Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

5 décembre 2016

Isabelle Aubert-Baudron: Enquête sur les calculs des agences de l’emploi

Filed under: Actualité, Economie, Infirmières, Management — Étiquettes : , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:21

PDF en ligne à http://semantiquegenerale.free.fr/10assedic.pdf

Révision et actualisation : 3 décembre 2016

J’ai écrit cette enquête en 2004, confrontée pour la première fois de ma vie au fonctionnement des organismes sociaux. Effarée par la complexité et l’inutilité d’une bureaucratie qui se révélait aussi ruineuse qu’absurde, j’ai mis sur le papier le détail de celle-ci, afin de comprendre ce qui se passait là exactement. Consciente qu’il est impossible à des gens qui n’ont jamais été chômeurs eux-mêmes de se douter de l’existence d’un tel fonctionnement, il me semble important qu’ils puissent disposer d’un éclairage réaliste sur l’utilisation et les destinations réelles de l’argent public investi dans une « lutte contre le chômage » théorique, qui consiste en pratique à le perpétuer.

1. ASSEDIC : spoliation des indemnisés, complicité avec les entreprises malhonnêtes, gaspillage d’argent public et tâches dépourvues de sens p.2

a) Description des faits p.2

b) Autres témoignages sur des problèmes de paiement des indemnités de  l’ASSEDIC p.5

c) Inférences : éclairage que jettent les faits sur le fonctionnement de l’ASSEDIC p.9

d) Techniques utilisées pour décourager les indemnisés p.11

2. CAF : Une méthode de détection des fraudes basée sur le paradoxe du menteur p.13

 3. Un pseudo-modèle économique basé sur des sophismes p.15

a) Le « libéralisme » actuel ou la mondialisation d’une économie mafieuse p.15

b) Mécanismes et conséquences du système des négriers p.16

c) Des règles économiques truquées p.20

Conclusion p.23

8 novembre 2016

Bruno Dubuc, Eloge de la suite: La linguistique cognitive (et relative) et l’influence de Korzybski sur Laborit

Publié le 4 novembre 2016

http://www.elogedelasuite.net/?p=3322

Comme je l’ai expliqué ici, je donne cet automne un cours sur la cognition incarnée à l’UQAM. Chaque lundi, je publie dans le blogue du Cerveau à tous les niveaux un résumé de la séance que je donne le mercredi suivant. Et chaque vendredi, je fais ici des liens entre le travail de Laborit et le thème de la semaine (les présentations des séances du cours en format pdf sont disponibles ici).

Cette semaine, on a fait une brève incursion du côté de la linguistique pour montrer comment le courant de la cognition incarnée ne l’a pas épargnée. Je crois que Laborit aurait été intéressé par les idées de la linguistique cognitive contemporaine où la sémantique et les métaphores à partir du corps ont pris une grande place. Car Laborit a été très influencé par Alfred Korzybski et son concept de sémantique générale (qui lui-même peut être vu comme précurseur de la théorie de la relativité linguistique de Sapir et Whorf).

On n’a qu’à lire l’entrée en matière, que je reproduis ci-dessous, du texte traduit en anglais d’une allocution donnée par Laborit à New York  lors de la Alfred Korzybski Memorial Lecture de 1963 et intitulé « The need for generalization in biologicas research : role of the mathematical theory of ensembles » :

“Dear Friends : I am at a loss to express to you how honored I feel to be giving this lecture, and to find myself at this gathering dominated by the great figure of Alfred Korzybski . I did not have the joy of knowing him personally as did some others here, most particularly M. Kendig, who continues his thought and perpetuates his presence among us . However, his thought is written in books, and through them, I believe I can call myself one of his disciples . Although the following exposition does not make frequent reference to his name as it should, this is not a necessity for you to understand that I wrote it to honor his memory and to participate, however modestly, in the continuation of his thought .”

Pour résumer sommairement la démarche de Korszybski (1879 – 1950), on peut le lire sur sa page Wikipédia que :

« L’œuvre de Korzybski tourne autour de la fondation de ce qu’il appela lui-même une « science de l’homme ». Interpellé par les problèmes récurrents rencontrés dans la civilisation occidentale de son époque (incompréhension, misère, guerre, etc.), il entreprit d’étudier le fonctionnement de l’homme dans son environnement, à savoir la façon dont notre système nerveux perçoit, interprète et modifie, entre autres, ce qui se trouve autour de lui, afin d’essayer d’établir une méthode permettant aux hommes de mieux communiquer, de mieux se comprendre, d’agir conformément aux faits et non à des représentations erronées, acquises ou innées, dont la plupart ne prennent pas conscience (« les prémisses »). Cette recherche culmine avec son œuvre majeure, Science and Sanity […], dans laquelle il jette les bases de la sémantique générale.

Le biologiste français Henri Laborit a élaboré sur la sémantique générale sa théorie de l’inhibition de l’action et ses recherches sur la structure des organismes vivants (voir La Nouvelle Grille, L’Inhibition de l’Action). »

Je ne sais pas si l’on peut aller jusqu’à dire que Laborit « a élaboré sur » la sémantique générale le cœur de son œuvre (il a quand même fait lui-même quelques expériences fondatrices…), mais chose certaine l’aphorisme de Korzybski : « une carte n’est pas le territoire », ou encore « le mot chien ne mord pas » est souvent cité par Laborit pour rappeler que les mots ne correspondent pas à des réalités mais ne sont que des étiquettes derrière lesquels chacun met son expérience passée de chacun de ces mots.

En googlant ce deuxième aphorisme avec le nom de Laborit, on trouve d’ailleurs des choses intéressantes comme cette courte entrevue de Laborit faite par Bernard Werber (l’auteur des Fourmis, etc., qui a écrit sur son site web que « Mon oncle d’Amérique […] a longtemps été mon film culte ainsi que le livre Eloge de la fuite« …). L’entrevue est intitulée « Le mot Dieu ne mord pas » et l’on y sent particulièrement bien l’extrême prudence avec laquelle Laborit manipulait des mots aussi fortement connotés que «Dieu» (ou « liberté », ou « amour »…). Détail rigolo dans cet article : le mot « agoniste » a été écrit à la place de « agnostique » ! Je ne sais pas si l’erreur était dans la revue ou si elle provient de la retranscription, mais un tel lapsus fait en tout cas du sens quand on parle d’un pharmacologue…

Enfin, en terminant, je voudrais mentionner le blogue d’Isabelle Aubert-Baudron qui fait un travail de recherche sur l’élaboration d’une économie non-aristotélicienne, à partir de la sémantique générale d’Alfred Korzybski et où Laborit est abondamment cité (souvent par l’entremise d’Éloge de la suite… 😉 ).

Bruno Dubuc

 

31 août 2016

Mises à jour de La sémantique générale pour tous

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Alfred Korzybski

Déstructuration: Enquêtes sur les mécanismes de l’économie de marché dans le domaine de la santé

HARCELEMENT MORAL: Remake des « Dix Petits Nègres »: Enquête sur les facteurs de mortalité et de morbidité en milieu hospitalier et propositions pour en sortir

L’Europe sous tutelle

18 juillet 2016

Alternatives Economiques: Participez au tour de France des alternatives monétaires

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:03

Voir sur le même sujet: Nouvelles données sur l’argent: de quoi parlons-nous exactement?

En juin-juillet 2016, Alternatives Economiques organise la première édition du tour de France des alternatives monétaires avec la coopération du Mouvement Sol et à l’occasion de la sortie du Dossier d’Alternatives Economiques « Réinventer la monnaie».

Pendant 2 mois, plus de 20 collectifs de monnaies locales et complémentaires vous proposent une trentaine d’événements dans toute la France (et en Suisse !).

Alors ne vous contentez plus de lire les alternatives… vivez-les !

Conférences, débats, jeux, projections … Retrouvez toutes les étapes de ce premier tour de France des alternatives monétaires, en cliquant sur la carte !

Notre numéro des Dossiers d’Alternatives Economiques n° 6 : « Réinventer la monnaie », est disponible chez votre marchand de journaux et sur notre site www.alternatives-economiques.fr

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17 juin 2016

Isabelle Aubert-Baudron: Une économie non-aristotélicienne ? JUGAAD !

Hier soir sur Antenne 2 un reportage passionnant dans l’émission Un oeil sur la planète sur le concept indien de Jugaad, de Navi Radjou. Voir également sur ce concept L’innovation Jugaad, faire mieux avec moins – FUTUREMAG – ARTE

Livres de Navi Radjou

Ce concept est similaire à l’économie non-aristotélicienne que j’ai mise au point depuis la fin des années 90 à partir de la sémantique générale de Korzybski et grâce à laquelle j’ai pu mettre au point sans moyen financier, entre autres, Interzone Editions et des cours de sémantique générale en ligne.

Pour plus d’infos sur l’économie non-aristotélicienne :

Une économie de rechange ?

Une économie non-aristotélicienne :

* L’économie de marché: une économie aristotélicienne

* Déstructuration: Enquêtes sur les mécanismes de l’économie de marché dans le domaine de la santé

* Restructuration: Une économie non-aristotélicienne

* Economie A / économie non-A

Application de la démarche des mathématiciens en économie

Comment faire soi-même une dreamachine simple et pas chère (1981)

Première machine à rêver (1981)

Plus d’infos sur la dreamachine

 

17 mai 2016

La Vie des Idées: L’entreprise de dépossession

Filed under: Actualité, communicants, Economie, harcèlement, Management — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 1:24
Essais & débats

L’entreprise de dépossession

Entretien avec Danièle Linhart

par Laurent Aucher & Frédérique Barnier [22-05-2015]
Du taylorisme au management moderne, les modèles d’organisation du travail ont toujours cherché, selon Danièle Linhart, à déposséder les salariés de leurs savoirs professionnels. Cette dépossession dans le travail est aujourd’hui également subjective, ce qui la rend très difficile à combattre.
Sociologue, Danièle Linhart est directrice de recherches émérite au CNRS, membre du laboratoire GTM-CRESPPA UMR-CNRS-Universités de Paris 8 et Paris 10. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages sur le monde du travail dont L’Appel de la sirène, ou l’accoutumance au travail (Sycomore, 1981), Le Torticolis de l’autruche. L’éternelle modernisation des entreprises françaises (Seuil, 1991) et La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale (Èrès, 2015). Cet entretien a été réalisé le 13 mars 2015 à Bourges où Danièle Linhart est venue commenter le film documentaire sur le placement des jeunes chômeurs, Les Règles du jeu de Claudine Bories et Patrice Chagnard, lors d’une projection débat avec des étudiants, organisée par le cinéma de la Maison de la Culture et l’IUT de Bourges (Université d’Orléans).

19 avril 2016

Secret des affaires

  • Sur France Culture, 19 avril 2016:

6 h 30: Les Matins: Secret des affaires : l’opacité peut-elle se justifier ? Ecouter

6 h 45: Le Billet économique : Entre business et compliance, les entreprises choisissent…  Ecouter

23 janvier 2016

Anthony Atkinson : «Avons-nous oublié qui se cache derrière les chiffres de l’exclusion?»

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http://www.liberation.fr/debats/2016/01/21/avons-nous-oublie-qui-se-cache-derriere-les-chiffres-de-l-exclusion_1428004?xtor=EPR-450206&utm

Par Philippe DOUROUX 21 janvier 2016 à 17:21

En 1965, Anthony Atkinson lit un livre qui le décidera à se consacrer à l’étude des inégalités. Disciple de Keynes, il se range au côté d’Amartya Sen, et dénonce le cynisme d’un Milton Friedman

L’économie n’est pas une science dont l’unique objet doit être l’efficacité de la machine à produire des richesses, et les économistes n’ont pas à se consacrer exclusivement à huiler ses rouages. Ils peuvent aussi s’adresser aux citoyens pour prévenir que quelque chose ne tourne pas rond. Thomas Piketty avait pris la plume pour dénoncer la machine à accumuler du patrimoine entre quelques mains. Son inspirateur, son professeur, Anthony Atkinson lui emboîte le pas pour dénoncer les dangers d’une société qui voit se creuser les inégalités. Il rappelle une évidence : il n’y a aucune fatalité à cette situation. Les politiques libérales appliquées au milieu des années 80, dans le sillage de Thatcher et de Reagan, ont provoqué un accroissement des écarts entre riches et pauvres, alors que l’Etat-providence avait permis de les réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le constat est important, mais Anthony Atkinson ne s’arrête pas là, et propose aux pays développés 14 propositions pour réduire les inégalités et faire reculer la pauvreté.

A lire aussi L’économie, ça peut aussi servir contre les inégalités

Nous avons soumis, par courriels interposés, des dates, des chiffres, des citations à l’auteur d’Inégalités en lui demandant de nous dire pourquoi ces jalons de sa vie l’ont amené à étudier la pauvreté et l’exclusion.

Les chiffres

«On compte 122 millions de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion sociale dans l’Union européenne, et 11,5 millions en France. Ce qui fait défaut, ça n’est pas la connaissance du phénomène, c’est la volonté de combattre la pauvreté ! A l’inverse, les statistiques sur la situation des plus riches sont de plus en plus difficiles à obtenir dans un monde globalisé où les gens et leur fortune sont très mobiles.»

1965

«Cette année-là, paraît un livre qui m’a beaucoup marqué : The Poor And The Poorest. Dans cet ouvrage, Brian Abel-Smith et Peter Townsend montrent que la pauvreté n’a pas disparu malgré l’émergence de l’Etat-providence dans les pays développés. Sa lecture m’a poussé à étudier la pauvreté et à écrire mon premier livre Poverty in Britain, publié en 1969. La raison essentielle pour laquelle j’ai écrit Inégalités, c’est que les économistes se focalisent sur les riches et négligent la persistance de la pauvreté. L’un des cinq objectifs affichés par l’Union européenne dans son Agenda 2020 est pourtant de réduire de 20 millions le nombre de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion. Et que faisons-nous ?»

1984

[Cette année-là, les inégalités commencent à croître dans les pays développés quand elles se réduisaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ndlr].

«Les années 80 représentent clairement un basculement, pas seulement avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis, mais aussi dans de nombreux pays. Dans les décennies qui ont suivi, on a vu un renversement des mécanismes qui avaient permis de réduire les inégalités après 1945. Et ces retournements sont, dans une large mesure, le fruit de décisions politiques. Il est évident que c’est la conséquence de la remise en cause de l’Etat-providence.»

«Comment diable l’Europe peut-elle tolérer si facilement un tel chômage ?»

«Cette question d’Amartya Sen est une bonne question. Comment est-ce possible ? Les gens ont la mémoire courte. Quand j’étais étudiant dans les années 60, le chômage tournait autour de 1 % au Royaume-Uni ; en France, il se situait autour de 1 % ou 2 %. Aujourd’hui, l’Insee estime que le taux de chômage dépasse 10 % en France. Avons-nous oublié qui se cache derrières les chiffres de l’exclusion ?»

La loi de Baumol

[Cette «loi» se demande pourquoi les services publics sont-ils une charge du point de vue de l’économie libérale ? ndlr]

«La loi de Baumol ne vise pas spécifiquement les services publics, elle s’applique aussi aux services privés comme les théâtres ou les salles de concert. Baumol et Bowen, les deux économistes qui l’ont mis en évidence, s’intéressaient d’ailleurs aux théâtres de Broadway, à New York, mais les services publics comme la santé, ou l’éducation sont particulièrement touchés parce que le facteur humain pèse lourd. On peut robotiser la fabrication de voitures, mais il paraît difficile de concevoir des écoles sans professeurs ou des hôpitaux sans médecins. Le coût relatif de l’enseignement augmente alors mécaniquement. A un moment donné, une personne enseigne à une classe et, dans le même temps, une personne peut construire une voiture. Les progrès techniques font qu’une même personne va construire deux voitures quand l’institutrice ou l’instituteur n’enseigneront toujours qu’à une seule classe. Le coût relatif de l’enseignement a mécaniquement doublé si les salaires ont augmenté en suivant les gains de productivité dans l’industrie. La question clé est de savoir comment on valorise l’apport de l’éducation ou du système de santé. Dans le livre, j’explique que, alors que nous créons des richesses, nous devrions attacher plus d’importance aux services, comme la santé ou l’éducation. Quand un médecin soigne un mal de dos, il participe à la bonne marche de l’économie. Une partie de la productivité dépend donc de la fonction publique hospitalière ou de l’enseignement. Si cet argument de bon sens est admis, chacun peut comprendre que l’accroissement des taxes et des impôts nécessaires pour financer les services publics génèrent de la productivité et, donc, des emplois.»

Un livre à relire

«Les Exclus de René Lenoir (1) non seulement souligne l’importance de l’exclusion au-delà des questions d’argent mais montre comme la France a évolué, ou pas, depuis sa parution en 1974.»

«La responsabilité sociale des entreprises est d’accroître leurs profits»

«La première raison pour laquelle cette remarque de Milton Friedman est contestable, c’est qu’elle ne distingue pas le court terme d’un long terme. En agissant de manière irresponsable, du point de vue de leur responsabilité vis-à-vis de la société, une entreprise peut accroître ses bénéfices immédiats, mais elle risque de se mettre en danger à long terme. L’exemple de Volkswagen est de ce point de vue particulièrement clair. En trichant sur la mesure des émissions polluantes de ses voitures, le groupe automobile gagne de l’argent à court terme, mais hypothèque son avenir. La seconde objection, me paraît plus fondamentale : elle ne laisse aucune place aux principes moraux dans le management d’une entreprise.»

Le salaire minimum, c’est mauvais pour l’emploi ?

«La France a montré la voie avec le Smic, et son existence est une des raisons qui expliquent que les inégalités ont moins augmenté en France qu’en Allemagne. Je constate que l’Allemagne a instauré un salaire minimum en janvier 2015. L’objection classique des économistes, à propos du salaire minimum, est qu’il va avoir pour conséquence une réduction des offres d’emplois disponibles et empêcher le retour au plein-emploi. Les détracteurs vont dire « pourquoi les employeurs devraient-ils payer des salaires supérieurs à la productivité du salarié ? » Je réponds que la productivité n’est pas une donnée figée. La productivité des ouvriers peut augmenter. Aujourd’hui, on sait que des salariés plus motivés et plus loyaux vis-à-vis de l’équipe à laquelle ils appartiennent et de leur entreprise, travaillent mieux. Si les employeurs avaient conscience qu’il est rentable de payer des salaires plus élevés, il le ferait. C’est la question clé : un bon salaire n’est pas seulement un coût pour l’employeur, il y gagne.»

Objectif 2 % de chômage

«Fixer un objectif de réduction du chômage n’est pas, tant s’en faut, une idée hors de portée. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale doit assurer un taux d’emplois le plus élevé possible. C’est le mandat qui lui est confié par le Congrès, et c’est écrit dans ses statuts. Il n’y a pas si longtemps, en 1978, sous la présidence de Jimmy Carter, un programme d’emplois public a été approuvé par le Congrès américain, c’était le Humphrey-Hawkins, Full Employment and Balanced Growth Act of 1978. Il autorisait le gouvernement fédéral à créer un « Reservoir of Public Employment ».»

Crise

«Le mot « crise » est utilisé de manière abusive, c’est vrai. Cela reflète une vision de l’économie qui voudrait que l’état normal soit la stabilité, une mer d’huile. A mon avis, il faudrait parler d’une succession de changements. De ce point de vue, je suis en désaccord avec le discours économique dominant, qui parle d’état stationnaire à long terme, et pour lequel les crises sont des bouleversements de cet équilibre à atteindre. Je reste un disciple de Keynes, qui était très dur avec les économistes classiques et la certitude qu’à long terme tout va bien. Ce qu’il en disait en 1923, dans la Réforme monétaire, reste valable : « Le long terme est un mauvais guide pour les affaires courantes. A long terme, nous serons tous morts. Il y a mieux à faire pour les économistes que de nous dire qu’après l’orage l’océan sera à nouveau calme »

Un héritage pour tous

«Tout le monde ou presque est favorable à l’égalité des chances. Si c’est le cas, cela suppose une relative égalité face à l’héritage et les transmissions de patrimoine réalisé de son vivant. C’est pourquoi, je me prononce pour une dotation en capital. En soi, c’est une vieille idée. John Stuart Mill estimait en 1861 que l’Etat doit favoriser la répartition des richesses plutôt que leur concentration. Je propose que les recettes, issues de la taxation des héritages et de tous transferts de richesses, soient affectées à un fonds pour financer un héritage minimum universel, distribué à tous, à l’âge de 18 ans. L’héritage minimum permettrait de promouvoir l’égalité des chances.»

Le revenu universel

«Il est très intéressant de constater que cette question est aujourd’hui sérieusement examinée dans différents pays. Ça m’enchante, mais je voudrais faire avancer le débat. Nous devons admettre que le revenu de base, qu’il soit mis en place par un pays ou par l’Union européenne, doit être accordé sous conditions. Quelqu’un ne peut pas débarquer à Roissy et réclamer à la France l’attribution d’un tel revenu. C’est la raison pour laquelle on parle d’un revenu citoyen. Mais la citoyenneté ne peut pas non plus être le critère. Il y a partout, dans le monde, des citoyens britanniques. On n’en connaît d’ailleurs pas le chiffre avec précision. D’un autre côté, les membres de l’Union européenne ne peuvent limiter le paiement d’un revenu de base à leurs seuls concitoyens sans remettre en cause le principe de la libre circulation des personnes. C’est pour ces raisons que je préfère parler d’un « revenu participatif ». Dans ce schéma, ce revenu minimum de base s’adresserait à tous ceux qui concourent à l’effort commun, les salariés, les artisans, les étudiants, les personnes en formation, les demandeurs d’emploi et les bénéficiaires d’aides sociales.»

Pauvres enfants

«Je propose, comme première étape vers un revenu de base, que l’Union européenne adopte une politique sociale audacieuse en instaurant un revenu minimum pour les enfants, qui serait fixé en fonction du salaire national médian, le salaire qui divise la société en deux. Nous pourrions viser d’accorder 18 % du salaire médian par enfant, qui serait mis en place et financé par chacun des Etats membres. Ce serait une contribution importante à la réalisation de l’Agenda 2020 que s’est fixé l’Union européenne pour réduire la pauvreté et l’exclusion sociale.»

Un plan d’action à prendre ou à laisser ?

«Non. On n’est pas obligé de rejeter toutes les propositions si l’on juge certains éléments inacceptables ou irréalisables. Il ne s’agit pas de dire « c’est tout, ou rien ! » Les lecteurs peuvent piocher dans la liste, les propositions que je fais sont plus ou moins pertinentes selon les pays. La France a mis en place une Agence des participations de l’Etat, l’APE, et dispose déjà d’un mécanisme de garantie de l’épargne populaire avec le Livret A notamment, ou un revenu minimum avec le RSA, le revenu de solidarité active. Mon livre est un plaidoyer pour sauvegarder des mécanismes, des politiques qui ont permis de réduire les inégalités dans le passé. Maintenant, les 14 propositions [lire ci-contre] que je fais sont liées les unes aux autres.»

(1) Les Exclus – un Français sur dix, Le Seuil (dernière édition 1989).

Les 14 propositions d’Anthony Atkinson

Investir dans la formation et dans l’éducation est évidemment fondamental, mais Atkinson a voulu mettre en avant des propositions qu’il qualifie lui-même de plus radicales.

Les pouvoirs publics doivent encourager l’innovation qui améliore l’employabilité des salariés et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services.

En matière de concurrence, les pouvoirs publics doivent tenir compte explicitement de la question de la répartition des richesses, permettre aux syndicats de représenter les salariés et de créer, s’il n’existe pas, un Conseil économique et social réunissant les partenaires sociaux et des organisations non gouvernementales.

L’Etat doit adopter un objectif cible explicite de prévention et de réduction du chômage, et soutenir cette ambition en offrant un emploi public garanti au salaire minimum. L’objectif : 2 %.

Il faut une politique nationale des rémunérations, composée de deux éléments : un salaire minimum légal fixé à un niveau qui permet de vivre ; et un encadrement des rémunérations les plus élevées.

L’Etat doit offrir, quand cela n’existe pas, un taux d’intérêt réel positif garanti aux petits épargnants, en plafonnant le montant détenu par personne.

Une dotation en capital (un héritage minimum) doit être versée à tous lors du passage à l’âge adulte.

Il faut créer une Autorité d’investissement publique, qui gérera un fonds souverain en vue d’accroître la fortune nette de l’Etat en détenant des participations dans des entreprises et des biens immobiliers.

Nous devons revenir à une structure plus progressive des taux de l’impôt sur le revenu avec des taux marginaux d’imposition qui augmentent par tranche de revenu imposable jusqu’à un taux de 65 %, accompagnés d’un élargissement de la base fiscale.

L’Etat doit introduire dans l’impôt personnel sur le revenu un «abattement sur les revenus du travail», limité à la première tranche des revenus.

Les héritages et donations entre vifs doivent être taxés au moyen d’un impôt progressif sur les rentrées de capital du bénéficiaire au cours de sa vie.

Il faut un impôt foncier proportionnel, ou progressif, fondé sur des évaluations à jour des biens immobiliers.

Il faut verser une prestation enfant pour tous les enfants, d’un montant substantiel et imposable en tant que revenu (20 % du salaire médian).

Introduire au niveau national un revenu de participation, complétant la protection sociale existante, avec la perspective d’un revenu de base pour les enfants à l’échelle européenne. Proposition alternative : il faut rénover les assurances sociales, en relevant le niveau de leurs prestations et en élargissant leur couverture.

Les pays riches doivent relever leur objectif d’aide officielle au développement à 1 % de leur revenu national brut.

Philippe DOUROUX

18 janvier 2016

Rue 89: Histoire du management : « L’efficacité devient une fin en soi »

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:31

http://rue89.nouvelobs.com/2016/01/17/histoire-management-lefficacite-devient-fin-soi-262864

Publié le 17/01/2016 à 18h50

Au XVIIIe siècle, le management concernait la maison, les enfants et les femmes enceintes. Aujourd’hui, le monde moderne vit sous l’emprise de la gestion. Histoire politique du management, avec le chercheur Thibault Le Texier.

D’où vient le management qui règne aujourd’hui dans les entreprises  ? Comment la culture des managers s’est-elle imposée dans les entreprises  ? Et que nous fait-elle  ? Qu’amène la révolution numérique dans tout ça  ?

Le jeune chercheur Thibault Le Texier répond à ces questions dans « Le maniement des hommes » qui vient de paraître aux éditions La Découverte. Nous l’avons rencontré.

Rue89 : Pourquoi vous êtes-vous intéressé au management, sujet a priori aride et peu sexy ?

Thibault Le Texier : Parce que le management est un art de gouverner. Il pose des questions politiques  : comment on gouverne un groupe d’individus, comment on leur fait faire ce qu’on leur demande, avec des sanctions et des récompenses… C’est de la science politique, et je trouve ça passionnant.

Dans votre livre, vous expliquez que contrairement à ce qu’on pourrait penser, le management n’est pas né avec le capitalisme, l’usine, la grande entreprise… – mais dans la sphère de la maison.

C’est une partie occultée du management  : on l’associe toujours au «  business », mais j’ai découvert que les premiers manuels de management, au XVIIIe siècle, concernent la sphère domestique. Quand on parle de management, c’est au sujet des enfants, des femmes enceintes, des vieillards, des chevaux… L’idée centrale, c’est qu’on prend soin d’êtres dépendants  : des femmes enceintes, des enfants ou des malades. A ce moment-là, le management se fait dans un cadre intime, dans une économie domestique, et il est souvent lié à des relations personnelles.

Comment le management arrive-t-il dans l’économie et l’industrie ?

Pendant longtemps, les ingénieurs ne se sont pas du tout préoccupés d’organiser le travail. Pour eux, les gains de productivité pouvaient être atteints juste en perfectionnant les outils. Si on avait une bonne machine, on arrivait toujours à trouver des ouvriers pour les faire marcher.

Mais les gains de productivité mécanique sont progressivement devenus de moins en moins élevés. Par ailleurs, à la fin du XIXe siècle, il y a un vrai problème avec le travail  : on arrive mal à faire travailler les ouvriers, ceux-ci ne restent pas longtemps dans les entreprises… Autour de Frederick Taylor [ingénieur américain fondateur de l’organisation scientifique du travail et du management scientifique, ndlr] un groupe d’ingénieurs se dit alors  : «  Ce qui nous intéresse, ce n’est plus les machines – c’est d’étudier les êtres humains.  »

Mesurer l'humain

Mesurer l’humain – geralt/Pixabay/domaine public

Ils appellent leur nouvelle activité « management ». Bien sûr, ils n’ont pas lu ces manuels domestiques – mais ça fait partie d’un inconscient collectif.

Est-ce qu’on retrouve des traces de ce premier management de la maison, dans le management des entreprises ?

Le premier management insistait sur l’importance de mesurer, d’avoir des chiffres, d’établir des régularités statistiques. On faisait des graphes avec les différents stades de croissance, des plans pour bien meubler sa maison, organiser sa cuisine…

Les ingénieurs gardent cette idée, mais écartent tout ce qui concerne les relations personnelles et le soin.

Car pour les tayloriens, le problème c’est précisément tout ce qui est personnel, patriarcal, toutes les relations trop individualisées. Pour eux, les entreprises sont mal gérées parce qu’elles sont gérées à l’émotionnel. Il faut arrêter de recruter le cousin du patron, qui est complètement nul, et recruter un profil, faire des fiches de poste, tester des compétences, former les gens…

« Le Facteur humain », film de Thibault Le Texier

(Thibault Le Texier est aussi réalisateur et a fait ce film d’archives sur l’imposition de la logique managériale dans la maison)

Comment le management s’installe-t-il dans les entreprises ?

On commence par rationaliser les environnements de travail. L’idée est que si on paramètre l’environnement de manière contraignante, les individus travailleront comme on l’attend d’eux. Le plus frappant c’est bien sûr la chaîne d’assemblage, où l’ouvrier est obligé de suivre la cadence s’il ne veut pas couler.

Il y a ensuite le fait de capter les savoirs. Avant, les ouvriers possédaient les savoir-faire sur leurs tâches, tout comme ils possédaient leurs outils. Mais le management va étudier les tâches et les décomposer – avec des caméras, des chronomètres… Ces savoirs du travail sont alors captés par le manager, qui se trouve en position de monopole.

Il y a enfin l’idée de fixer des objectifs, de tout codifier, de tout mettre noir sur blanc – alors que l’oralité était caractéristique du premier management. Tout est noté dans des formulaires, des fiches, des cahiers, des registres, des budgets… On vit toujours sur certaines techniques développées à ce moment-là.

Comment réagissent les travailleurs  ? Y a-t-il des protestations  ?

Quand j’ai commencé mes recherches, j’étais sûr qu’il y avait eu des révoltes d’ouvriers, de syndicats… Mais en fait, très peu. Il n’y a pas eu de vagues de grèves gigantesques, pas d’opposition très forte, juste des petites révoltes par ci par là. Mon hypothèse, c’est que le management est arrivé à un moment où les ouvriers étaient déjà disciplinés, déjà rentrés dans une discipline d’usine. C’était une violence supplémentaire, acceptée comme l’ordre des choses.

Avec le management s’impose aussi l’idée que l’efficacité est une chose essentielle…

Avant, le travail était valorisé pour lui-même : le but était d’être industrieux, dur à la tâche – mais pas forcément efficace. Avec les ingénieurs, l’idée d’un rendement maximal s’impose comme fin en soi. Des ingénieurs déclarent  : il ne faut plus juger l’efficacité en termes de morale, mais la morale en termes d’efficacité. Et le management participe vraiment à cette promotion de l’efficacité.

Plus une société devient technique, plus l’efficacité devient une valeur – là où on avait pu avoir l’honnêteté, la liberté, le courage, l’honneur…

On le voit dans le domaine politique  : le critère c’est l’efficacité, qui a remplacé, par exemple, celui de justice. On ne demande plus, par exemple  : «  Est-il juste d’accueillir les réfugiés  ?  » mais  : «  Quel est le nombre de réfugiés optimal qu’on peut accueillir  ?  »

Comment s’explique la place importante prise par le management dans les entreprises depuis les années 1950  ?

Le management lui-même a assez peu changé, les noms changent mais les théories de base restent les mêmes. Ce qui a changé, par contre, c’est la place que l’entreprise a pris dans la société. A mesure que l’Etat s’est désacralisé, l’entreprise a pris une place centrale dans la société, symbolisant le progrès technique, la croissance, la prospérité… La classe moyenne s’est aussi développée, et la catégorie des cadres est devenue dominante. De façon générale, la société s’est repolarisée autour de l’entreprise et de la culture managériale.

Vous montrez bien comment l’essor du management est lié à celui des techniques. Justement, les technologies numériques font-elles le lit de cette culture managériale  ?

Ça managérialise encore plus la société et les individus. Le management repose sur le remplacement des relations personnelles directes par des médiations. Or la technologie est précisément un art des médiations. Plus on introduit de médiations, plus le management se développe facilement.

Toutes les relations médiées par la technique sont très facilement managérialisables. Parce qu’elles sont déjà un peu dépersonnalisées, déjà soumises à la logique du calcul, de la mesure, elles sont déjà contraintes par des éléments techniques… De la même façon, elles deviennent très facilement marchandisables. Quelque chose qu’on peut calculer, mesurer, organiser se manage et se vend très facilement.

Vous avez des exemples  ?

Par exemple, le Quantified Self. A partir du moment où on peut se mesurer, mesurer ses cycles de sommeil, son cholestérol, on peut commencer à agir dessus et manager ces réalités là. Quand on a un outil, on l’utilise. La première étape c’est mesurer, ensuite c’est prescrire.

Le Quantified Self c’est l’aboutissement rêvé d’un management où les gens s’auto-managent, sans besoin de personne…

Exactement. C’est aussi un signe d’à quel point on est imbibé par le management, à quel point ça nous semble naturel, à quel point les gens peuvent appliquer une logique technique à leur existence ! Avant le développement de soi, c’était être vertueux, développer des vertus, être charitable, être un citoyen responsable… Aujourd’hui on est dans un truc purement instrumental  : c’est optimiser des performances, atteindre des objectifs, améliorer des scores, avoir une bonne moyenne… L’efficacité devient une fin en soi.

Plus la technique et le marché vont être liés, plus on va aller vers des formes de relation assez simples. On évacuera tout ce qui ne rentre pas dans l’équation, tout ce qu’on ne sait pas mesurer, ce qui est insensible, subtil, tout ce qui est très contingent et très personnel.

La logique même de la technologie, c’est la standardisation et c’est réduire la complexité humaine à des paramètres, à des standards. Et le management correspond parfaitement à ça. Il ne cherche pas à éliminer les hommes – mais à rationaliser ce qu’on ne peut pas automatiser, donc l’homme. Le management c’est la philosophie d’un monde technique.

L’histoire que vous racontez, c’est aussi celle d’une extension des territoires managés  : l’espace, les gestes, l’intime… Comme si, justement parce que ça ne marchait jamais, il fallait toujours aller chercher plus de territoires à manager.

Oui. On inclut chaque fois de nouveaux éléments dans l’équation. Il y a une sorte de boulimie  : les managers absorbent toutes les disciplines des sciences humaines dans l’idée de codifier tous les aspects de l’existence. Le management se pense comme une science totale de l’être humain, avec l’idée d’intégrer tout ce qui se fait : sociologie, psychologie, la science politique, l’ingénierie, la biophysique…

Mais c’est une pseudo-science. L’histoire paradoxale du management, c’est que ça ne marche jamais  ! De nouvelles écoles surgissent mais on ne trouve jamais la formule magique pour que les gens travaillent, restent dans la boîte et donnent toute leur énergie…

Parce que l’être humain est complètement irrationnel  ! Ce sont des émotions, des comportements. Le management moderne s’est construit en évacuant tout ce qui est individuel, interpersonnel… et c’est ce qui revient par la fenêtre en permanence.

Face, justement, à l’extension des territoires gérés – les relations amoureuses, amicales, la famille, le travail, le corps etc etc. – qu’est-ce qu’il reste comme territoires échappant à ces logiques  ?

Assez peu  ! On est tellement imbibés de cette logique qu’on l’applique un peu à tout. C’est ça pour moi la grande force du management  : ce n’est pas du tout un complot, où l’on pourrait pointer du doigt des responsables et les renverser en les démasquant.

Dépasser cette rationalité managériale c’est prendre conscience de ça. L’ennemi c’est nous. C’est nous qu’il faut transformer.

Qui est contre l’efficacité aujourd’hui  ? L’objet de mon livre, c’est de dénaturaliser ça. Ce qui est naturel, pour un être humain, c’est plutôt de s’occuper de ses proches, d’être familier et personnel. Ce mode froid et instrumental de traiter le monde et les gens, c’est quelque chose d’assez fou. C’est complètement anti-naturel.

4 novembre 2015

« Inside jobs »

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Inside Job (2010) Full Movie English – Matt Damon, William Ackman, Daniel Alpert

Film (2010)

Inside Job est un film documentaire américain produit, écrit et réalisé par Charles H. Ferguson sorti en 2010. Il analyse les causes de la crise financière mondiale débutant en 2007 et a remporté l’Oscar du meilleur film documentaire en 2011.

Libération: «Inside Job», les effets spécieux de la finance

2 octobre 2015

Alter Eco+Plus: Les « trois mensonges » de la finance

http://www.alterecoplus.fr/economie/les-trois-mensonges-de-la-finance-201509280952-00002185.html

Gilles Raveaud

28/09/2015

La vérité sort de la bouche des banquiers centraux. Dans un discours prononcé le 21 septembre dernier, Mark Carney, actuel gouverneur de la Banque d’Angleterre, a mis en évidence ce qu’il appelle les « trois mensonges » de la finance moderne : faire croire que l’on peut s’endetter infiniment sans risque ; dire que les marchés s’auto-équilibrent ; affirmer que les marchés sont moraux. Une bombe venue d’outre-Manche contre ce qui s’enseigne à Harvard ou nous est répété par Bruxelles ou Bercy.

Premier mensonge : « cette fois-ci, c’est différent »

De façon étonnante, Carney commence par faire l’éloge de la politique monétaire britannique des années 1970 et 1980, qu’il juge « responsable démocratiquement » et « hautement efficace » dans la lutte contre l’inflation. Mais c’est pour indiquer immédiatement que « ces innovations n’ont pas permis une stabilité macroéconomique durable. Loin de là ».

En effet, sous les eaux calmes de la stabilité des prix (ceux des biens et services, pas des actifs), grondait le monstre de la dette, qui devait se réveiller avec fracas en 2008. En cause, la démographie, mais aussi « la stagnation des salaires réels de la classe moyenne (elle-même due à la technologie et à la mondialisation) », l’endettement étant par ailleurs facilité par les innovations financières et l’abondance de l’épargne.

«Les marchés ne s’équilibrent que dans les manuels. Dans la réalité, les gens sont irrationnels»

Surtout – et c’est là que réside le mensonge, nous dit Carney – « la complaisance des individus et des institutions, nourrie par une longue période de stabilité macroéconomique et de prix en hausse des actifs, a fait croire que cet endettement sans remords était raisonnable ».

Selon Carney, que l’on ne suivra pas forcément sur ce point, une fois la crise installée, les décideurs politiques « ont rapidement pris leurs distances avec les idées reçues développées durant la période de Grande Modération » pour « réapprendre les leçons de la Grande Dépression (des années 1930) ».

Mais il constate avec inquiétude que la Chine est elle aussi assise sur des montagnes de dettes (qui s’approchent désormais de 200 % du PIB)…

Deuxième mensonge : « les marchés s’équilibrent toujours »

C’est le mythe central de la science économique contemporaine : selon elle, la « loi » de l’offre et de la demande, conséquence inévitable de la « libre concurrence », est censée garantir que quantités offertes et demandées s’égalisent, permettant ainsi l’utilisation la plus efficace possible des ressources disponibles.

« Les policymakers ont été capturés par le mythe selon lequel la finance peut s’autoréguler et s’autocorriger »

Comme le dit Carney, « les policymakers ont été capturés par le mythe selon lequel la finance peut s’autoréguler et s’autocorriger spontanément ». Or, note-t-il, loin de l’image rassurante de l’équilibre, il y a des déséquilibres sur tous les marchés, que ce soit le marché des biens, celui du travail ou ceux des actifs.

Et dire que les marchés s’équilibrent toujours a deux conséquences dangereuses.

Tout d’abord, il devient alors impossible de détecter les bulles, puisque les prix sont censés être « corrects », loin du fonctionnement réel des marchés financiers (que Carney décrit en faisant directement référence au « concours de beauté » de Keynes, certains banquiers centraux ont de bonnes lectures !). De plus, toute instabilité doit alors être attribuée à des distorsions de marché ou à l’incomplétude des marchés, appelant à « créer de nouveaux marchés » pour pallier les insuffisances des anciens – ce que Carney qualifie de « progresser en reculant sans cesse ».

« Quand des imperfections existent (c’est-à-dire toujours), ajouter des marchés peut parfois aggraver les choses »

Or, insiste Carney, « les marchés ne s’équilibrent que dans les manuels. Dans la réalité les gens sont irrationnels, les économies sont imparfaites et l’état de la nature [c’est-à-dire la situation économique réelle, ndlr] lui-même ne peut être connu ». De ce fait, « quand des imperfections existent (c’est-à-dire toujours), ajouter des marchés peut parfois aggraver les choses »– comme le montre l’exemple des dérivés de crédit, qui ont multiplié les risques au lieu de les diviser comme promis.

Carney démonte ensuite la cathédrale de la science économique, le modèle d’Arrow-Debreu, dont les hypothèses de marchés complets (c’est-à-dire prévisibles dans tous leurs états futurs) sont, dit-il, « absurdes en tant que description du monde réel ». Délaissant la tradition néoclassique, Carney se tourne vers Frank Knight et sa notion « d’incertitude » qui a pour conséquence que les choix individuels sont effectués sous un « semblant de connaissance », les variations d’humeur des participants au marché étant elles-mêmes soumises aux « esprits animaux » mis en avant par Keynes.

Troisième mensonge : « les marchés sont moraux »

Bien sûr, Carney n’omet pas de mentionner les nombreuses qualités des marchés, source de prospérité, de croissance et instruments de gestion des risques. Mais il note que « laissés à eux-mêmes, les marchés peuvent avoir des tendances à l’excès et à l’abus ».

Carney veut « reconstruire des marchés justes et efficaces », qui soient « professionnels et ouverts »

C’est notamment le cas des marchés financiers, où « les valeurs deviennent abstraites et relatives » et où « la foule peut emporter avec elle l’intégrité de l’individu ». Pour opérer, les marchés ont besoin du « consentement de la société » ; or, ce consentement est remis en question par les récents scandales (Libor, Forex, etc.).

Pour restaurer cette confiance, Carney veut « reconstruire des marchés justes et efficaces », qui soient « professionnels et ouverts », et non « informels et fonctionnant comme des clubs ». Or, cela suppose que « tous les acteurs du marché, publics et privés, reconnaissent leurs responsabilités pour le système dans son ensemble ».

Quelques vrais mensonges

Pour Carney, il est plus facile que par le passé de résister à ces mensonges.

Pour répondre au premier (l’affirmation des réussites de l’innovation financière), il estime que la Banque d’Angleterre possède des « pouvoirs considérables » pour promouvoir la stabilité financière. Elle a accru les exigences en capital des banques et a resserré les conditions d’octroi des crédits immobiliers. Ainsi, le « too big to fail » (l’obligation de secourir aux frais du contribuable les grandes institutions financières en difficulté) est-il en recul, grâce à la suppression des subventions publiques implicites et l’accroissement de la concurrence.

Carney appelle à une responsabilisation accrue des individus et des entreprises, à des peines plus lourdes pour les tricheurs

Face au deuxième (la revendication de l’auto-équilibrage des marchés), des réformes ont eu lieu pour démêler l’écheveau des produits dérivés complexes, et la Banque est désormais prête à agir en tant que « faiseur de marché en dernier ressort » en cas de besoin.

Pour répondre au troisième (la prétendue dimension morale des marchés), Carney estime que des changements ont déjà eu lieu dans les politiques de rémunération, ou concernant la clarification des responsabilités des dirigeants.

Mais, note-t-il, « il faut en faire plus » (ouf !).

Et Carney d’appeler à une responsabilisation accrue des individus et des entreprises, des peines plus lourdes pour les tricheurs.

De plus, afin que le débat se poursuive, la Banque d’Angleterre a ouvert un forum où chacun peut déposer ses propositions de réforme afin de construire des marchés « qui méritent le consentement de la société et qui renforcent le capital social ».

Du poids des croyances

A lire Mark Carney, on ressort stupéfait des critiques adressées à ce qui est enseigné dans les « meilleures » universités du monde, ou aux principes qui guident les fondements mêmes de l’Union européenne. Lire un banquier central qui s’appuie sur une lecture radicale de Keynes ou de Knight et qui traite le modèle Arrow-Debreu d’absurdité, cela nous change de Jean-Claude Trichet et de sa dévastatrice « désinflation compétitive »

Mais on sera par contre moins convaincu des changements intervenus dans la régulation de la finance depuis que la crise a éclaté en 2008. Pour remettre la finance au pas et tirer les conclusions en termes de politique économique des saines lectures citées ici, il faudrait un changement politique et intellectuel de grande ampleur qui tarde à venir.

Gilles Raveaud

Libération: Mentir, c’est du boulot

Filed under: Actualité, communicants, Economie, Management — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 12:04

Par Sonya Faure et Amandine Cailhol 23 septembre 2015 à 20:16

http://www.liberation.fr/debats/2015/09/23/mentir-c-est-du-boulot_1389205

Telle qu’elle est organisée aujourd’hui, l’entreprise pousse les salariés à pipeauter. Pour travailler mieux, remplir des objectifs ou cacher une réalité. Et ce n’est pas sans conséquence sur la santé de l’employé.

On connaissait les CV arrangés. Les candidats de 23 ans avec des expériences dignes d’un salarié senior et un anglais-espagnol-allemand-turc «courant». Bien sûr, depuis toujours, les vendeurs jouent de subtils stratagèmes pour pousser à l’achat. Et si les trains s’arrêtaient aussi souvent en pleine voie que l’affirment les salariés en retard à leurs supérieurs, le patron de la SNCF, Guillaume Pepy, serait déjà en prison. Bref, le mensonge dans le monde du travail est une vieille histoire. Mais, si finalement c’était tout un pan du travail qui était truqué ? Si, au-delà des petites tricheries individuelles, c’était l’organisation de l’entreprise actuelle qui poussait les salariés à mentir – parfois contre leur gré ? C’est la thèse exposée dans le livre, paru ce mois-ci aux éditions PUF, du psychologue clinicien spécialiste du monde du travail Duarte Rolo, qui a étudié le cas d’un centre d’appels téléphoniques (lire page 5).

Et il n’est pas le seul à pointer cette tendance. Même du côté des DRH, on s’en inquiète. «Le mensonge est aujourd’hui devenu un phénomène structurel dans les entreprises, explique Luc Loquen, qui a été directeur des ressources humaines dans un gros groupe pharmaceutique et dans un quotidien régional avant de devenir consultant (1). Je ne parle pas du petit mensonge intentionnel, mais de ce phénomène beaucoup plus général de distorsion de la réalité. Quand on vous amène à décrire le réel à travers des tableaux de bord et des grilles, vous êtes obligé de la transformer, de l’abîmer : toute la réalité ne peut se traduire en chiffres. Et face à ce mensonge structurel, les dirigeants, qui n’ont plus qu’une vision faussée de la réalité, prennent des décisions complètement détachées de la réalité.»

Une situation extrême qui touche surtout les entreprises qui ont poussé trop loin cette logique managériale et qui peut finir par leur coûter cher. Sans doute, le scandale Volkswagen (lire aussi pages 16-17) est l’illustration paroxystique de ce «mensonge en entreprise». Quand on ment aux consommateurs avec l’objectif de vendre plus, on implique aussi les salariés. Partagé entre course à la productivité et campagne de communication, le secteur automobile est loin d’être à l’abri de ces pratiques. «La direction vend du 100 % qualité aux clients dans ses spots publicitaires, mais sur les chaînes de production, c’est parfois une autre histoire, estime Fabien Gâche, délégué central CGT chez Renault. D’ailleurs, on n’a jamais vu autant de rappels de véhicules dans l’histoire de l’automobile.»

Restauration

«Si je respecte la procédure qualité, les poulets ont le temps de décongeler»

Au travail, tous les mensonges ne se valent pas. On peut mentir pour travailler mieux. Dans l’hôtellerie, les réceptionnistes empoignent parfois leur téléphone, devant un client mécontent et agressif, mimant une discussion avec la direction et prenant fait et cause pour le client… alors qu’il n’y a personne au bout du fil (2). Il ne s’agit pas vraiment de duper un client pigeon, mais de désamorcer son agressivité.

Le mensonge, qu’il se destine à la clientèle ou à la hiérarchie, peut aussi être plus général, imposé, même indirectement, par l’organisation du travail. Comme dans ce restaurant parisien appartenant à une chaîne d’envergure nationale. Un employé raconte son travail à la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier (3) : «Si je respecte la procédure qualité au moment de la réception des palettes de viande congelée, les poulets ont le temps de décongeler. Alors je fais mon travail, et après, je m’occupe de leurs papiers.» C’est-à-dire mettre les poulets au congélo avant de remplir le formulaire D32 ! Ainsi, le salarié désobéit, fausse les procédures de reporting… mais pour le bien du client.

La réflexion de ce restaurateur, la chercheuse l’a trouvée typique des stratégies de dissimulation qui ont envahi, selon elle, le monde du travail. «Combien de fois j’ai entendu un salarié me dire : « Qu’on nous laisse bosser ! » Dans toutes les grandes organisations, on demande à chacun d’atteindre des scores et des objectifs chiffrés – qui ont un impact sur l’avancement, les augmentations, la fermeture d’un service entier. Les salariés sont donc incités à fabriquer des chiffres conformes à ce qu’on attend d’eux : un travail en soi, qui vient en plus de leur « vrai » travail.»

La tromperie est double. Car aux salariés qui faussent les chiffres, contraints et forcés, répond une hiérarchie qui fait semblant de ne pas voir qu’on lui ment. C’est l’autre face, entendue sans cesse, par Marie-Anne Dujarier lors de ses enquêtes de terrain : «Les organisations du travail passent beaucoup de temps à produire des chiffres dont elles savent qu’ils ne sont pas fiables… De toute façon, ils ne sont pas utilisés pour prendre des décisions, mais plus souvent pour justifier une décision déjà prise.»

Secteur bancaire

«On en arrive à vendre une garantie prévoyance à une personne âgée sans héritier»

«La multiplication des échelons hiérarchiques, le reporting, l’utilisation des mails et des messageries internes pour « se couvrir », sont des facteurs de mensonge gigantesques», témoigne le consultant en ressources humaines Luc Loquen. Même dans les banques ? Difficile à croire, vu la réglementation qui structure le secteur. «Nous avons un devoir de franchise, un système de certification des conseillers et un principe de vérité absolue qui interdit la vente forcée», précise Jean-Yves Lespert, délégué syndical Unsa au sein du groupe BPCE (Banque populaire et Caisse d’épargne). Mais même ici, la culture de la performance peut conduire certains agents à des «débordements» ou «dérapages», reconnaît-il. La faute à la pression commerciale et aux objectifs de vente qui pèsent sur eux tout au long de l’année. «La direction instaure des « temps forts ». C’est-à-dire que pendant une période, nous avons des objectifs chiffrés sur certains produits à vendre aux clients. A cela, s’ajoutent les « temps chauds » mis en place par les petits chefs. Mais 300 000 euros de crédits à la consommation à faire en une semaine, c’est impossible ! explique une employée de la Caisse d’épargne, responsable syndicale CGT. Certes, officiellement, la direction dit qu’il faut proposer des produits adaptés aux gens, mais dans les faits, elle nous pousse à vendre toujours plus. C’est contradictoire ! Résultat : les agents font du forcing. Cette pression les pousse à proposer des produits pas forcément adéquats. Quand ils ont un client en face, ils ont une petite musique dans la tête qui leur dit : « Il faut que je lui colle une assurance ».» (4)

Outre les impératifs chiffrés, d’autres «règles officieuses» mises en place par la direction pèsent sur le travail des employés de banque, selon cette conseillère bancaire. Par exemple, la validation d’un prêt immobilier peut être conditionnée, selon elle, par l’adhésion du client à d’autres services, comme une assurance ou une carte premium. «Du coup, sans vraiment mentir, mais en usant de langages détournés, les agents poussent à l’achat. On en arrive à vendre une garantie prévoyance à une personne âgée qui n’a pas d’héritier !» ajoute-t-elle.

Pôle emploi

«Il y a une forme de mensonge institutionnel»

A Pôle Emploi, même les mots sont truqués. C’est en tout cas ainsi que cet ancien cadre, qui a longtemps travaillé au siège, analyse la novlangue de l’agence de reclassement. «J’ai mis un peu de temps à comprendre que lorsqu’un conseiller disait : « Aujourd’hui, j’ai dû faire de la gestion de liste », ça voulait dire qu’il avait radié un chômeur. Il y a, à Pôle Emploi, un système d’euphémisation permanente qui est une forme de mensonge à soi-même. Cette autodissimulation est une mise à distance qui permet de faire son travail, de ne pas se laisser envahir par les situations de détresse auxquels les agents sont parfois confrontés.»

Rose-Marie Péchallat, une ancienne salariée de la maison, aujourd’hui retraitée, anime le site de conseils aux chômeurs Recours radiation. Elle parle à propos de l’institution de «mensonge institutionnel : quand le gouvernement annonce des mesures pour renforcer le contrôle, puis finit par habiller le tout dans une logique d’amélioration de l’accompagnement, cela a une incidence sur les agents. On leur dit que les actions de contrôle sont motivées par de bonnes intentions, donc ils le font plus volontiers.» Pour elle aussi, le discours de l’institution inciterait donc les agents à se mentir à eux-mêmes.

La question de l’image – la sienne et celle de l’institution – entre également en jeu. «Les agents sont amenés à jouer avec la réalité pour défendre leur institution. Ils mouillent le maillot pour faire passer la pilule», note ainsi un conseiller. Exemple avec les offres d’emploi bidons qui polluent parfois la plateforme Pôle Emploi. «Quand un allocataire s’en plaint, on explique qu’il peut y avoir des bugs avec Internet, on essaye de défendre le bifteck, raconte l’agent. Et si ce n’est pas pour sauver l’image de Pôle Emploi, nombreux sont les agents qui essayent au moins de préserver leur image personnelle.» Comme dans n’importe quelle entreprise privée, les agents de Pôle emploi (institution publique) pointent surtout le poids des objectifs fixés par la hiérarchie. «Quand Pôle Emploi décide de mettre en place une formation collective ouverte à douze personnes et que, à trois jours de l’échéance, on n’a que trois inscrits, c’est le branle-bas de combat pour vendre la camelote. Il faut rendre le truc le mieux possible, même si on sait que le contenu de ces formations garage n’est pas folichon», explique le conseiller. Pareil pour les contrats aidés. «Nous avons des objectifs chiffrés par agence. Mais on connaît l’envers du décor de ces emplois mal payés et qui ne mènent pas à grand-chose. Pourtant, on est obligé de les vendre, poursuit-il. Quitte à convaincre avec des arguments hasardeux.» La direction de Pôle Emploi se défend, de son côté, de mettre la pression à ses salariés. «On ne demande pas aux agents de remplir des cases, mais de proposer des solutions. Il ne s’agit pas de prescrire pour prescrire, mais de personnaliser le suivi.»

Mais le détournement de la vérité peut prendre une forme plus directe et plus organisée. Exemple, cette agence d’Ile-de-France, dans laquelle les agents ont reçu un mail interne (que Libération a pu consulter) les invitant à «ne pas dire au demandeur d’emploi qu’il y a un refus de prise en charge de la formation faute de budget». Ce qui ne surprend pas Rose-Marie Péchallat : «Désormais, avec les restrictions budgétaires, c’est un vrai combat d’obtenir une formation financée par Pôle Emploi. Il y a beaucoup de refus et il est difficile d’avoir une décision écrite avec une explication précise.» Une pratique généralisée ? Non, à en croire la direction de Pôle Emploi qui précise qu’il ne s’agit pas d’une consigne nationale, mais d’une initiative locale «visant peut-être à éviter les frustrations des demandeurs d’emploi ou à leur éviter des explications administratives trop complexes».

Face à ces situations, parfois complexes, les salariés réagissent chacun à leur manière. «Il ne faut pas croire que tous les agents sont aux ordres, nuance un salarié de Pôle Emploi. Si certains sont dans le cynisme, le « fayotisme », d’autres, et c’est la majorité, se révoltent.» Dans les banques, les employés sont parfois aussi soumis à des choix cornéliens qui peuvent les miner. «Entre les objectifs commerciaux d’un côté et les principes déontologiques, les collègues se retrouvent face à des injonctions paradoxales. Il en résulte des situations psychologiques compliquées. Les gens perdent tout repère et toute crédibilité envers eux-mêmes, poursuit Jean-Yves Lespert, également élu au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de la BPCE. Et ce d’autant que les moindres performances commerciales peuvent entraîner la perte d’avantages financiers ou être utilisées par les managers pour refuser une demande de congés.» Mais certains résistent à cette pression.

«Le mensonge en agence, ça existe, mais en cas de difficultés, les conseillers invitent de plus en plus les clients à écrire à la direction. C’est une façon de la mettre devant ses responsabilités», dit une salariée du secteur.

Pour le psychologue Duarte Rolo, l’auteur de Mentir au travail, l’injonction à dissimuler, voire à tromper, peut avoir des conséquences graves sur la santé au travail (lire interview ci-contre). «L’inconvénient, ajoute Marie-Anne Dujarier, c’est que le travail réel doit alors être dissimulé. Ce que vous faites « vraiment » doit être caché aux collègues. Or, l’échange avec eux à ce sujet est très important pour la performance et la santé au travail. Pouvoir dire à son voisin de bureau : « Je n’y arrive pas. Et toi, comment tu t’en sors, réellement, et non pas comme le décrivent les procédures et les normes. Comment fais-tu, pour de vrai ? »»

(1) Le mensonge dans l’entreprise, Privat, 2003.

(2) Valérie Ganem l’a démontré dans la Désobéissance à l’autorité, Puf, 2012.

(3) Auteure du Management désincarné, éditions La Découverte 2015.

(4) Contactée par Libération, la direction de la BPCE n’a pas souhaité répondre.

Sonya Faure , Amandine Cailhol             

 

16 août 2015

France Culture: Ateliers de la création: la dépossession

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-14-15-la-depossession-2015-08-16

Enregistrement: http://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=5061763

    Un effet de la  gestion industrielle du travail

                                                                    Un documentaire de Benoit Bories, Charlotte Rouault et Marie-Laure Ciboulet

Le travail – Management Mirjana Farkas © DR

Selon plusieurs études de terrain en médecine du travail, la souffrance psychologique induite par la perte d’autonomie du salarié dans son travail est une des plus importantes. Cette dépossession peut tout à fait s’apparenter à une déqualification puisque le travailleur se voit déposséder des savoir-faire dont il était le porteur. Quels sont les processus managériaux qui font qu’une personne exerçant une activité « artisanale » ou porteuse de « savoir-faire » se voit peu à peu reléguer à un rôle d’exécutant au sein d’une chaîne dont elle ne maîtrise pas la gestion ? Quels sont les effets sur le travailleur lui-même en terme de perte de sens au travail et de souffrances psychologiques ?

Le documentaire « La dépossession » tentera de donner quelques éléments de réponse en donnant la parole à des salariés de différents corps de métier (la poste, éducation spécialisée, inspection du travail, agriculture et construction automobile) porteurs de mêmes problématiques.

Management © Libre de droit

A la technique : Georges Tho et Emmanuel Armaing

Mixage : Phlippe Bredin

17 juillet 2015

Le Monde: Les monnaies complémentaires, un rempart contre le capitalisme financier ?

Filed under: Actualité, Alternative, Association, Economie, monnaies alternatives, Recherche — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 2:17

Et si, un jour, votre grand-mère payait son aide ménagère avec une autre monnaie que l’euro ? Pas en drachmes, bien sûr, mais en gonettes à Lyon, en sols-violettes à Toulouse ou en euskos à Bayonne. C’est ce que permettra peut-être le projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, qui sera examiné par le Sénat à la fin du mois de juillet. Douze mois après la promulgation du texte, le gouvernement, prévoit-il, remettra au Parlement « un rapport relatif à l’émission d’une ou de plusieurs monnaies complémentaires pour l’autonomie ». Autrement dit la possibilité, pour les personnes âgées, de payer les services des associations avec des billets, des pièces ou des chèques libellés dans une autre monnaie que l’euro.

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Philippe Turpin/Photononstop

Lentement, mais de façon plus visible depuis que la loi Hamon sur l’économie sociale et solidaire de 2014 leur a donné une existence officielle, les monnaies complémentaires font leur chemin, notamment dans les têtes. En janvier, un rapport intitulé « D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité » a montré l’ampleur du phénomène. S’agit-il, comme le soutiennent ses promoteurs, d’une révolution souterraine, capable de subvertir le capitalisme tel qu’il fonctionne aujourd’hui, et donc la promesse d’une alternative économique ?

L’existence d’une monnaie unique, à l’échelle d’un Etat ou d’une communauté d’Etats, n’est pas aussi ancienne qu’on pourrait le croire. En France, de multiples monnaies, locales et étrangères, avaient cours sur le territoire du royaume jusqu’aux premières tentatives d’unification royales, au XIVsiècle – objectif atteint par la Révolution et l’Empire. Elles partageaient alors la fonction de moyen d’échange avec des objets variés selon les époques ou les latitudes, comme le sel ou les coquillages… Depuis, la théorie économique et la pratique politique des Etats proclament que, pour que les marchés fonctionnent de manière optimale et confiante, la monnaie doit être universellement reconnue et émise par une puissance publique unique et souveraine sur un territoire donné.

Les monnaies complémentaires sont imprimées et distribuées gratuitement par des associations locales à leurs adhérents, qu’ils soient producteurs ou consommateurs

Pourtant, à chaque période de crise, lorsque la liquidité, le crédit ou la confiance dans l’autorité émettrice viennent à manquer, les acteurs économiques recréent spontanément des moyens d’échanger. En 1929, les entreprises suisses victimes des faillites bancaires avaient ainsi créé une monnaie, le wir, pour se faire crédit entre elles : elle existe toujours et elle est utilisée par 65 000 PME ! Mais le cas le plus fréquent concerne des communautés locales, et l’on parle alors de monnaie locale complémentaire. En 1998, la population d’une favela de Fortaleza, chassée vers la périphérie urbaine par un programme immobilier, et dès lors coupée de ses circuits économiques, avait ainsi créé le palma, qui était destiné aux échanges au sein de la communauté. Aujourd’hui, la Grèce et l’Espagne comptent 70 monnaies locales, l’Allemagne une soixantaine et la France une trentaine, toutes créées depuis moins de cinq ans. Dans l’Hexagone, la plus développée est l’eusko, lancée au Pays basque en 2013 : aujourd’hui, près de 500 000 euskos (1 eusko = 1 euro) circulent entre près de 3 000 utilisateurs.

Ces monnaies se présentent sous la forme de billets dont le dessin et les couleurs diffèrent d’un billet « normal » afin d’éviter toute confusion. Dans la plupart des cas, ils sont imprimés et distribués gratuitement par des associations locales à leurs adhérents, qu’ils soient producteurs ou consommateurs. Pour leur garantir à tout moment l’échange de leur pécule en monnaie locale en argent « normal », ces associations détiennent un fonds en monnaie officielle qui couvre la valeur de la monnaie locale émise : il est généralement constitué à la fois par des cotisations et par une subvention publique.

Une monnaie locale circulant sur un territoire restreint permet en effet aux consommateurs de favoriser les producteurs locaux

Ces associations ont pour la plupart un objectif militant. Elles ne cherchent pas à jouer au Monopoly mais à desserrer la contrainte financière subie par les plus pauvres et à promouvoir des modes de production ou de consommation locaux ou respectueux de l’environnement. Une monnaie locale circulant sur un territoire restreint permet en effet aux consommateurs de favoriser les producteurs locaux et de les inciter en retour à produire ce que veulent les consommateurs – bio et « durable », par exemple. Une monnaie locale « est une digue contre le déménagement du territoire », affirment les économistes Denis Clerc et Jean-Baptiste de Foucauld dans le rapport de janvier 2015.

Au-delà, affirment le philosophe Patrick Viveret et l’économiste Célina Whitaker, les monnaies locales complémentaires ont des « potentialités d’action transformatrice ». En devenant l’unité de compte des seules richesses reconnues comme « utiles » par la collectivité (celles qui sont indispensables aux plus pauvres, écologiquement viables et indépendantes de la chaîne de valeur mondialisée), elles rendent aux citoyens le contrôle de la création monétaire, et donc de leur vie économique. Elles leur permettent également de rompre avec la monnaie officielle, devenue une marchandise, objet de gains spéculatifs et improductifs, et simple marqueur des inégalités. « On redécouvre que le local est l’échelle pertinente pour développer une économie plus soutenable », souligne Christophe Fourel, économiste au ministère des affaires sociales et coauteur du rapport de janvier 2015.

Méfiance des corps constitués

Mais le « grand soir » monétaire ne semble pas encore à portée de main. En France, sur les 17 monnaies locales étudiées dans le rapport de 2015, la circulation monétaire moyenne s’établissait à 26 000 euros, la médiane à 11 500 euros : le nombre moyen d’utilisateurs atteignait à peine 500, la médiane 255… Bref, la pérennité d’une monnaie locale est proportionnelle au degré d’engagement des adhérents des associations qui l’ont créée, et son extension à leur influence sur leur territoire. Les plus robustes sont émises là où l’identité locale est la plus forte, comme au Pays basque, mais le pari est plus difficile à tenir à Montreuil ou à Romans…

Car si certains biens et services peuvent être produits localement, la plupart de ceux que nous consommons, et surtout que nous souhaitons consommer, ne sont disponibles qu’en utilisant la monnaie dominante. C’est pour cela que les dispositifs prévoient tous une convertibilité en monnaie officielle selon un taux fixe. Pour toutes ces raisons, le Conseil économique, social et environnemental a publié, en avril, un avis très sceptique vis-à-vis des monnaies locales, reflétant la méfiance des corps constitués.

Pourquoi ne pas en faire autant dans le domaine de la formation professionnelle, de l’aide aux personnes âgées ou encore de la transition énergétique ?

C’est donc dans une autre direction que les partisans de la « biodiversité monétaire » portent leurs regards : celle des monnaies complémentaires « thématiques », c’est-à-dire servant à l’achat et la vente d’une catégorie de biens et services bien définie. Elles appliquent le principe des bons d’achat émis par les grands magasins ou des « miles » distribués par les compagnies aériennes, mais au service d’objectifs sociaux. « Les chèques-déjeuner, lancés à l’origine par des coopératives à vocation sociale, ont servi, grâce au soutien des pouvoirs publics, à améliorer l’alimentation de tous les travailleurs », rappelle Nicolas Meunier, rapporteur du rapport de janvier 2015.

Pourquoi ne pas en faire autant dans le domaine de la formation professionnelle, de l’aide aux personnes âgées ou encore de la transition énergétique, comme le propose l’économiste Michel Aglietta ? « La loi n’interdit plus aux collectivités locales de faire payer certains services avec les monnaies qu’elles peuvent créer », observe Jean-Philippe Magnen, vice-président (Europe Ecologie – Les Verts) de la région Pays de la Loire et coauteur du rapport de janvier 2015. Depuis 2014, la ville de Boulogne-sur-Mer accepte ainsi que les citoyens payent les transports publics et certaines manifestations culturelles en bou’sols, la monnaie locale de la ville. En Ille-et-Vilaine, le galléco permet de régler certains services publics.

Les militants de l’économie alternative dénoncent une dérive qui ferait passer la création monétaire des mains des banquiers à celles des administrations publiques locales. En réalité, ces dernières cherchent surtout à sous-traiter aux associations et aux entreprises « sociales et solidaires », déjà chargées de la production des biens et services correspondants, cette nouvelle ingénierie des politiques publiques. Tout dépendra, en fin de compte, de l’accueil que feront à ces monnaies alternatives les populations à qui elles seront proposées.

À LIRE
« D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité », rapport, remis en avril, de la mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échange locaux, par Christophe Fourel et Jean-Philippe Magnen (rapporteur : Nicolas Meunier). A télécharger sur le site de la Documentation française, Ladocumentationfrancaise.fr.
« Nouvelles monnaies : les enjeux macro-économiques, financiers et sociétaux », de Pierre-Antoine Gailly, avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE), avril 2015. (Le Journal officiel, 64 p., 14 €).
« L’Avenir de la monnaie », de Bernard Lietaer (Random House, 2001).
http://monnaie-locale-complementaire.net/

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/07/09/les-monnaies-complementaires-un-rempart-contre-le-capitalisme-financier_4677056_3224.html

Sur le  même sujet sur ce blog:

Nouvelles possibilités économiques pour la Grèce dans un cadre de pensée non-aristotélicien (14/07/2015)

 

14 juillet 2015

Isabelle Aubert-Baudron: Nouvelles possibilités économiques pour la Grèce dans un cadre de pensée non-aristotélicien

Grèce-Union européenne : des négociations limitées à un cadre de pensée aristotélicien.

Dans les négociations entre la Grèce et l’Union européenne, je suis frappée par le fait que le cadre de pensée dans lequel elles se tiennent est purement aristotélicien :

  • Une logique du tiers exclu : les possibilités sont limitées à deux : soit la Grèce applique les mesures d’austérité qui lui sont imposées par les autres Etats de l’Union et reste dans la zone euro, soit elle sort de l’union européenne et ne peut plus utiliser cette monnaie.
  • Des relations de domination-soumission au niveau économique imposées par les autorités monétaires à la Grèce, et plus généralement, aux peuples de tous les pays membres,
  • Une conception de l’argent ignorant sa fonction symbolique de moyen d’échange, attribuant à celui-ci une valeur absolue, supérieure à celle des citoyens des pays membres.

Un tel cadre de pensée, qui date de 2500 ans, n’est pas compatible avec les fondements politiques démocratiques de l’Union Européenne à la base de sa fondation, qui reposent sur les idéaux démocratiques datant du XVII° siècle sur lesquels sont basés la Constitution de notre pays : Liberté-Egalité-Fraternité, et l’Etat de droit.

Sur le plan économique, nous raisonnons avec des mécanismes de pensée antiques, et au niveau politiques, avec des mécanismes de pensée rationalistes. D’où une impossibilité d’harmoniser le niveau économique avec le niveau politique, et, sur le plan économique, des relations, autrement dit une structure, de domination, d’exclusion et de conflits entre les différents acteurs, sans considération pour la structure en théorie démocratique de l’Union européenne.

En 2015, aux niveaux scientifiques et techniques, les mécanismes de pensée aristotéliciens et cartésiens sont dépassés : nous ne pouvons pas construire un ordinateur avec les physiques euclidienne et newtonienne sur lesquelles reposaient les logiques d’Aristote et de Descartes, et devons faire appel à la physique du XX° siècle, qui a permis l’élaboration de notre technologie actuelle. Appliquée à la résolution des problèmes humains, la sémantique générale d’Alfred Korzybski, qui repose sur la physique moderne,  permet de concevoir de nouvelles possibilités qui étaient inconcevables dans les cadres de pensée précédents, et de trouver des solutions qui étaient inenvisageables auparavant.

Nouvelles possibilités dans un cadre non-aristotélicien:

Si nous tentons de l’appliquer à la situation économique présente de la Grèce, quelles sont les nouvelles possibilités qui apparaissent ? Albert Einstein : « Un problème ne peut être résolu dans le cadre de pensée qui l’a engendré ». Il en découle que les solutions réductionnistes  imposées par les autorités monétaires, basées sur des postulats aujourd’hui obsolètes, sont inopérantes à résoudre les problèmes économiques qui se posent aux pays membres.

Tout comme les mathématiciens l’ont fait à la fin du XIX° siècle et au début du XX° pour élaborer la géométrie non-euclidienne, nous pouvons utiliser les outils de pensée dont nous disposons de nos jours pour élaborer de nouveaux modèles économiques basés sur de nouveaux postulats, correspondant à notre niveau d’évolution scientifique actuel : Parallèlement à celles offertes par l’Union européenne, quelles possibilités s’ouvrent à la Grèce ?

1. Sur le plan national :

– Aujourd’hui, la Grèce peut envisager de créer une monnaie qui serait utilisée comme un symbole d’échange dans le cadre national, pour remplir les besoins humains du pays, une monnaie indépendante de l’euro et du système monétaire, et indépendante des spéculateurs, ce qui impliquerait une valeur stable conventionnelle.

– La structure de relation entre le gouvernement grec actuel et ses citoyens, qui l’ont plébiscité, et qui est de nature démocratique, rend possible une organisation entre les deux, incluant les citoyens comme des acteurs de l’économie, en collaboration avec ce gouvernement.

Un gouvernement reposant sur ses citoyens peut mettre sur pied une économie qui reposerait sur eux, avec leur aide et leur participation, et sur les ressources réelles du pays, pour répondre aux besoins humains des citoyens.

– L’argent est une ressource, mais pas la seule. Au-delà de l’argent lui-même et des ressources du pays, les citoyens disposent également de leurs propres ressources, même s’ils sont privés d’argent. Même si elles ne sont pas prises en compte par les autorités monétaires, elles leur appartiennent néanmoins. Quelles sont ces ressources ? Ils disposent :

  • de temps,
  • d’énergie,
  • de matière grise, de capacités personnelles, de connaissances et d’expérience professionnelles,
  • de biens matériels divers : terre, maisons, etc.
  • Etc.

Ici les critères d’évaluation, qui prennent en compte les ressources réelles des individus réels, sont différents de ceux utilisés dans l’économie de marché basés sur les croyances, de nature doctrinale, en l’existence de l’argent indépendante de ses utilisateurs et en sa valeur absolue. Dans une démocratie réelle, ces critères reposent sur  la valeur absolue de la personne humaine.

– A partir de là, les Grecs peuvent faire des échanges sur cette base, en créant de nouveaux symboles d’échange, en utilisant une nouvelle monnaie, ou en se passant d’argent. Ainsi, les gens peuvent effectuer des échanges de services en fonction des ressources dont ils disposent : une heure d’un travail X contre une heure de travail Y, ou contre des denrées, etc.

Structure de relations : Une telle économie ne peut reposer sur des hiérarchies de dominance, ni des relations de compétition, ni sur le postulat de compétitivité sur lequel repose l’économie officielle. Elle requiert une nouvelle structure de relation entre ses membres, similaire à la structure démocratique, pour pouvoir constituer un ensemble cohérent. Le biologiste Henri Laborit, dont les travaux reposent sur la sémantique générale, a démontré que la structure de nos institutions humaines, pour pouvoir constituer des niveaux d’organisation cohérents et fonctionner harmonieusement, devrait être similaires à la structure de l’organisme humain et du monde vivant, à savoir reposer sur des relations de complémentarité, d’interdisciplinarité et d’ouverture informationnelle entre ses membres (voir « La Nouvelle Grille » : Thermodynamique et information) :

« Dans un organisme vivant, chaque cellule, chaque organe, chaque système ne commande à rien. Il se contente d’informer et d’être informé. Il n’existe pas de hiérarchie de pouvoir mais d’organisation, c’est-à-dire de complexité :

– niveau moléculaire (à rapprocher du niveau individuel),

– niveau cellulaire (à rapprocher du niveau du groupe social),

– niveau des organes (à rapprocher du niveau des ensembles humains assurant une certaine fonction sociale),

– niveau des systèmes (nations),

– niveau de l’organisme entier (espèces).

Chaque niveau n’a pas à détenir un pouvoir sur l’autre mais à s’associer avec lui pour que fonctionne harmonieusement l’ensemble par rapport à l’environnement. Mais pour que chaque niveau d’organisation puisse s’intégrer harmonieusement à l’ensemble, il faut qu’il soit informé de la finalité de l’ensemble et, qui plus est, qu’il puisse participer au choix de cette finalité. » (Henri Laborit, « La Nouvelle Grille« , Ed. Robert Laffont, p. 121 et 122.)

Depuis quelques années, dans les pays européens, des citoyens sont mis au point au niveau local des expériences d’économies solidaires, de monnaies locales, etc., indépendantes des économies nationales. Durant la crise financière en Argentine au début des années 2000, de telles expériences avaient été tentées et les gens qui y ont participé ont pu se prémunir dans une certaine mesure contre les conséquences de cette crise au niveau national.

2. Sur le plan international :

– Au niveau financier, la Grèce peut créer également une nouvelle monnaie internationale, ouverte potentiellement à l’ensemble des autres pays, y compris ceux de l’Union européenne dans l’hypothèse où leurs dirigeants désireraient l’adopter à leur tour, ce qu’il leur est impossible en l’état actuel du cadre limité dans lequel ils sont enfermés mentalement. Elle créerait ainsi un nouveau cadre ouvert, dont aucun pays ne serait exclu.

– Sur le plan des échanges entre humains, elle peut également proposer un tel cadre aux citoyens des autres pays qui déplorent à leur niveau l’appauvrissement engendré par les mesures d’austérité qui leur sont imposées et soutiennent le gouvernement grec actuel : Ainsi elle peut leur proposer une forme d’investissement basée non plus sur une dette remboursable avec intérêts, mais sur des ressources ou des avantages donnés : transport en avion, nourriture et hébergement, apports culturels, possibilité de naturalisation, etc., en échange d’euros, ces investissements constituant alors une alternative au bras de fer avec l’Europe, qui menace de la priver tout bonnement d’utiliser la monnaie officielle européenne.

– Pour les migrants, que la Grèce accueille en grand nombre par rapport à la plupart des autres pays européens, une telle forme d’échange, qui prendrait en compte leurs ressources individuelles et professionnelles, et leur permettrait d’en faire bénéficier leur pays d’accueil, constituerait une alternative aux passeurs qui leur font payer des sommes astronomiques pour des conditions de voyage très risquées, similaires à celles en vigueur du temps de l’esclavage, et bien souvent meurtrières. A noter qu’à ce niveau, la Grèce serait en droit de réclamer aux autres pays de l’Union une compensation financière, dans la mesure où elle supporte le coût de l’exclusion de ces migrants par ces pays, pourtant plus riches qu’elle.

Conclusion:

Une économie non-aristotélicienne permettrait ainsi d’apporter sur le plan humain des solutions simples, applicables par tous les citoyens volontaires pour y participer, et qui sont  inexistantes dans la nature de l’économie imposée par l’Union Européenne tant que celle-ci n’inclue pas comme données les évolutions scientifiques actuelles.

Au niveau stratégique, elle permettrait à la Grèce de sortir du cadre de la stratégie classique basée sur l’intelligence des rapports de force, dans lequel elle est en position de faiblesse, pour établir avec ses partenaires une nouvelle base de relation basée sur la force des rapports d’intelligence, dans laquelle tous les partenaires seraient gagnants.

En tant que patrie d’Aristote, la Grèce est concerné par l’influence de l’aristotélisme dans la civilisation occidentale et ses conséquences actuelles, dont elle est actuellement victime. Les outils de pensées élaborés dans l’antiquité ne peuvent nous permettre d’appréhender correctement les problèmes auxquels nous sommes confrontées aujourd’hui dans nos affaires humaines, pas plus que nous ne pouvons en 2015 prétendre résoudre des problèmes qui se poseront à l’humanité dans deux ou trois millénaires, étant incapables d’appréhender en 2015 la future évolution scientifique des siècles à venir. Pour résoudre nos problèmes humains présents, y compris économiques, nous devons apprendre à utiliser les outils correspondant à notre évolution scientifique actuelle, et intégrer les acquis de cette évolution scientifique au niveau de nos affaires humaines.

En complément d’information :

© Isabelle Aubert-Baudron, 14 juillet 2015

Sur Médiapart

7 juillet 2015

Mediapart: « Espace de travail » : le « réalisme » managérial contre la réalité du travail

|  Par Joseph Confavreux et Rachida El Azzouzi

Tarification à l’acte, intranet RH, self scanning, management par objectifs, benchmarking, lean management, évaluation informatique… Bienvenue dans le monde terrifiant, et largement inefficace, du « management désincarné », étudié par la sociologue Marie-Anne Dujarier. Ou comment, en voulant élaborer des dispositifs standardisés pour encadrer le travail à distance, on finit par en perdre la substance même.

Marie-Anne Dujarier, professeur à l’université Paris 3, est sociologue et publie aux éditions La Découverte Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, une passionnante enquête sur la réalité de ce que font les « planneurs », c’est-à-dire celles et ceux qui prétendent organiser le travail des autres, et souvent le désorganisent.

La suite de l’article sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/economie/050715/espace-de-travail-le-realisme-managerial-contre-la-realite-du-travail

Dans le site des éditions de la Découverte:

Des salariés ont pris une importance inédite dans l’encadrement du travail aujourd’hui. Consultants ou cadres de grandes organisations, Marie-Anne Dujarier les appelle les « planneurs », car ils sont mandatés pour améliorer la performance des entreprises et des services publics au moyen de plans abstraits, élaborés bien loin de ceux et de ce qu’ils encadrent. Spécialisés en méthodes, ressources humaines, contrôle de gestion, stratégie, systèmes d’information, marketing, finances, conduite du changement, ils diffusent et adaptent des dispositifs standardisés qui ordonnent aux autres travailleurs ce qu’ils doivent faire, comment et pourquoi.
Management par objectifs, benchmarking, évaluation, lean management, systèmes informatiques, etc. cadrent ainsi l’activité quotidienne des travailleurs. Ces dispositifs instaurent un management désincarné que les salariés opérationnels jugent maladroit, voire « inhumain ». D’après leur expérience, il nuit autant à leur santé qu’à la qualité des produits et à la performance économique. Étonnamment, les planneurs et les dirigeants constatent eux aussi que cet encadrement joint trop souvent l’inutile au désagréable. Comment comprendre alors son succès ?
Dans ce livre issu d’une longue recherche empirique, la sociologue Marie-Anne Dujarier analyse en détail le travail des faiseurs et diffuseurs de ces dispositifs, régulièrement accusés par les autres salariés de « planer » loin du travail réel. Elle montre qu’ils doivent accomplir une mission qui peut sembler impossible et dépourvue de sens, et explique comment ils y parviennent malgré tout, et avec zèle.

Dans le site du Monde :

L’encadrement à distance, source de nuisance

LE MONDE | 03.06.2015 à 17h45 • Par Margherita Nasi

Avoir à faire à des psychotiques, « c’est du lourd », affirme un infirmier en hôpital psychiatrique. Et pourtant, le plus difficile à vivre dans le métier, d’après lui, ce n’est pas la maladie mentale. « C’est le management. Le fait qu’on nous demande de faire sortir les gens coûte que coûte, même quand ils vont mal. C’est pour les statistiques. Le fait de devoir faire les clowns devant le comité de visite de la qualité (…) C’est complètement fou leur truc. Complètement fou. Je ne saurais pas dire de quelle folie il s’agit. Mais c’est fou. Là aussi, c’est du lourd ».

C’est sur cette folie que se penche Marie-Anne Dujarier dans Le management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail. Management par objectifs, évaluation, benchmarking, « lean management », systèmes informatiques… La sociologue du travail et des organisations se penche sur ces dispositifs standardisés qui sont devenus aujourd’hui les pièces maîtresses du management.

L’ouvrage est le fruit d’une enquête empirique menée pendant dix ans dans des grandes organisations et dans des secteurs variés, publics et privés, industriels et de service : chimie, pharmacie, transports, banque et assurance, finance, électronique, grande distribution, conseil, informatique, droit, SSII, médias, publicité, industrie automobile, collectivités locales et hôpitaux… « Le management par dispositifs est un trait commun à toutes les grandes organisations productives, qui doivent répondre à une contradiction structurelle : faire du particulier à grande échelle, du sur-mesure en masse ».

Les « planneurs »

Mais alors que la sociologie s’est surtout intéressée à la réception sociale de ces dispositifs, la maître de conférences à l’Université Sorbonne-Nouvelle et chercheuse au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique s’intéresse à leur production, au « travail des faiseurs et diffuseurs de dispositifs ».

Au cœur de son ouvrage on trouve donc les « planneurs » : ingénieurs des méthodes, qualiticiens, responsables des ressources humaines, contrôleurs de gestion, financiers… ces cadres mandatés pour « prescrire, outiller et contrôler les tâches productives, en mettant en place les dispositifs ».

La sociologue distingue les planneurs – que les autres travailleurs accusent de « planer loin des situations concrètes » – des autres cadres, en particulier des managers de proximité opérationnels. Les planneurs agissent en effet à distance, de manière abstraite, ils sont « du côté de la carte et non du territoire ».

Inutile et désagréable

Et c’est là tout le problème : « les prescripteurs encadrent à distance l’activité humaine. Ils exercent un management désincarné ». Pourtant, en raison d’une dynamique sociale au cœur du travail de direction, ces dispositifs prolifèrent : ils sont « commandités par des dirigeants nommés par leur conseil d’administration pour réaliser une performance quantifiée, puis vendus et mis en œuvre par des planneurs ».

Après avoir exposé l’importance sociale prise par les dispositifs dans les grandes organisations, Mme Dujarier montre que la direction par les dispositifs fait l’objet d’une critique sociale partagée à tous les niveaux de l’organisation : « la majorité des travailleurs juge qu’elle joint l’inutile au désagréable ».

Car cette forme d’encadrement ne supprime pas l’activité, mais la déplace, « pour la centrer sur la machine managériale elle-même. Son entretien, sa sophistication et son bon fonctionnement absorbent alors les travailleurs, bien plus qu’ils ne sont tournés vers ce qu’elle produit, au risque d’un renversement du moyen et des fins ».

30 juin 2015

France culture: Tout comprendre sur la dette grecque en six étapes (article)

Filed under: Actualité, Economie, France culture — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:07

Alors que les négociations ont échoué entre la Grèce et ses créanciers (BCE, pays de la zone euro, FMI), 6 étapes et une série de graphiques pour comprendre pourquoi la dette grecque est devenue l’une des clefs de l’avenir de la zone euro et de l’Union Européenne.

Suite de l’article à http://www.franceculture.fr/2015-06-30-tout-comprendre-sur-la-dette-grecque-en-six-etapes

23 juin 2015

France Culture, La Grande Table (2ième partie): Grèce : laboratoire de la fraternité ?

http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-grece-laboratoire-de-la-fraternite-2015-06-23

23.06.2015 – 12:55

35 minutes

La Grèce est un berceau de la culture européenne : la mettre à l’écart de l’Europe serait une erreur selon Patrick Viveret. Si on voit souvent en elle le symbole d’une crise qui pourrait concerner aussi l’Europe et le monde, le philosophe la considère avant tout comme un laboratoire de la fraternité… un mot que les « têtes à claques » qualifieront de « Bisounours », mais qui pourrait remettre les choses à leur place, à commencer par l’argent.

Enregistrement en ligne:  http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5054797

 

La Grèce et l’Euro © Karl-Ludwig Poggemann/ €YPΩ – ∏OΛI∑ / Flickr / Creative Commons

Avec

Patrick Viveret, philosophe et magistrat honoraire à la Cour des Comptes. Signataire de la tribune « La Grèce est une chance pour l’Europe », il est aussi l’auteur de l’essai Fraternité, j’écris ton nom ! (Les Liens qui Libèrent, mai 2015).

Pour le questionner, Thomais Papaioannou, correspondante de la télévision publique grecque et chypriote en France (ERT / RIK-CyBC).

Invité(s) :
Patrick Viveret, economiste et philosophe

Thème(s) : Idées| Politique| Thomaïs Papaïoannou

30 mai 2015

France Culture: Terre à terre: Des nouvelles de la crise en Grèce

http://www.franceculture.fr/emission-terre-a-terre-des-nouvelles-de-la-crise-en-grece-2015-05-30

Ecouter l’enregistrement: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5041627

Avec : Eric Toussaint, maître de conférences à l’université de Liège, président du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) et Dimitris Alexakis, chroniqueur et bloggeur

info@polychorosket.gr

https://www.facebook.com/kentron.el

https://www.flickr.com/photos/79921428@N03/sets

https://twitter.com/TVControlCenter

 

CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde) :

http://cadtm.org/Francais

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Exceptionnellement, il n’y a pas de revue de web cette semaine. 

Vous pouvez  :
– Découvrir des initiatives et alternatives écolo et solidaires sur mon Twitter.
Chaque jour, je poste des idées innovantes sur Twitter https://twitter.com/initiavertes

– Suivre l’actualité environnementale sur mon site, au fil des jours http://www.netvibes.com/radiofranceenvironnement

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Thème(s) : Information| Crise| Ecologie| Economie| Environnement

26 mai 2015

Frédéric Laloux : « Nous n’avons pas besoin de patron »

Filed under: Actualité, Economie, Edition, livres, Management — Étiquettes : — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:42

http://tempsreel.nouvelobs.com/bien-bien/20150526.OBS9594/nous-n-avons-pas-besoin-de-patron.html

Ancien conseil en stratégie devenu coach, Frédéric Laloux affirme que l’entreprise peut tout à fait se passer de chef. Son livre-manifeste rencontre un succès mondial. Rencontre à Paris.

Image tirée du film "Comment tuer son boss", avec Kevin Spacey et Jason Bateman. (Capture d'écran)
Image tirée du film « Comment tuer son boss », avec Kevin Spacey et Jason Bateman. (Capture d’écran)

Jean-Marc Willmann en a les larmes aux yeux. Le très sérieux directeur délégué de l’assureur Maïf est venu écouter Frédéric Laloux, le nouveau grand gourou du monde du management. A la fin de la conférence, tous deux se sont assis sur les marches, au soleil, et ont discuté près d’une demi-heure. Jean-Marc Willmann en était retourné :

Nous avons parlé avec nos tripes. Il est extraordinaire. »

Frédéric Laloux est « coach ». Il conseille des entreprises dans le monde entier, avec un credo pour le moins inattendu : dans une entreprise, un dirigeant, ça ne sert à rien. Son livre « Reinventing Organization » (1), est disponible dans une quinzaine de langues. Jeudi 21 mai, il était l’invité très attendu du Oui Share Festival, grand messe de l’économie participative, qui avait lieu à Paris.

« Arrêtons de porter un masque ! »

Il s’avance sur la scène du Cabaret Sauvage, le chapiteau des jardins de la Villette. La mine bronzée, l’air détendu, il ne parlera que 15 minutes. Trop court, mais pas de stress. Dans le plus grand calme, il balaye d’un revers de manche tout ce que nous connaissons du monde de l’entreprise :

Nous n’avons pas besoin de patron. »

Rires gênés dans la salle. Son constat est sans appel. Un chef n’a « rien d’indispensable ». Aujourd’hui, il croit aux organisations « d’intelligence partagée », basées sur l’écoute et le respect. Derrière lui, un dessin illustre notre système actuel, où un homme, seul, tout en haut d’une pyramide, hurle ses ordres sur de petits salariés accablés. Caricatural, mais efficace.

Plus étonnant encore, Frédérique Laloux affirme :

Les chefs aiment de moins en moins leur rôle « .

Beaucoup souffrent de la pression qu’implique leur statut, et préfèrent partager l’autorité et les responsabilités. Ce ne sont pas des paroles en l’air, puisque le coach travaille à mettre en place ce système sans hiérarchie dans des entreprises. Et les résultats sont selon lui spectaculaires.

« Arrêtons de porter un masque ! », renchérit-il. Le costume et les tenues sobres exigées restreignent notre personnalité. Lorsqu’ils sont eux-mêmes, « les employés apportent une meilleure énergie ». S’habiller normalement, comme un jour de week-end, favoriserait notre créativité.

« Des personnes ont pleuré »

Aujourd’hui, Frédéric Laloux se dit « ému » par le succès que rencontre son livre « Reinventing Organizations« . « Des personnes ont pleuré en le lisant », se désole-t-il, preuve d’une immense souffrance au travail qu’il n’est plus possible d’ignorer. Un lecteur en Ukraine et un autre en Chine ont même décidé de payer de leur propre poche, un traducteur.

Sur scène comme aux journalistes, il aime rappeler que son message n’est pas utopiste. Il ironise :

Je ne suis pas un hippie qui croit que tout le monde est pote et c’est cool . »

Avant d’être coach, Frédéric a travaillé dix ans dans un cabinet de conseil stratégique international. « Soudainement », raconte-t-il, je me suis senti « terriblement fatigué ».

C’est aussi cette expérience qu’il partage avec son lecteur : s’être demandé, un jour, si ça valait le coup, si ça avait un sens, de passer sa vie à travailler. Son objectif, depuis sa reconversion en coach, est de trouver l’organisation la plus saine possible, où les employés pourraient être heureux. Un homme qui nous veut du bien, en somme.

Pia Duvigneau

 Sortie en français aux éditions Diateino en octobre 2015.

19 mai 2015

Rue 89: Un ministre a-t-il le droit de dire tout le mal qu’il pense du franc CFA ?

Filed under: Actualité, Economie, monnaies alternatives — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 4:59

http://blogs.rue89.nouvelobs.com/rues-dafriques/2015/05/14/un-ministre-t-il-le-droit-de-dire-tout-le-mal-quil-pense-du-franc-cfa-234557

Sabine Cessou
journaliste

Publié le 14/05/2015 à 13h15

Kako Nubukpo, ministre de la Prospective et de l’Evaluation des politiques publiques au Togo, est un économiste bien connu en Afrique de l’Ouest pour ses prises de position critiques à l’égard du franc CFA – une « servitude volontaire » à son avis, comme l’indique le titre d’un article qu’il a publié en mars 2007 dans la revue Politique africaine.

Ses critiques répétées lui valent d’être dans le collimateur de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), qui chercherait sinon à obtenir sa tête, du moins à le faire taire.

Une devise « trop forte »

La devise du franc CFA, créée en 1945, circule dans les quatorze anciennes colonies françaises d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale (en plus des Comores, la Guinée Bissau et la Guinée équatoriale).

Elle est liée à l’euro par un taux de parité fixe, et s’avère du coup « trop forte » pour garantir la compétitivité des économies concernées, estime Kako Nubukpo.

Elle rattache par ailleurs les pays de la zone franc à la France par le biais d’un « pacte colonial » qui les contraint à placer 50% de leurs réserves de change auprès du Trésor public français – pour représenter au moins 20% de couverture de l’émission monétaire, un taux qui serait en réalité beaucoup plus important, à plus de 100% selon Kako Nubukpo. Autant d’argent qui ne peut pas servir aux pays d’où il provient, pour financer leur propre développement…

L’« acharnement » du ministre

Des courriers internes à la BCEAO dont nous avons obtenu des copies, émanant notamment de Kossi Tenou, directeur de l’antenne de la Banque centrale au Togo et adressés au gouverneur de la BCEAO, l’Ivoirien Tiemoko Meyliet Koné, font état d’un « acharnement » de la part du ministre.

L’un des cadres de la BCEAO, sollicité pour avis par Kossi Tenou, recommande au sujet de Kako Nubukpo :

« Il conviendrait de le rappeler à l’ordre pour éviter à l’avenir qu’il continue de formuler des critiques qui n’ont aucun lien avec les objectifs poursuivis lors des colloques au cours desquels il intervient. »

Dans un avis différent, émis par un autre cadre de la BCEAO :

« Le ministre à mon humble avis est libre d’exprimer ces critiques, qu’il ne sera ni le premier ni le dernier à faire. »

Pour « un débat franc et ouvert »

Réaction de Kako Nubukpo :

« Au lieu d’engager un débat franc et ouvert, la BCEAO a fait le choix, par des voies tortueuses, de chercher à sanctionner le ministre d’un pays souverain, qu’elle accuse “d’acharnement” à l’encontre de sa politique monétaire.

Je considère que c’est une double atteinte, d’une part contre mon sérieux intellectuel (d’où le terme “d’acharnement”) et contre la souveraineté du Togo. Je rappelle que la BCEAO est une délégation de souveraineté, elle ne peut pas s’imposer aux Etats. »

« Culture d’irresponsabilité »

Un ministre d’un pays de la zone franc a-t-il le droit de dire ce qu’il pense du système monétaire hérité de la colonisation – et qui rattache désormais le franc CFA à l’euro ? Réponse claire de Mamadou Koulibaly, ancien ministre des Finances de Côte-d’Ivoire et ancien président de l’Assemblée nationale, candidat à la présidentielle de 2015, économiste lui aussi connu pour ses critiques à l’encontre du franc CFA :

« Oui, on a le droit si l’on se considère dans un partenariat où l’on s’exprime d’égal à égal. En revanche, si l’on se considère dans un régime de subordination et que des voix peuvent s’exprimer mais pas d’autres, alors on la ferme !

Les gouvernements africains ont fait de ce sujet un tabou et les autorités monétaires pensent qu’elles seules ont le droit de parler de ces questions. Dans la zone euro, les ministres, les gouverneurs et les membres de la Commission européenne expriment des points de vue critiques. C’est impossible dans l’UEMOA [Union économique et monétaire ouest-africaine, ndlr], à cause d’une culture d’irresponsabilité, qui fait que les gens ont pris l’habitude de ne rien dire. »

« Qui s’y frotte, s’y pique ! »

Qu’en pense de son côté Sanou Mbaye, économiste sénégalais lui aussi très critique à l’égard de la devise coloniale et post-coloniale, ancien cadre de la Banque africaine de développement (BAD) aujourd’hui basé à Londres ?

« Non seulement les ministres ont le droit de s’exprimer, mais tous les citoyens de la zone franc. Le problème, c’est que la France a fait écarter tous ceux qui se sont attaqués au franc CFA. La BCEAO n’est qu’une agence du Trésor public français. Heureusement, certaines voix s’élèvent aujourd’hui chez les intellectuels, mais la plupart des gens se taisent parmi les élites francophones.

J’ai moi-même été visé au cours de ma carrière lorsque j’ai publié un article critiquant le franc CFA. La France avait demandé à la BAD de me renvoyer, et le président de la BAD à l’époque, en 1994, m’avait donné un blâme.

Mais tous les intellectuels de la zone franc le savent : qui s’y frotte, s’y pique ! »

« L’argent de l’Afrique se retrouve à Paris ! »

L’économiste sénégalais enfonce le clou, sur les vraies raisons du maintien d’une devise post-coloniale qui permet aux élites politiques d’Afrique francophone de s’acheter facilement des appartements à Paris :

« Il faut une vraie convertibilité de la devise, la fin de la parité fixe et la fin des transferts libres de capitaux en francs CFA entre les pays de la zone et la France. Ces transferts libres n’existent ni en Chine, ni au Brésil, ni en Afrique du Sud… Ils permettent aux sociétés françaises de rapatrier leurs profits et aux élites locales de s’acheter des appartements à Paris… Tout cela doit finir ! »

Quant à l’universitaire sénégalais Lamine Sagna, ancien professeur d’économie à Princeton (Etats-Unis), il explique en des termes très clairs le « problème CFA » – une analyse qui rejoint celle de Kako Nubukpo :

« La France ne tient pas à changer le système, puisque tout l’argent de l’Afrique se retrouve à Paris ! Le système de solidarité monétaire du franc CFA oblige les pays de la zone franc à mettre 50% de leurs réserves de devises étrangères dans le compte du Trésor français. Il y a un plafond sur le crédit accordé à chaque pays membre qui équivaut à 20% de leurs recettes publiques de l’année précédente.

Si les pays ont besoin d’emprunter plus, tant pis pour eux ! Le dernier mot sur le franc CFA appartient au Trésor public français, qui investit l’argent des pays africains en son propre nom à la Bourse de Paris. C’est un grand avantage pour la France, dont on ne parle pas assez ! »

PS Quatre économistes viennent d’écrire cette lettre ouverte à la BCEAO, « Nécessité d’une critique nouvelle et interne du franc CFA ».

En complément d’infos:

– Sur jeuneafrique.com: Zone franc, zone d’ombre , par Kako Nubukpo,

– Le Quotidien (Sénégal): Lettre ouverte à la Bceao : Nécessité impérieuse d’une critique nouvelle et interne du Franc Cfa , par Martial Ze BELINGA,  Makhily GASSAMA,  Demba Moussa DEMBELE et Sakho BAMBA.

Franc CFA (Wikipédia).

14 mai 2015

France Culture: Les statistiques font-elles la loi ?

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 4:30

http://www.franceculture.fr/emission-esprit-de-justice-les-statistiques-font-elles-la-loi-2015-05-14

14.05.2015 – 15:00

Ecouter l’enregistrement: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5034797

« Un gouvernement par les règles mais pas par les hommes » : tel était l’idéal de la cité grecque et demeure au-delà, l’horizon de toute démocratie. Mais les règles, que sont-elles au juste ? Elles sont certes faites par les citoyens mais en retour elles donnent corps au socius en le représentant. C’est ce qui fait la référence dogmatique du droit. Mais voici que le gouvernement est tenté de radicaliser cette dimension impersonnelle en substituant aux hommes des instruments « objectifs » de mesure, comme des statistiques ou des algorithmes. C’est cette dérive qui menace aujourd’hui les institutions du droit, et c’est ce que dénonce un ouvrage qui vient de sortir d’un juriste, professeur au Collège de France qui sera l’invité d’esprit de justice aujourd’hui.

Avec l’agenda de Marie Boëton, de La Croix

Et le reportage de Sophie Bober auprès de Thierry Bodin, salarié à Sanofi depuis une trentaine d’années et délégué CGT.

Invité(s) :
Alain Supiot, professeur au Collège de France, Directeur de l’Institut d’études avancées de Nantes, auteur de « L’esprit de Philadelphie : La justice sociale face au marché total ».

Thème(s) : Idées| Droit| gouvernance| statistiques

Document(s)

La Gouvernance par les nombres , Alain Supiot  Fayard, 2015

France Culture: La science économique est-elle plurielle ?

http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-la-science-economique-est-elle-plurielle-2015-05-14

14.05.2015 – 12:55

A quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Cette question – qui est le titre d’un manifeste signé par de grands noms des sciences sociales – est assez peu posée, peut-être parce qu’elle interroge la scientificité de l’économie. Quelles visions du monde et de la discipline s’affrontent dans le débat actuel sur la place des « hétérodoxes » à l’université ?

Avec André Orléan, économiste, directeur d’études à l’EHESS, signataire du manifeste A quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? (Les Liens qui Libèrent, mai 2015).

Pour l’interroger, nous avons convié l’économiste Jean-Marc Daniel, professeur associé à l’ESCP Europe et directeur de rédaction de la revue Sociétal.

Ecouter l’enregistrement: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5035423

7 mai 2015

idées.fr : La BCE : un problème démocratique pour l’Europe ?

Filed under: Actualité, Economie, Politique — Étiquettes : , , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:24

http://www.laviedesidees.fr/La-BCE-un-probleme-democratique.html

par Clément Fontan , le 15 avril 2014

Lors de la crise de la zone euro, la Banque Centrale Européenne (BCE) ne s’est pas contentée de répondre aux risques de déstabilisation financière ; elle a aussi étendu son influence sur la gouvernance économique des pays européens et gagné des compétences de supervision bancaire. Situation problématique au regard de l’équilibre démocratique des pouvoirs dans l’espace européen.

La suite à http://www.laviedesidees.fr/La-BCE-un-probleme-democratique.html

English version: The ECB: A Democratic Problem for Europe?

12 avril 2015

France Inter: 3D: Service Public ?

http://www.franceinter.fr/emission-3d-le-journal-service-public

dimanche 12 avril 2015, 12 h:

Dans 3D dimanche, deux mots : service et public. Que veulent-ils dire, quels projets portent-ils pour l’information, la culture, et plus largement pour l’être ensemble?

Par Stéphane Paoli.

Réécouter : http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=1077003

invité(s)

Albert Ogien

Sociologue

Isabelle Veyrat-Masson

Historienne et sociologue des médias

Macha Makeïeff

Metteur en scène, scénographe et directrice du théâtre de La Criée
Histoire de la télévision de 1935 à nos jours

Histoire de la télévision de 1935 à nos jours

de Isabelle Veyrat-Masson et Monique Sauvage
éditeur : nouveau monde poche
parution : 2014
Le principe démocratie : enquête sur les nouvelles formes du politique

Le principe démocratie : enquête sur les nouvelles formes du politique

de Albert Ogien et Sandra Laugier
éditeur : La Découverte
parution : 2014
Désacraliser le chiffre dans l'évaluation du secteur public

Désacraliser le chiffre dans l’évaluation du secteur public

de Albert Ogien
éditeur : Quae
parution : 2013
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