dans le grenier à blé de la région du Berry. Il rachète d’abord 1 700 hectares de céréales. Sa holding est désormais présente dans le Gers, en Charente et en Normandie. Un site d’investigateurs du net suit pas à pas sa progression. L’un d’eux, qui se fait appeler « Drapher », explique comment ce système s’est mis en place :

Pour le démarrage, le rachat est à 98 ou 99% des parts sociales d’une société agricole. C’est un petit consortium. Il y a 9 sociétés agricoles, et une holding parisienne dont le directeur général est le PDG Monsieur Hu et le directeur le PDG de Beijing Reward International, Monsieur Fressange. On peut croire qu’ils veulent faire entrer du grain dans des coopératives à des prix très bas, mais on peut aussi penser qu’il y a une filière industrielle reliée à l’agro-industrie implantée en France qui avance beaucoup.

Monsieur Hu est un milliardaire rouge. Un haut gradé devenu entrepreneur qui a fait fortune dans les détergents, et qui s’est vu confier la mission d’élever 400 000 vaches laitières en Chine. Christophe Dequidt, de la Société de conseil agricole Triangle, qui l’a rencontré pour son livre « Le Tour du monde des Moissons » se souvient d’une autre mission qui a été proposée au chef d’entreprise :

En 2008, il y a eu un phénomène grave en Chine : « la crise de la mélamine« . On a retrouvé dans du lait infantile un composant dont la vertu est d’augmenter la protéine du lait mais qui fait des trous dans l’estomac. Et ils ont demandé à des gens comme Hu, s’ils étaient prêts à se lancer dans le défi de créer une filière laitière en Chine. Monsieur Hu a été chargé, comme d’autres chefs d’entreprise, d’aller investir à l’étranger, pour produire à l’extérieur des céréales qu’il ferait éventuellement revenir en Chine.

Faute de terres arables (terres qui peuvent être cultivées), la Chine doit bien trouver à produire ailleurs. C’est pour cela qu’elle vient d’acheter en Australie la plus grande ferme du monde : 11 millions d’hectares, presque la moitié de notre surface agricole.

A ECOUTER Quand la Chine grignote les terres françaises (Magazine de la rédaction de septembre 2016)

Cette possible vampirisation de récoltes françaises ne va peut-être pas s’arrêter là, car selon certains experts, les terres du Charolais pourraient bientôt être, elles-aussi, convoitées. L’embargo sur le bœuf français vient d’être levé en Chine, longtemps après la fin de la crise de la vache folle. Or, il y a là-bas un marché potentiellement gigantesque pour notre bœuf. La question d’un possible accaparement d’une production au détriment de l’intérêt d’un pays se pose donc réellement, ce qui inquiète Emmanuel Hyest, président de la Safer :

Il y a un problème d’autonomie alimentaire. On sait tous que quelqu’un qui investit cherche à tirer un profit, ce n’est pas anormal. Mais son profit peut aussi répondre à sa demande d’autonomie alimentaire propre. Que sur la planète on aille faire son marché de matières premières quand chacun a répondu à ses propres besoins, ce n’est pas un souci, mais quand on va directement à la source, au risque que le pays qui le produit soit lui-même dans une difficulté d’alimentation, on n’est plus dans la même règle du jeu.

L’impuissance de l’Etat

Face à cette situation, l’Etat est impuissant. Ces ventes n’ont rien d’illégales. Dans cette économie mondialisée, les sociétés de Monsieur Hu sont de droit français. Mais quand bien même il voudrait agir, l’Etat est aujourd’hui désarmé, parce qu’il y a des failles dans la réglementation. Le préfet peut refuser de délivrer une autorisation d’exploitation mais uniquement si l’acheteur a un statut d’associé exploitant. Or, il prend ici la qualité d’associé non exploitant.

La Safer est tout aussi démunie. Elle ne peut bloquer une vente que si la totalité des parts d’une société change de main. Or, les acheteurs, généralement très bien informés, se contentent d’une majorité des parts pour contrôler une société.

Le droit de préemption de la Safer, considéré jadis comme l’arme atomique du pauvre paysan, est devenu un pistolet à eau. La préemption ne représente aujourd’hui que 5% de son chiffre d’affaire. A tel point que certains notaires, comme Benjamin Travely, s’interrogent sur les pratiques de la Safer :

Nous avons des retours de confrères et de collaborateurs de notaires, qui nous expliquent des pratiques contestables. Par exemple, le fait que la Safer soit très présente sur le marché des maisons à la campagne, où il n’y a plus d’enjeux de fonciers agricoles. On a l’impression qu’elle intervient pour prendre sa part du marché et se refinancer, au détriment parfois des collectivités publiques. Par le jeu de mécanismes fiscaux particuliers, la Safer exonère l’acheteur de droits d’enregistrement, et il y a une vraie perte fiscale pour le conseil départemental et la commune concernés.

La mondialisation : problème ou solution ?

Autre question : dans une économie mondialisée, de quel droit peut-on bloquer des capitaux étrangers, lorsqu’on investit soi-même à l’étranger ? Par ailleurs, ces filières d’exportation permettent de corriger le déficit de notre commerce extérieur. En 2012, 8 milliards d’euros de vins ont été exportés, soit l’équivalent de 150 rafales.

Selon le juriste Hubert Bosse Platière, il suffirait de créer un permis d’exploiter préalable, qui serait délivré, ou non, selon l’usage que le propriétaire veut faire de sa terre.

De son côté, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) propose d’actionner le levier des subventions européennes. Le syndicat agricole souhaiterait réserver ces subventions aux réels exploitants agricoles, et non plus aux simples exécutants d’une firme. Josiane Béliard, présidente des propriétaires ruraux de la FNSEA, explique sa proposition :

Nous réfléchissons avec les autres pays européens, à un statut d’agriculteurs qui méritent les aides européennes par rapport à des exécutants qui ne méritent pas ces aides. Il faut les réserver à des chefs d’entreprises qui sont de vrais agriculteurs. Par contre, quand on voit que la reine d’Angleterre perçoit des aides européennes, c’est détestable ! On devrait arriver à faire partager cette idée aux autres pays européens.

Josiane Béliard
Josiane Béliard Crédits : Philippe ReltienRadio France

La situation est paradoxale : d’un côté, des agriculteurs ne peuvent plus vivre de leur production parce que les prix sont trop bas, et de l’autre, des exploitations sont rachetées à prix d’or par des investisseurs. Ces deux facteurs concourent cependant au même résultat : l’agriculture familiale est en voie de disparition.

Enquête Secrets d’Info de Philippe Reltien à lire et écouter ici.

Philippe Reltien

18 avril 2017

Libération: Grève de foi dans les hôpitaux publics

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Par Eric Favereau 17 avril 2017 à 20:06

http://www.liberation.fr/france/2017/04/17/greve-de-foi-dans-les-hopitaux-publics_1563350

Jeudi, au CHU de Limoges. Quatre salariés se sont mis en grève de la faim (dont les deux de gauche et la personne au fond à droite, accompagnés par la secrétaire CGT de l’hôpital).Zoom
Jeudi, au CHU de Limoges. Quatre salariés se sont mis en grève de la faim (dont les deux de gauche et la personne au fond à droite, accompagnés par la secrétaire CGT de l’hôpital). Photo Thierry Laporte

Manque de moyens, absentéisme, souffrance au travail… Les nombreux problèmes observés dans le monde de la santé s’aggravent. Au point qu’à Limoges, pendant une semaine, quatre salariés ont organisé une grève de la faim, une première dans un établissement médical.

Cela fait maintenant trente-quatre ans qu’elle est infirmière au bloc opératoire du CHU de Limoges. Maryse gagne environ 2 400 euros par mois. «Quand je suis arrivée en 1982, j’avais le sentiment d’avoir un avenir, cela s’améliorait, on avait l’impression d’avancer, de faire de mieux en mieux. Et là, depuis quelques années, tout baisse, tout se dégrade. Et c’est ma grande déception. Oui, nous sommes fatigués et ce n’est pas simplement dû à mon âge.»

Des mots simples, sans exagération. Comme un aveu. Un sentiment, diffus mais bien réel, de lassitude, que l’on retrouve un peu partout dans les couloirs interminables du CHU de Limoges. Ce sentiment de ne plus trop bien faire son travail, d’être pressuré. Et cette plainte, qui n’a rien d’unique, se ressent dans beaucoup d’établissements de l’Hexagone.

Le CHU de Limoges n’est pas un cas exceptionnel. Il est, de fait, comme un grand nombre d’hôpitaux : il va bien et il va mal.

Il va bien, car dans les plus de 2 000 lits de cet établissement, derrière les 700 000 consultations externes qui ont lieu chaque année et les 50 000 séjours d’hospitalisations, on y est plutôt bien soigné, avec en plus quelques services très réputés. En même temps, tel un point noir, c’est là, dans le hall du bâtiment central, à la mi-mars, que quatre membres du personnel de la CGT et de SUD se sont installés, débutant une grève de la faim. Une initiative totalement inédite dans le monde des grands syndicats de la santé.

Pression

«Mais avait-on le choix ? nous explique Christophe Zegaid, agent de sécurité incendie, syndiqué à la CGT. Les gens sont en souffrance, il y a un taux d’absentéisme de près de 10 %. C’est énorme, cela veut dire que tous les jours sur 5 000 salariés 500 personnes ne sont pas là. Et la direction ne fait rien. Ne dit rien.»

Depuis trois ans, le CHU de Limoges s’effrite, car il est en déficit. «Nous avons autour de 6 à 7 millions d’euros de déficit pour un budget de 220 millions», explique le professeur Alain Vergnenègre, pneumologue, qui préside la Commission médicale d’établissement, la structure qui regroupe tous les médecins. Le CHU s’est, en effet, lancé dans une vaste renovation-construction d’un nouveau bâtiment : coût, 540 millions. Ne recevant que 50 millions de subventions, il doit s’autofinancer en très grande partie. Mais comment ? Plus de 60 % des dépenses hospitalières sont des dépenses de personnel. D’où la pression. «Aujourd’hui, il y a près de 900 contractuels, constate Florence, responsable de la CGT. La plupart sont des gens qui sont là depuis des années, certains depuis quinze ans. Les départs à la retraite ne sont pas remplacés, les congés maternité non plus». Et elle poursuit : «Depuis deux ans, tout s’est aggravé, les longues maladies ne sont plus remplacées. On a fait des grèves, des AG, rien. On nous répond que l’investissement est prioritaire. Les gens n’en peuvent plus.»

Équilibre incertain

«On s’est dit, poursuit le représentant de SUD, que le CHU est en train d’imploser, silencieusement, service par service. Allez voir en ophtalmo, il y a 60 personnes qui attendent, parce qu’il n’y a qu’une secrétaire pour tout faire. Elle n’en peut plus.» Et c’est donc dans ce désarroi ambiant qu’a germé l’idée d’un acte d’éclat : une grève de la faim. «On était réticent, au départ», poursuit Florence de la CGT. «Nous ne sommes pas des fous furieux, argumente un des quatre grévistes, nous sommes des pères de famille, et on ne voulait ni être des héros ni des martyrs.» Le 20 mars, ils se sont installés. En plein dans le hall. Des matelas posés par terre, puis des tables pour la pétition. Et le Samu qui a accepté de les examiner quotidiennement. «Au début, la direction nous disait qu’il n’y avait que 23 postes vacants. Une vaste blague», ironise Aymeric Martin, de la CGT. Le mouvement prend de l’ampleur, la direction se doit de réagir, appelle à la négociation. Réunion tous les jours. Le 24 mars, lors d’un conseil de surveillance, les syndicats envahissent la salle. Et disent qu’ils ne sortiront pas sans un accord.

Finalement, les deux parties se retrouvent sur la volonté de créer un pool de suppléance, avec 60 temps-plein pour les absents. Quant aux contractuels, le but est de faire en sorte que chaque année 20 % d’entre eux soit titularisé. «Enfin une réponse», notent à l’unisson la CGT et SUD. La direction générale – qui n’a pas souhaité nous répondre – a donc lâché. La grève de la faim est arrêtée. Vaille que vaille, les responsables du CHU tentent de se maintenir sur un équilibre incertain, sans avoir beaucoup de cartes en main. «Je comprends les préoccupations des syndicats même si la réalité financière est contrainte. Si l’objectif est de faire des économies, nous souhaitons maintenir la qualité des soins», avait ainsi expliqué le directeur. En mars , le même directeur au journal Populaire : «J’ai bien conscience des tensions et des difficultés qui existent. L’orthopédie est un exemple parmi tant d’autres. En gériatrie aussi, où la charge de travail est importante. Mais la réponse à apporter ne tient pas en une phrase. Elle est complexe car il y a bien sûr le contexte de resserrement financier au niveau national, que l’on doit accepter et des problématiques inhérentes au CHU de Limoges…» Il y a bien une structure pour l’amélioration de la qualité du travail, mais elle ne s’est pas réunie depuis un an.

Travail de proximité

De fait, là comme ailleurs, l’administration est coincée. Elle sait qu’elle ne sera jugée par la tutelle que sur le volet financier de son action. Pour le reste… Il s’agit de tenir. «Les défis sont nombreux», note avec philosophie le professeur Alain Vergnenègre. Pour lui, un des enjeux les plus urgents est de maintenir l’attractivité du lieu pour les médecins. La tâche n’est pas simple, Limoges est loin de Paris en train. Il manque des radiologues et des anesthésistes, 15 postes sont vacants. «On doit avoir recours à l’intérim : 1 000 euros par jour», lâche Alain Vergnenégre. Bref, le CHU doit jongler pour retenir les médecins de haut vol, d’autant qu’il y a une clinique privée qui se montre très attirante, en tout cas financièrement, pour les médecins de la région. Aujourd’hui, hors de tout cadre, les directions des hôpitaux monnayent ainsi le salaire de certains médecins hospitaliers pour qu’ils viennent ou pour qu’ils restent. «On a une augmentation d’activité de 2 % par an, ce n’est pas rien, mais avec un budget contraint, comment faire ?» poursuit le professeur Alain Vergnenégre.

Ainsi va le CHU de Limoges, indispensable mais fragile. Avec des pôles d’excellence, comme la chirurgie de la main ou la prise en charge des AVC. Dans le pôle maternité, l’équipe autour du Dr Piver est ainsi la première en France à se lancer dans les greffes d’utérus. Selon l’observatoire régional de santé du Limousin, le CHU ne fait pas, non plus, trop mal son travail de proximité, avec des séries de consultations avancées dans les territoires et les petits hôpitaux avoisinants. Mais jusqu’à quand ? Réalisée fin 2014 par l’observatoire régional de santé du Limousin sur la souffrance des soignants, une étude révélait que 23 % des médecins travaillant à l’hôpital présentaient un degré élevé d’épuisement professionnel. 10 % d’entre eux se disaient même en état de burn-out sévère.

Eric Favereau             

17 avril 2017

France Culture: Le franc CFA freine-t-il le développement économique de l’Afrique?

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https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/le-franc-cfa-freine-t-il-le-developpement-economique-de-lafrique

La Question du jour par Guillaume Erner                 

14.04.2017

Réécouter https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=e288ab60-0f1c-4cda-bd83-aa0f5dcf6804

Aujourd’hui, le ministre des Finances, Michel Sapin, est attendu à Abidjan pour une réunion des ministres de la Zone Franc – regroupant les pays ayant pour monnaie commune le franc CFA. La plupart de ces pays sont africains et voient émerger des critiques, de plus en plus vives, contre le franc CFA.

Le ministre des Finances français, Michel Sapin, avec le président camerounais Paul Biva, avant une rencontre avec les pays de la « Zone Franc », à Yaoundé au Cameroun, le 9 avril 2016.
Le ministre des Finances français, Michel Sapin, avec le président camerounais Paul Biva, avant une rencontre avec les pays de la « Zone Franc », à Yaoundé au Cameroun, le 9 avril 2016. Crédits :
REINNIER KAZE / AFPAFP

Intervenants

  • Kako Nubukpo : Economiste, président de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF, ancien ministre togolais, co-auteur de « Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ? », ed. La Dispute.

15 avril 2017

Le Figaro: Les très chers audits de l’Assistance publique

Filed under: Actualité, Economie, Management, médecine — Étiquettes : , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 11:17

http://sante.lefigaro.fr/article/les-tres-chers-audits-de-l-assistance-publique

Par 

INFO LE FIGARO – En 2016, l’AP-HP a dépensé plus de 1,2 million d’euros en missions de conseil qu’elle est pourtant en mesure de mener en interne.

Une administration exsangue a-t-elle les moyens de dépenser les deniers publics pour faire des expertises externes qu’elle est en mesure de réaliser en interne? Selon des documents de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) que Le Figaro s’est procurés, plus d’1,2 million d’euros a ainsi été alloué à des prestataires extérieurs pour la seule année 2016.

La somme de 1,2 million d’euros représente 153 années de prise en charge de cancer du sein et 516 accouchements à l’AP-HP.

Parmi eux, des cabinets de conseil comme Capgemini, Ylios, Adopale, Toptech ou GE Healthcare. Qu’ont-ils accompli? Une mission sur la chirurgie ambulatoire pour un total de 202.080 euros. Elle visait quatre hôpitaux, dont Cochin et Lariboisière. Une autre, intitulée «optimisation des blocs opératoires» a coûté 207.900 euros pour cinq établissements (Mondor, Louis Mourier, Saint-Antoine, Cochin et Lariboisière). Encore une? «La réduction du temps d’accès aux consultations» pour la modique somme de 190.704 euros. L’audit concernait Avicenne, La Pitié, Lariboisière et Robert Debré.

En octobre dernier, la Cour des comptes épinglait la précédente directrice de l’AP-HP. Il lui était reproché d’avoir eu recours à des coachs et des consultants extérieurs privés. Montant des prestations d’audit extérieures: 3,7 millions d’euros pour trois ans de mandat. Mireille Faugère avait été débarquée en novembre 2013, officiellement pour sa gestion des urgences de l’Hôtel-Dieu, une éviction «politique», selon elle.

«Optimisation des blocs»

Interrogé par Le Figaro, un cadre du siège de l’AP tombe de sa chaise: «En interne, il existe des entités compétentes pour faire ce genre d’audits. Pourquoi a-t-on besoin de consultants externes et pour quels résultats? Martin Hirsch (directeur général de l’AP-HP depuis fin 2013, NDLR) nous avait dit qu’il n’était plus possible de dépenser ainsi l’argent du contribuable.» Devant l’intitulé des missions réalisées, ce même cadre répond: «L’optimisation des blocs? Mais on en fait depuis dix ans, il faut arrêter!» Un politique, proche de Martin Hirsch, grand connaisseur du monde de la santé et des cabinets ministériels, ajoute: «Au siège, il y a une structure appelée le cimetière des éléphants censée réaliser des audits, exactement ce qu’ils demandent à Capgemini. L’AP a de quoi faire en interne, comme toutes les grandes administrations.»

La somme de 1,2 million d’euros représente 153 années de prise en charge de cancer du sein et 516 accouchements à l’AP-HP. Le budget annuel de cette dernière est de 7,3 milliards d’euros. Amer, un médecin fait observer que ce total «c’est entre dix et quinze postes de praticien hospitalier pour une année, selon l’échelon». C’est aussi plus d’une trentaine de salaires d’infirmières en début de carrière.

Contacté par Le Figaro, Martin Hirsch, ancien haut-commissaire du gouvernement Fillon, assure pourtant: «Quand je suis arrivé à l’AP-HP, j’ai mis fin aux marchés que j’ai trouvés avec de grands cabinets de consultants. J’ai décidé qu’on n’aurait plus recours à ce type de prestations onéreuses et qui me semblaient relever de ce qu’on devait faire nous-mêmes. Cela m’a conduit à baisser le budget de la direction du pilotage et de la transformation, qui dépensait environ 1,5 million d’euros pour ce type de prestations et le ramener à 50.000 euros par an.» Des affirmations contredites par les chiffres consultés par Le Figaro.

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