Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

16 juin 2017

Santé et travail: Burn-out : la HAS réajuste le tir

Filed under: Actualité, burn out, Economie, harcèlement, médecine — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 8:06

http://www.sante-et-travail.fr/burn-out—la-has-reajuste-le-tir_fr_art_641_78957.html 

Rozenn Le Saint
Article Web – 06 juin 2017

Les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) sur le burn-out réintroduisent le travail en lui-même comme facteur d’épuisement professionnel, alors que les versions précédentes mettaient en avant les fragilités individuelles.

La Haute Autorité de santé (HAS) a su écouter les professionnels de la médecine du travail consultés lors de sa préparation d’un mémo pour la prise en charge thérapeutique et l’accompagnement des personnes atteintes de burn-out, fiche pratique ciblant médecins du travail et, surtout, généralistes. Santé & Travail avait pu consulter un document de travail datant de décembre 2016 : les recommandations de la HAS mettaient de côté la prévention en insistant sur la fragilité psychologique individuelle. Si la version finale, rendue publique en mars dernier, donne toujours à voir l’épuisement professionnel sous le prisme des fragilités individuelles sans réelle remise en question de l’organisation du travail, cette dernière est tout de même mentionnée comme facteur de burn-out.

Absentéisme, turn-over, qualité de l’activité

Le document indique notamment que « l’analyse doit également porter sur les antécédents personnels et familiaux, les événements de vie, la qualité́ du support social et le rapport au travail. Le risque de développer un syndrome d’épuisement professionnel peut être associé à des antécédents dépressifs, à certains traits de personnalité́ pouvant limiter les capacités d’adaptation ». Mais il précise que « le repérage collectif est réalisé́ par l’équipe de santé au travail coordonnée par le médecin du travail sur un ensemble de signaux liés au fonctionnement de la structure (absentéisme ou présentéisme, turn-over fréquent, mouvements du personnel, qualité́ de l’activité́ et des relations sociales) ou à la santé et à la sécurité́ des travailleurs (accidents du travail, maladies professionnelles, visites médicales spontanées, inaptitudes) ».

La prescription d’antidépresseurs n’est pas mentionnée. En effet, si ces médicaments restent recommandés en cas de dépression, l’épuisement professionnel, à lui seul, n’est pas une raison suffisante pour les préconiser, « ce qui montre que l’on reconnaît l’aspect professionnel de la maladie et que l’on ne privilégie pas une approche uniquement médicamenteuse », commente un expert. 

DE L’AMIANTE DANS LES ARCHIVES DE L’INSEE

Que va-t-on faire des archives de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ? Des mesures réalisées fin 2016 en vue de son futur déménagement de la porte de Vanves au site de Montrouge début 2018 ont montré que des traces de la fibre létale étaient présentes dans ses précieux papiers, stockés en sous-sol de l’immeuble parisien. A plusieurs endroits, 15 fibres par litre ont été détectées, alors que l’Anses estime que le niveau d’empoussièrement ne doit pas dépasser le seuil réglementaire de 5 fibres par litre à l’intérieur des bâtiments.

Cancer bronchopulmonaire

Si l’ensemble du personnel n’a pas été exposé – certaines professions, comme les bibliothécaires, semblent davantage concernées que d’autres –, l’inquiétude gagne tous les effectifs parisiens. Surtout, rapporte Francis Judas, représentant CGT spécialiste des questions d’amiante, depuis qu’« un ancien chauffeur de l’Insee a découvert qu’il était atteint d’un cancer bronchopulmonaire. Sa pneumologue lui a demandé s’il avait été exposé à l’amiante au cours de sa vie professionnelle. Il lui semblait que non, mais ses collègues l’ont alerté de la découverte des traces de fibres dans les archives. Il va donc déposer une demande de reconnaissance de maladie professionnelle dans les prochains jours ».

En attendant de nouvelles mesures et le recensement des salariés éventuellement contaminés, les sous-sols diagnostiqués positifs à l’amiante sont interdits d’accès aux salariés. Par ailleurs, « le ministère de la Culture devrait boucler d’ici à la fin du mois de juin un vade-mecum pour expliquer comment traiter les archives, maintenant que l’on sait que le papier est particulièrement poreux et peut être chargé en fibres d’amiante », indique Francis Judas. Sera alors tranchée la question de savoir si elles seront détruites ou réacheminées dans les nouveaux locaux une fois désamiantées. 

A LIRE AILLEURS SUR LE WEB

– L’étude de la Dares sur les difficultés d’insertion des personnes handicapées. Il apparaît que, quand les personnes reconnues handicapées travaillent, elles occupent plus souvent un emploi d’ouvrier non qualifié et moins souvent de cadre. Elles travaillent plus souvent à temps partiel et sont plus souvent en situation de sous-emploi.

– L’appel à participer à un rassemblement, le 7 juin, pour soutenir Dominique Huez, médecin du travail sanctionné par l’Ordre des médecins.

– L’Union syndicale Solidaires vient de mettre en ligne un nouveau dossier sur son site La Petite Boîte à outils : « L’amiante, une lutte d’aujourd’hui ».

Rozenn Le Saint Article Web – 06 juin 2017

14 juin 2017

La Tribune: L’Union européenne prête à imposer aux multinationales de publier leurs impôts

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:52

http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/l-union-europeenne-prete-a-imposer-aux-multinationales-de-publier-leurs-impots-738123.html 

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l'ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux.

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l’ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux. (Crédits : © Vincent Kessler / Reuters)

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l’ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux. (Crédits : © Vincent Kessler / Reuters)

Adopté par la commission des Affaires économiques du Parlement européenne, ce texte législatif s’inscrit dans une série de mesures élaborées par la Commission européenne pour lutter contre les phénomènes d’évasion et d’optimisation fiscales. Il sera soumis en première lecture à l’assemblée plénière lors d’une prochaine session.

Un projet de directive européenne imposant aux multinationales et à leurs filiales présentes dans l’Union européenne de publier le montant de leurs impôts, pays par pays, a été adopté lundi par la commission des Affaires économiques du Parlement européen.

Ce texte législatif s’inscrit dans une série de mesures élaborées par la Commission européenne pour lutter contre les phénomènes d’évasion et d’optimisation fiscales révélés dans la presse par les LuxLeaks et autre Panama Papers.

| Lire Procès LuxLeaks : peines (un peu) réduites pour les lanceurs d’alerte

Le texte a été adopté par 38 voix pour, 9 contre et 36 abstentions, celles de la gauche qui a de la sorte manifesté sa désapprobation concernant l’ampleur de certaines exceptions introduites par la droite et les libéraux. Il sera soumis en première lecture à l’assemblée plénière lors d’une prochaine session

Moins de 2.000 entreprises concernées

Les nouvelles règles de transparence s’appliqueraient aux entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 750 millions d’euros par an, soit moins de 2.000 entreprises, selon le socialiste belge Hugues Bayet, co-rapporteur du projet de directive.

Outre le niveau de leur imposition, elles devraient fournir des informations sur le nombre de leurs salariés, leur chiffre d’affaires et leur résultat avant impôt dans chaque pays de l’Union européenne – ce que souhaitait la Commission européenne – mais aussi dans les pays tiers. Un consensus s’est fait entre les principaux groupes politiques pour introduire cette extension, moyennant une clause de sauvegarde sur laquelle les divergences sont réapparues.

Un projet de compromis accepté à gauche prévoyait qu’une entreprise puisse demander à ne pas publier certaines informations commercialement sensibles sur ses activités dans un pays tiers, ce pour une période de deux ans renouvelable une fois. La droite et les libéraux ont finalement préféré faire adopter un amendement qui ne fixe plus de limite à cette dérogation mais prévoit que son usage soit contrôlé par la Commission européenne.

(avec Reuters)

6 juin 2017

Le Monde: La rente « euthanasiée » par les banques centrales

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:12

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/06/06/la-rente-euthanasiee-par-les-banques-centrales_5139395_3232.html 

L’éclairage. Les banques centrales ont pris la décision, depuis 2010 aux Etats-Unis et 2015 en Europe, de forcer de manière volontariste le niveau des taux d’intérêt au-dessous du niveau de la croissance. Or celle-ci est à ce point anémique qu’il faut pour y parvenir que ces taux soient négatifs, explique dans sa chronique l’économiste Paul Jorion.

LE MONDE ECONOMIE | 06.06.2017 à 11h49 | Par Paul Jorion (Economiste et anthropologue, Université catholique de Lille)

« Car la crise est une scission [Scheidung] naissant d’un appel à la décision [Entscheidung] », écrivait le philosophe autrichien spécialiste des religions Jacob Taubes (1923-1987) en 1947 dans sa remarquable thèse (Eschatologie occidentale, Editions de l’Eclat, 2009). Il n’y était pas question d’économie ou de finance, mais du discours apocalyptique dans la pensée occidentale.

La remarque n’en était pas moins pertinente sur un plan général. Si nos économies languissent toujours dans la crise dix ans après son début en février 2007 avec la chute brutale du prix des titres adossés aux prêts hypothécaires à risque (subprimes), la raison en est bien là : les décisions qu’elle exigeait n’ont pas été prises à temps. La raison souvent invoquée pour justifier l’inaction a été celle du cycle : l’économie connaît un mouvement cyclique qui fait que, quand les choses vont mal, il est inutile de s’agiter, il suffit d’attendre qu’elles s’arrangent.

On évoque pour soutenir cet argument l’hypothèse des cycles de Kondratiev, du nom de Nikolaï Kondratiev, économiste russe socialiste non marxiste, arrêté pour complot en 1930 et fusillé en 1938 durant les grandes purges staliniennes.

Les détenteurs de fonds bénéficient, lorsqu’ils les prêtent au titre de capital, d’une rente, sous la forme d’intérêts ou de dividendes dont le niveau s’aligne sur celui des taux d’intérêt pour attirer le chaland. Cette rente est une part de la valeur ajoutée, de la croissance. Tant que la rente demeure une part de la nouvelle richesse créée grâce à son investissement, affirmait Kondratiev, l’économie prospère, mais aussitôt que la rente du capital dépasse la croissance, l’économie amorce un déclin.

Austérité limitée dans le temps

Comment est-il alors possible que l’on puisse tout de même verser aux rentiers, en intérêts ou en dividendes, des sommes supérieures à la nouvelle richesse produite par l’économie ? La réponse est connue : il est exigé des salariés qu’ils subventionnent la différence. Cette variante de la politique du lampiste porte, nul ne l’ignore, le nom ronflant d’« austérité pour restaurer la compétitivité ».

Rien ne limite son étendue, sinon ce que l’on qualifie de mouvements sociaux, ou d’agitation de la rue. Mais sous peine de désintégration du tissu social, et au bout du compte de révolution, l’austérité mobilisée pour subventionner les détenteurs de capital en temps de vaches maigres doit être limitée dans le temps.

Voilà donc la logique de la prétendue inéluctabilité des cycles : tant que la croissance dépasse le niveau du taux d’intérêt annuel, tout va bien, mais, dès qu’elle tombe au-dessous, la situation se dégrade et les salariés sont chargés de régler l’ardoise. Les choses s’arrangent quand les taux d’intérêt finissent par s’aligner à la baisse sur le niveau déprimé de l’économie et passent au-dessous de la croissance. Il conviendrait donc de prendre son mal en patience et d’« attendre que l’on revienne dans la partie haute du cycle », comme disent les économistes.

Tant que la croissance dépasse le niveau du taux d’intérêt annuel, tout va bien, mais, dès qu’elle tombe au-dessous, la situation se dégrade et les salariés sont chargés de régler l’ardoise

Les banques centrales ont pris la décision, depuis 2010 aux Etats-Unis et seulement 2015 en Europe, de forcer de manière volontariste le niveau des taux d’intérêt au-dessous du niveau de la croissance. Or celle-ci est à ce point anémique qu’il faut pour y parvenir que ces taux soient négatifs.

En 1936, dans le dernier chapitre de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes prônait une politique de transition vers le socialisme par « l’euthanasie du rentier », en forçant les taux d’intérêt à s’identifier à la seule prime de risque de non-remboursement.

C’est la politique que les banques centrales appliquent en ce moment pour inciter les banques commerciales à prêter à l’économie réelle et aux particuliers endettés. Il est impératif qu’elles s’y tiennent, jettant au diable les cycles et les souffrances économiques induites par « la partie basse du cycle » au nom du laisser-faire : la rente des rentiers ne devrait en aucune circonstance dépasser le niveau de la richesse véritablement créée. Les autorités financières doivent y veiller en permanence.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/06/06/la-rente-euthanasiee-par-les-banques-centrales_5139395_3232.html

22 mai 2017

Le Monde: La finance solidaire atteint de nouveaux sommets

Filed under: Actualité, Economie, Ethique — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 10:16

http://www.lemonde.fr/argent/article/2017/05/22/la-finance-solidaire-atteint-de-nouveaux-sommets_5131422_1657007.html

En 2016, les produits d’épargne à vocation sociale et environnementale ont collecté près de 10 milliards d’euros.

LE MONDE ECONOMIE | 22.05.2017 à 05h01 • Mis à jour le 22.05.2017 à 06h41 | Par Isabelle Chaperon

Les petits ruisseaux font les grandes rivières. L’argent que les ménages mettent de côté année après année avec le souci de soutenir des projets à forte utilité sociale ou environnementale a fini par constituer une cagnotte de près de 10 milliards d’euros. Grâce à 1,3 milliard collecté en 2016, l’encours d’épargne solidaire atteignait précisément 9,76 milliards d’euros au 31 décembre selon le quinzième baromètre Finansol-La Croix publié lundi 22 mai.

Ces fonds – dont tout au partie sont investis dans des projets solidaires – ont financé, à hauteur de 280 millions d’euros en 2016, des associations luttant contre l’exclusion, la dépendance ou pour le recyclage.

Selon Finansol – l’association qui attribue un label à 140 produits financiers sélectionnés sur des critères de transparence et de solidarité –, cette contribution a permis de créer ou de consolider 49 000 emplois, de reloger 5 500 personnes ou encore d’alimenter 20 000 foyers en électricité renouvelable.

Changement de dimension

« Cela fait quatre ans que le flux d’épargne solidaire est supérieur à 1 milliard d’euros par an, souligne Sophie des Mazery, directrice de Finansol. En dix ans, la finance solidaire a changé de dimension. » Bien mais pas suffisant : « Aujourd’hui, 0,21 % du patrimoine financier des ménages est affecté à des placements solidaires. Nous visons 1 %. »

Pour y parvenir, la dirigeante demande au nouveau gouvernement de « reprendre les dossiers inachevés ». A commencer par la transformation du Livret de développement durable (LDD) en LDD Solidaire initiée par la loi Sapin 2 (adoptée en novembre 2016 mais dont le décret d’application n’a toujours pas été publié).

L’association appelle également de ses vœux un dispositif réglementaire « pour que, demain, chaque assureur-vie propose au moins un contrat solidaire dans sa gamme », poursuit la directrice.

Rééditer, en quelque sorte, avec l’assurance-vie – le premier placement des Français – le succès rencontré avec l’épargne salariale. En 2008, l’obligation de proposer un fonds solidaire – dont 5 % à 10 % des encours sont investis dans des projets solidaires – pour toutes les entreprises mettant en place un Plan d’épargne entreprise a marqué un vrai tournant. Avec un encours de 6,2 milliards d’euros (+ 19,4 %) à fin 2016, l’épargne salariale constitue le premier moteur de croissance de la finance solidaire.

« Prise de conscience des épargnants »

Qui l’eut cru ? Le premier produit de placement solidaire en France est un fonds d’entreprise géré par BNP Paribas (624 millions d’euros), devant le livret Agir (544 millions ) – lequel permet de donner 50 % des intérêts à une association de son choix – proposé par le Crédit coopératif, pionnier de l’épargne de partage.

« La croissance des encours s’explique à la fois par une prise de conscience des épargnants et par une volonté des entreprises de mieux valoriser les dispositifs d’épargne salariale solidaire auprès de leur personnel », explique Marie-Geneviève Loys, responsable de l’investissement solidaire chez BNP Paribas Investment Partners, où sont gérés huit produits financiers solidaires pour un encours total de 1,3 milliard d’euros.

Lire aussi :   Finance solidaire : un écosystème vertueux en plein essor, souvent ignoré

« Chez BNP Paribas, notre équipe dévolue à la finance solidaire a été créée il y a quatre ans. La notion d’investisseur solidaire est récente et une partie du travail a consisté à nous faire connaître auprès du secteur associatif auquel nous apportons de nouveaux moyens », poursuit Mme Loys qui insiste : « Au total, nous avons sélectionné vingt-deux partenaires, dont six sur la seule année 2016. A chaque fois, cela représente des mois d’analyse. Nous sommes les garants auprès des épargnants de la qualité du projet porté, à la fois sur son impact et son modèle économique. »

Exiger à leur tour des assureurs-vie qu’ils proposent au moins un contrat solidaire constitue « une réforme de bon sens qui va au-delà des clivages politiques », estime Nicolas Hazard, président du Comptoir de l’innovation, un fonds disposant de 100 millions d’euros à investir dans des entreprises sociales ou encore l’économie circulaire : « Il n’y a plus d’excuse pour ne pas le faire. Nous avons prouvé que l’on pouvait servir un rendement meilleur qu’un placement classique tout en soutenant des projets dont nous mesurons l’impact social et environnemental. »

Rallier les investisseurs institutionnels

Après l’élan donné par les particuliers, la clé pour le développement de la finance solidaire est de rallier les investisseurs institutionnels. Cela passe par un changement d’image du secteur social, perçu souvent par la finance traditionnelle comme un monde de doux rêveurs. « Fini le temps du Larzac et des éleveurs de chèvres ! Nous recevons 20 demandes par semaine de projets crédibles et sérieux », insiste M. Hazard.

« Notre modèle économique nous permet de nous financer à 90 % », témoigne Jean-Daniel Muller, cofondateur du groupe associatif strasbourgeois Siel Bleu (600 salariés), qui propose des activités physiques adaptées à 150 000 personnes âgées, malades chroniques, hommes ou femmes en situation de fragilité sociale. De quoi réduire les risques de blessures en cas de chute pour les séniors ou encore les possibles récidives de cancer du sein…

Lire aussi :   Des propositions pour favoriser l’envol de la finance solidaire

« Nous nous sommes lancés avec des aides à l’emploi ou des subventions des départements. Maintenant, la finance solidaire représente environ la moitié de nos financements », relate M. Muller. Des projets, il n’en manque pas. En 2016, Siel Bleu a même créé une start-up avec le soutien de Bpifrance afin de produire sa propre gamme de matériaux sportifs. Quand capitalisme et monde associatif ne sont plus adversaires, c’est toute la société qui en bénéficie.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/argent/article/2017/05/22/la-finance-solidaire-atteint-de-nouveaux-sommets_5131422_1657007.html

17 mai 2017

Santé et travail: Enfin un socle social pour l’Union européenne !

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 12:24

http://www.sante-et-travail.fr/enfin-un-socle-social-pour-l-union-europeenne-_fr_art_641_78811.html

Clotilde de Gastines
Article Web – 15 mai 2017

La Commission européenne vient de proposer un socle de vingt principes sociaux pour les salariés de l’Union, concernant notamment la santé et la sécurité au travail. Ils devront être adoptés en novembre au sommet social de Göteborg avant de devenir contraignants.

« C’est le grand retour du social à l’agenda communautaire après une dizaine d’années d’absence ! », se réjouit Philippe Pochet, directeur général de l’Institut syndical européen (Etui). Alors que la précédente Commission, dirigée par José Manuel Barroso, estimait que les Etats devaient déréguler le social pour faire face à la crise, la Commission Juncker veut le réintégrer au niveau européen. Elle proclame vingt grands principes pour renforcer les droits sociaux. « Ce choix est éminemment politique, car il s’agit d’enrayer ainsi la baisse du soutien à l’intégration européenne, et la montée des populismes chez les classes populaires », commente Philippe Pochet.

Pour des conditions de travail équitables

Chaque mot a été minutieusement pesé et négocié entre les commissaires, qui ont rédigé le document dans la plus grande confidentialité. Le chapitre 2 est consacré aux conditions de travail équitables. Il prône le droit de chaque Européen à occuper « un emploi sûr et adaptable » (point 5). Et précise que « les travailleurs ont droit à un traitement égal et équitable en ce qui concerne les conditions de travail, l’accès à la protection sociale et la formation. La transition vers des formes d’emploi à durée indéterminée est encouragée ». Pour autant, la flexibilité est encouragée « dans le respect de la législation et des conventions collectives », ainsi que « les formes de travail innovantes qui assurent des conditions de travail de qualité ». Exit la fameuse « fléxicurité », ce néologisme qui a servi de norme. « Les relations de travail qui conduisent à des conditions de travail précaires doivent être évitées, notamment en interdisant les abus de contrats atypiques. Toute période de stage doit être d’une durée raisonnable. »

Enfin, le dixième point établit que « les travailleurs ont droit à un niveau élevé de sécurité et de protection de la santé au travail, et à un environnement de travail adapté à leurs besoins professionnels, qui leur permette de prolonger leur participation au marché du travail ».

Alors, est-ce trop peu ou trop tard ? Il faudra attendre novembre prochain pour que le socle soit officiellement adopté lors du sommet social de Göteborg (Suède). « Une fois proclamés, les principes deviendront contraignants pour toutes les décisions des institutions européennes : Conseil, Parlement et Cour de justice européenne », indique Philippe Pochet.

ÇA COINCE SUR LA DIRECTIVE CANCERS PROFESSIONNELS

Le blocage persiste sur la directive européenne sur les cancers d’origine professionnelle. La General Workers Union (GWU), principale organisation syndicale de Malte, a mis un coup de pression à son chef de l’Etat, qui présidait l’Union jusqu’à fin juin, pour trouver un compromis entre le Parlement, la Commission et le Conseil européens.

La conférence a eu lieu le 28 avril dernier à Malte sur le thème « Ensemble pour éliminer les cancérogènes des lieux de travail ». La discussion bloque sur les seuils d’exposition de plusieurs cancérogènes, dont le chrome VI, les poussières de bois et la  silice organique, mais aussi sur l’intégration des produits reprotoxiques. Alors que le Parlement insiste pour mettre en place des seuils plus contraignants, le Conseil est revenu à la proposition d’origine de la Commission.  « Parlement et Conseil seront obligés de se mettre d’accord, mais ce sera sûrement sous une prochaine présidence », estime Tony Musu, de l’Institut syndical européen. 

AMIANTE : REPÉRAGE AVANT TRAVAUX

In extremis ! Le 10 mai dernier, veille de la démission du gouvernement Cazeneuve, un décret renforçant considérablement le repérage de l’amiante avant travaux est paru au Journal officiel. Il vient modifier l’article R. 4412-97 du Code du travail. Désormais, il incombera au propriétaire – y compris s’il s’agit d’un particulier –, maître d’ouvrage ou chef d’entreprise utilisatrice, de repérer ce matériau cancérogène non seulement dans les immeubles bâtis, mais aussi dans les avions, les navires, le matériel roulant ferroviaire, les installations industrielles, les ascenseurs et autres monte-charges. Des arrêtés précisant les modalités de repérage pour chacun de ces domaines seront publiés d’ici au mois d’octobre 2018 et signeront l’entrée en vigueur de ces dispositions.

Clotilde de Gastines
Article Web – 15 mai 2017

22 avril 2017

France Culture: Agriculture : la disparition du modèle familial s’accélère

Filed under: Actualité, Agriculture, Economie, France culture — Étiquettes : , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 10:40

https://www.franceculture.fr/economie/agriculture-la-disparition-du-modele-familial-saccelere

21.04.2017

La financiarisation de la terre est le nouveau modèle agricole qui prend le dessus, et met en péril l’agriculture familiale. Enquête de Philippe Reltien.

Pieds de vigne à Pommard (Bourgogne)
Pieds de vigne à Pommard (Bourgogne) Crédits : Philippe ReltienRadio France

Aujourd’hui, les fermes sont de plus en plus remplacées par des sociétés rachetées, parfois par des spéculateurs. C’est ce qu’on appelle la « financiarisation de la terre« , un phénomène qui est en train d’éteindre les fermes et de devenir le modèle agricole français.

Une des illustrations spectaculaires de cette financiarisation est la vente du domaine Bonneau du Martray, à Pernand Vergelesse, en Côte-d’Or, qui était depuis 200 ans la propriété de la famille Le Bault de la Morinière. En janvier 2016, l’actuel président du Club de football Arsenal, Stanley Kroenkee, a racheté ce domaine à un prix très élevé, provoquant la stupeur de vignerons voisins, comme Aubert Lefas, vigneron à Pommard au domaine Lejeune et président de la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne :

Aubert Lefas, vigneron
Aubert Lefas, vigneron Crédits : Philippe ReltienRadio France

Les chiffres sont énormes, c’est totalement décalé si on valorise ça à 10, 12, 15 millions d’euros l’hectare. Mais c’est impossible, c’est purement spéculatif.

Autre exemple : de riches Chinois ont acheté une ouvrée, c’est-à-dire un 24ème d’hectare, de Chambolle Musigny pour le prix d’un hectare de champagne. Bernard Martenot, qui dirige un Office de défense et de gestion des terres, s’inquiète :

Une ouvrée de vignes a atteint la somme fabuleuse de 1,3 millions d’euros. Il faudrait donc arriver à vendre la bouteille 1 000 euros, pour une rentabilité sur 15 ans. Ce sont des bouteilles que les Français moyens ne verront plus, nous ne pourrons même plus les déguster.

Dans une moindre mesure, ce type de ventes surévaluées existe aussi dans le Calvados. Jean-Claude Feugeres, 70 ans, a vendu ses terres à deux jeunes agriculteurs céréaliers du département de l’Eure, qui lui ont proposé le double de ce qu’elles valaient : 1,2 millions d’euros pour 85 hectares. Jean-Claude Feugeres explique :

Ils sont contents puisque c’est le double d’hectares par rapport à ce qu’ils peuvent trouver ailleurs. Dans les zones céréalières où il y a du haut potentiel, c’est une bataille effrénée : dès lors qu’il y a une parcelle, il y a 30 candidats, des sociétaires ou des grosses structures. C’est un autre modèle d’exploitation, une autre agriculture maintenant.

Jean-Claude Feugeres, agriculteur
Jean-Claude Feugeres, agriculteur Crédits : Philippe ReltienRadio France

Problème : ces prix à la hausse ont des répercussions sur tous les agriculteurs qui se trouvent à proximité. A Bercy, on manie la règle à calcul fiscale sans distinction, comme l’explique François Mauss, expert en viticulture du blog Ma bulle :

Le fisc français va immédiatement considérer que les terres de ce niveau valent cette somme, donc toutes les autres propriétés qui cultivent sur le même terroir vont voir du jour au lendemain la valeur de leur terre exploser. C’est affolant pour les familles où il y a plusieurs enfants, plusieurs héritiers, qu’il va falloir traiter.

François Mauss, expert en viticulture
François Mauss, expert en viticulture Crédits : Philippe ReltienRadio France

En Allemagne, l’héritier est taxé seulement pour 10% de la valeur de l’acquisition, avec un dégrèvement dès qu’il exploite sa terre plus de 5 ans. Mais en France, l’impôt de succession grimpe en fonction des prix de vente les plus hauts. Aubert Lefas fait remarquer que les premières victimes sont donc les héritiers :

Un jeune sur la colline de Corton (Bourgogne) est endetté pour 20 ans pour pouvoir payer les droits de succession d’un oncle dont il a hérité en ligne indirecte. Il fait un très grand vin, mais il faut qu’il soit capable de valoriser sa production pendant 20 ans pour rembourser des droits considérables. S’il fait 3 mauvaises récoltes, il ne sera plus capable de rembourser.

Autre conséquence : les écarts se creusent entre les vins d’une même région. En 4 ans, les grands crus ont pris artificiellement plus de 25%. De 4 millions d’euros l’hectare en 2013, on est passé à 5 millions et demi d’euros en 2016. C’est pour cette raison que des petits vignerons estiment que la hiérarchie des vins de Bourgogne n’a plus aucun sens. Parmi eux, Manuel Olivier, exploitant à Nuits-Saint-Georges, qui se désole de ce nouveau modèle :

Si on veut continuer d’avoir de grands vins en France, il faut absolument revenir à une notion de rentabilité et de transmission, et ne pas partir dans des systèmes de bulles spéculatives ou financières qui nous emmènera hors de nos valeurs paysannes.

Du paysan propriétaire aux salariés de sociétés agricoles

Pour bien comprendre comment la terre est devenue un objet de spéculation, il faut faire un peu d’histoire. Avant, les enfants héritaient de la terre gratuitement et reprenaient l’exploitation des parents. Mais il a fallu trouver des astuces pour qu’aucun d’eux ne soient lésé. C’est ainsi qu’on a mis en place les premières sociétés foncières agricoles, explique Aubert Lefas :

Si vous avez trois enfants, vous mettez tout ça en société, vous avez 1/3 des parts de société pour chacun des enfants. L’un en est le gérant exploitant, et les deux autres vont toucher une part des revenus liée à l’exploitation. Mais quand eux-mêmes feront leur succession, ils vont se sentir loin des réalités de l’exploitation, donc on va progressivement séparer les terres dans une structure dont on dit qu’elle est foncière. L’exploitant se trouve dessaisi de la propriété dans un système de partage pour limiter les risques des autres associés.

Ces sociétés se sont multipliées et elles ont ensuite échappé aux paysans qui ont progressivement été remplacés par des entrepreneurs, des banques ou même des sociétés d’assurances qui ont racheté des parts de ces sociétés. Cette tendance s’amplifie, constate Emmanuel Hyest, le président de la Safer, l’organe de régulation du foncier agricole :

Emmanuel Hyest, président de la Safer
Emmanuel Hyest, président de la Safer Crédits : Philippe ReltienRadio France

En 2015, 13% du marché était détenu par des personnes morales, donc ce n’est plus quelque chose de marginal. 13% en surface, 26% en volume financier. Les gens qui acquièrent sous forme de financiarisation sont prêts à mettre le double de ce que ça vaudrait. Aujourd’hui, les gens qui sont en place depuis des générations se rendent compte que la financiarisation est en train de bouleverser leur métier et qu’ils ne pourront plus l’être demain.

Mais cette mutation est plus globale encore et entraîne la fermeture des fermes. Il faut maintenant des exploitations plus grosses et plus de rentabilité : de 700 000 exploitations, nous sommes passés à seulement 400 000 aujourd’hui. Dans les 5 ans qui viennent, 100 000 fermes pourraient encore disparaître.

La France, grenier de pays étrangers ?

Le rôle de prédateur joué par certains investisseurs étrangers en France est également préoccupant. Ainsi, un milliardaire chinois, monsieur Hu, épaulé par un Français dans l’import-export de vins, Marc Fressange, est entré en catimini dans le grenier à blé de la région du Berry. Il rachète d’abord 1 700 hectares de céréales. Sa holding est désormais présente dans le Gers, en Charente et en Normandie. Un site d’investigateurs du net suit pas à pas sa progression. L’un d’eux, qui se fait appeler « Drapher », explique comment ce système s’est mis en place :

Pour le démarrage, le rachat est à 98 ou 99% des parts sociales d’une société agricole. C’est un petit consortium. Il y a 9 sociétés agricoles, et une holding parisienne dont le directeur général est le PDG Monsieur Hu et le directeur le PDG de Beijing Reward International, Monsieur Fressange. On peut croire qu’ils veulent faire entrer du grain dans des coopératives à des prix très bas, mais on peut aussi penser qu’il y a une filière industrielle reliée à l’agro-industrie implantée en France qui avance beaucoup.

Monsieur Hu est un milliardaire rouge. Un haut gradé devenu entrepreneur qui a fait fortune dans les détergents, et qui s’est vu confier la mission d’élever 400 000 vaches laitières en Chine. Christophe Dequidt, de la Société de conseil agricole Triangle, qui l’a rencontré pour son livre « Le Tour du monde des Moissons » se souvient d’une autre mission qui a été proposée au chef d’entreprise :

En 2008, il y a eu un phénomène grave en Chine : « la crise de la mélamine« . On a retrouvé dans du lait infantile un composant dont la vertu est d’augmenter la protéine du lait mais qui fait des trous dans l’estomac. Et ils ont demandé à des gens comme Hu, s’ils étaient prêts à se lancer dans le défi de créer une filière laitière en Chine. Monsieur Hu a été chargé, comme d’autres chefs d’entreprise, d’aller investir à l’étranger, pour produire à l’extérieur des céréales qu’il ferait éventuellement revenir en Chine.

Faute de terres arables (terres qui peuvent être cultivées), la Chine doit bien trouver à produire ailleurs. C’est pour cela qu’elle vient d’acheter en Australie la plus grande ferme du monde : 11 millions d’hectares, presque la moitié de notre surface agricole.

A ECOUTER Quand la Chine grignote les terres françaises (Magazine de la rédaction de septembre 2016)

Cette possible vampirisation de récoltes françaises ne va peut-être pas s’arrêter là, car selon certains experts, les terres du Charolais pourraient bientôt être, elles-aussi, convoitées. L’embargo sur le bœuf français vient d’être levé en Chine, longtemps après la fin de la crise de la vache folle. Or, il y a là-bas un marché potentiellement gigantesque pour notre bœuf. La question d’un possible accaparement d’une production au détriment de l’intérêt d’un pays se pose donc réellement, ce qui inquiète Emmanuel Hyest, président de la Safer :

Il y a un problème d’autonomie alimentaire. On sait tous que quelqu’un qui investit cherche à tirer un profit, ce n’est pas anormal. Mais son profit peut aussi répondre à sa demande d’autonomie alimentaire propre. Que sur la planète on aille faire son marché de matières premières quand chacun a répondu à ses propres besoins, ce n’est pas un souci, mais quand on va directement à la source, au risque que le pays qui le produit soit lui-même dans une difficulté d’alimentation, on n’est plus dans la même règle du jeu.

L’impuissance de l’Etat

Face à cette situation, l’Etat est impuissant. Ces ventes n’ont rien d’illégales. Dans cette économie mondialisée, les sociétés de Monsieur Hu sont de droit français. Mais quand bien même il voudrait agir, l’Etat est aujourd’hui désarmé, parce qu’il y a des failles dans la réglementation. Le préfet peut refuser de délivrer une autorisation d’exploitation mais uniquement si l’acheteur a un statut d’associé exploitant. Or, il prend ici la qualité d’associé non exploitant.

La Safer est tout aussi démunie. Elle ne peut bloquer une vente que si la totalité des parts d’une société change de main. Or, les acheteurs, généralement très bien informés, se contentent d’une majorité des parts pour contrôler une société.

Le droit de préemption de la Safer, considéré jadis comme l’arme atomique du pauvre paysan, est devenu un pistolet à eau. La préemption ne représente aujourd’hui que 5% de son chiffre d’affaire. A tel point que certains notaires, comme Benjamin Travely, s’interrogent sur les pratiques de la Safer :

Nous avons des retours de confrères et de collaborateurs de notaires, qui nous expliquent des pratiques contestables. Par exemple, le fait que la Safer soit très présente sur le marché des maisons à la campagne, où il n’y a plus d’enjeux de fonciers agricoles. On a l’impression qu’elle intervient pour prendre sa part du marché et se refinancer, au détriment parfois des collectivités publiques. Par le jeu de mécanismes fiscaux particuliers, la Safer exonère l’acheteur de droits d’enregistrement, et il y a une vraie perte fiscale pour le conseil départemental et la commune concernés.

La mondialisation : problème ou solution ?

Autre question : dans une économie mondialisée, de quel droit peut-on bloquer des capitaux étrangers, lorsqu’on investit soi-même à l’étranger ? Par ailleurs, ces filières d’exportation permettent de corriger le déficit de notre commerce extérieur. En 2012, 8 milliards d’euros de vins ont été exportés, soit l’équivalent de 150 rafales.

Selon le juriste Hubert Bosse Platière, il suffirait de créer un permis d’exploiter préalable, qui serait délivré, ou non, selon l’usage que le propriétaire veut faire de sa terre.

De son côté, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) propose d’actionner le levier des subventions européennes. Le syndicat agricole souhaiterait réserver ces subventions aux réels exploitants agricoles, et non plus aux simples exécutants d’une firme. Josiane Béliard, présidente des propriétaires ruraux de la FNSEA, explique sa proposition :

Nous réfléchissons avec les autres pays européens, à un statut d’agriculteurs qui méritent les aides européennes par rapport à des exécutants qui ne méritent pas ces aides. Il faut les réserver à des chefs d’entreprises qui sont de vrais agriculteurs. Par contre, quand on voit que la reine d’Angleterre perçoit des aides européennes, c’est détestable ! On devrait arriver à faire partager cette idée aux autres pays européens.

Josiane Béliard
Josiane Béliard Crédits : Philippe ReltienRadio France

La situation est paradoxale : d’un côté, des agriculteurs ne peuvent plus vivre de leur production parce que les prix sont trop bas, et de l’autre, des exploitations sont rachetées à prix d’or par des investisseurs. Ces deux facteurs concourent cependant au même résultat : l’agriculture familiale est en voie de disparition.

Enquête Secrets d’Info de Philippe Reltien à lire et écouter ici.

Philippe Reltien

18 avril 2017

Libération: Grève de foi dans les hôpitaux publics

Filed under: Actualité, Economie, Enseignement, fonction publique, hôpital, Management, médecine — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 10:55

Par Eric Favereau 17 avril 2017 à 20:06

http://www.liberation.fr/france/2017/04/17/greve-de-foi-dans-les-hopitaux-publics_1563350

Jeudi, au CHU de Limoges. Quatre salariés se sont mis en grève de la faim (dont les deux de gauche et la personne au fond à droite, accompagnés par la secrétaire CGT de l’hôpital).Zoom
Jeudi, au CHU de Limoges. Quatre salariés se sont mis en grève de la faim (dont les deux de gauche et la personne au fond à droite, accompagnés par la secrétaire CGT de l’hôpital). Photo Thierry Laporte

Manque de moyens, absentéisme, souffrance au travail… Les nombreux problèmes observés dans le monde de la santé s’aggravent. Au point qu’à Limoges, pendant une semaine, quatre salariés ont organisé une grève de la faim, une première dans un établissement médical.

Cela fait maintenant trente-quatre ans qu’elle est infirmière au bloc opératoire du CHU de Limoges. Maryse gagne environ 2 400 euros par mois. «Quand je suis arrivée en 1982, j’avais le sentiment d’avoir un avenir, cela s’améliorait, on avait l’impression d’avancer, de faire de mieux en mieux. Et là, depuis quelques années, tout baisse, tout se dégrade. Et c’est ma grande déception. Oui, nous sommes fatigués et ce n’est pas simplement dû à mon âge.»

Des mots simples, sans exagération. Comme un aveu. Un sentiment, diffus mais bien réel, de lassitude, que l’on retrouve un peu partout dans les couloirs interminables du CHU de Limoges. Ce sentiment de ne plus trop bien faire son travail, d’être pressuré. Et cette plainte, qui n’a rien d’unique, se ressent dans beaucoup d’établissements de l’Hexagone.

Le CHU de Limoges n’est pas un cas exceptionnel. Il est, de fait, comme un grand nombre d’hôpitaux : il va bien et il va mal.

Il va bien, car dans les plus de 2 000 lits de cet établissement, derrière les 700 000 consultations externes qui ont lieu chaque année et les 50 000 séjours d’hospitalisations, on y est plutôt bien soigné, avec en plus quelques services très réputés. En même temps, tel un point noir, c’est là, dans le hall du bâtiment central, à la mi-mars, que quatre membres du personnel de la CGT et de SUD se sont installés, débutant une grève de la faim. Une initiative totalement inédite dans le monde des grands syndicats de la santé.

Pression

«Mais avait-on le choix ? nous explique Christophe Zegaid, agent de sécurité incendie, syndiqué à la CGT. Les gens sont en souffrance, il y a un taux d’absentéisme de près de 10 %. C’est énorme, cela veut dire que tous les jours sur 5 000 salariés 500 personnes ne sont pas là. Et la direction ne fait rien. Ne dit rien.»

Depuis trois ans, le CHU de Limoges s’effrite, car il est en déficit. «Nous avons autour de 6 à 7 millions d’euros de déficit pour un budget de 220 millions», explique le professeur Alain Vergnenègre, pneumologue, qui préside la Commission médicale d’établissement, la structure qui regroupe tous les médecins. Le CHU s’est, en effet, lancé dans une vaste renovation-construction d’un nouveau bâtiment : coût, 540 millions. Ne recevant que 50 millions de subventions, il doit s’autofinancer en très grande partie. Mais comment ? Plus de 60 % des dépenses hospitalières sont des dépenses de personnel. D’où la pression. «Aujourd’hui, il y a près de 900 contractuels, constate Florence, responsable de la CGT. La plupart sont des gens qui sont là depuis des années, certains depuis quinze ans. Les départs à la retraite ne sont pas remplacés, les congés maternité non plus». Et elle poursuit : «Depuis deux ans, tout s’est aggravé, les longues maladies ne sont plus remplacées. On a fait des grèves, des AG, rien. On nous répond que l’investissement est prioritaire. Les gens n’en peuvent plus.»

Équilibre incertain

«On s’est dit, poursuit le représentant de SUD, que le CHU est en train d’imploser, silencieusement, service par service. Allez voir en ophtalmo, il y a 60 personnes qui attendent, parce qu’il n’y a qu’une secrétaire pour tout faire. Elle n’en peut plus.» Et c’est donc dans ce désarroi ambiant qu’a germé l’idée d’un acte d’éclat : une grève de la faim. «On était réticent, au départ», poursuit Florence de la CGT. «Nous ne sommes pas des fous furieux, argumente un des quatre grévistes, nous sommes des pères de famille, et on ne voulait ni être des héros ni des martyrs.» Le 20 mars, ils se sont installés. En plein dans le hall. Des matelas posés par terre, puis des tables pour la pétition. Et le Samu qui a accepté de les examiner quotidiennement. «Au début, la direction nous disait qu’il n’y avait que 23 postes vacants. Une vaste blague», ironise Aymeric Martin, de la CGT. Le mouvement prend de l’ampleur, la direction se doit de réagir, appelle à la négociation. Réunion tous les jours. Le 24 mars, lors d’un conseil de surveillance, les syndicats envahissent la salle. Et disent qu’ils ne sortiront pas sans un accord.

Finalement, les deux parties se retrouvent sur la volonté de créer un pool de suppléance, avec 60 temps-plein pour les absents. Quant aux contractuels, le but est de faire en sorte que chaque année 20 % d’entre eux soit titularisé. «Enfin une réponse», notent à l’unisson la CGT et SUD. La direction générale – qui n’a pas souhaité nous répondre – a donc lâché. La grève de la faim est arrêtée. Vaille que vaille, les responsables du CHU tentent de se maintenir sur un équilibre incertain, sans avoir beaucoup de cartes en main. «Je comprends les préoccupations des syndicats même si la réalité financière est contrainte. Si l’objectif est de faire des économies, nous souhaitons maintenir la qualité des soins», avait ainsi expliqué le directeur. En mars , le même directeur au journal Populaire : «J’ai bien conscience des tensions et des difficultés qui existent. L’orthopédie est un exemple parmi tant d’autres. En gériatrie aussi, où la charge de travail est importante. Mais la réponse à apporter ne tient pas en une phrase. Elle est complexe car il y a bien sûr le contexte de resserrement financier au niveau national, que l’on doit accepter et des problématiques inhérentes au CHU de Limoges…» Il y a bien une structure pour l’amélioration de la qualité du travail, mais elle ne s’est pas réunie depuis un an.

Travail de proximité

De fait, là comme ailleurs, l’administration est coincée. Elle sait qu’elle ne sera jugée par la tutelle que sur le volet financier de son action. Pour le reste… Il s’agit de tenir. «Les défis sont nombreux», note avec philosophie le professeur Alain Vergnenègre. Pour lui, un des enjeux les plus urgents est de maintenir l’attractivité du lieu pour les médecins. La tâche n’est pas simple, Limoges est loin de Paris en train. Il manque des radiologues et des anesthésistes, 15 postes sont vacants. «On doit avoir recours à l’intérim : 1 000 euros par jour», lâche Alain Vergnenégre. Bref, le CHU doit jongler pour retenir les médecins de haut vol, d’autant qu’il y a une clinique privée qui se montre très attirante, en tout cas financièrement, pour les médecins de la région. Aujourd’hui, hors de tout cadre, les directions des hôpitaux monnayent ainsi le salaire de certains médecins hospitaliers pour qu’ils viennent ou pour qu’ils restent. «On a une augmentation d’activité de 2 % par an, ce n’est pas rien, mais avec un budget contraint, comment faire ?» poursuit le professeur Alain Vergnenégre.

Ainsi va le CHU de Limoges, indispensable mais fragile. Avec des pôles d’excellence, comme la chirurgie de la main ou la prise en charge des AVC. Dans le pôle maternité, l’équipe autour du Dr Piver est ainsi la première en France à se lancer dans les greffes d’utérus. Selon l’observatoire régional de santé du Limousin, le CHU ne fait pas, non plus, trop mal son travail de proximité, avec des séries de consultations avancées dans les territoires et les petits hôpitaux avoisinants. Mais jusqu’à quand ? Réalisée fin 2014 par l’observatoire régional de santé du Limousin sur la souffrance des soignants, une étude révélait que 23 % des médecins travaillant à l’hôpital présentaient un degré élevé d’épuisement professionnel. 10 % d’entre eux se disaient même en état de burn-out sévère.

Eric Favereau             

17 avril 2017

France Culture: Le franc CFA freine-t-il le développement économique de l’Afrique?

Filed under: Actualité, Economie, France culture — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:19

https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/le-franc-cfa-freine-t-il-le-developpement-economique-de-lafrique

La Question du jour par Guillaume Erner                 

14.04.2017

Réécouter https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=e288ab60-0f1c-4cda-bd83-aa0f5dcf6804

Aujourd’hui, le ministre des Finances, Michel Sapin, est attendu à Abidjan pour une réunion des ministres de la Zone Franc – regroupant les pays ayant pour monnaie commune le franc CFA. La plupart de ces pays sont africains et voient émerger des critiques, de plus en plus vives, contre le franc CFA.

Le ministre des Finances français, Michel Sapin, avec le président camerounais Paul Biva, avant une rencontre avec les pays de la « Zone Franc », à Yaoundé au Cameroun, le 9 avril 2016.
Le ministre des Finances français, Michel Sapin, avec le président camerounais Paul Biva, avant une rencontre avec les pays de la « Zone Franc », à Yaoundé au Cameroun, le 9 avril 2016. Crédits :
REINNIER KAZE / AFPAFP

Intervenants

  • Kako Nubukpo : Economiste, président de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF, ancien ministre togolais, co-auteur de « Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ? », ed. La Dispute.

15 avril 2017

Le Figaro: Les très chers audits de l’Assistance publique

Filed under: Actualité, Economie, Management, médecine — Étiquettes : , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 11:17

http://sante.lefigaro.fr/article/les-tres-chers-audits-de-l-assistance-publique

Par 

INFO LE FIGARO – En 2016, l’AP-HP a dépensé plus de 1,2 million d’euros en missions de conseil qu’elle est pourtant en mesure de mener en interne.

Une administration exsangue a-t-elle les moyens de dépenser les deniers publics pour faire des expertises externes qu’elle est en mesure de réaliser en interne? Selon des documents de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) que Le Figaro s’est procurés, plus d’1,2 million d’euros a ainsi été alloué à des prestataires extérieurs pour la seule année 2016.

La somme de 1,2 million d’euros représente 153 années de prise en charge de cancer du sein et 516 accouchements à l’AP-HP.

Parmi eux, des cabinets de conseil comme Capgemini, Ylios, Adopale, Toptech ou GE Healthcare. Qu’ont-ils accompli? Une mission sur la chirurgie ambulatoire pour un total de 202.080 euros. Elle visait quatre hôpitaux, dont Cochin et Lariboisière. Une autre, intitulée «optimisation des blocs opératoires» a coûté 207.900 euros pour cinq établissements (Mondor, Louis Mourier, Saint-Antoine, Cochin et Lariboisière). Encore une? «La réduction du temps d’accès aux consultations» pour la modique somme de 190.704 euros. L’audit concernait Avicenne, La Pitié, Lariboisière et Robert Debré.

En octobre dernier, la Cour des comptes épinglait la précédente directrice de l’AP-HP. Il lui était reproché d’avoir eu recours à des coachs et des consultants extérieurs privés. Montant des prestations d’audit extérieures: 3,7 millions d’euros pour trois ans de mandat. Mireille Faugère avait été débarquée en novembre 2013, officiellement pour sa gestion des urgences de l’Hôtel-Dieu, une éviction «politique», selon elle.

«Optimisation des blocs»

Interrogé par Le Figaro, un cadre du siège de l’AP tombe de sa chaise: «En interne, il existe des entités compétentes pour faire ce genre d’audits. Pourquoi a-t-on besoin de consultants externes et pour quels résultats? Martin Hirsch (directeur général de l’AP-HP depuis fin 2013, NDLR) nous avait dit qu’il n’était plus possible de dépenser ainsi l’argent du contribuable.» Devant l’intitulé des missions réalisées, ce même cadre répond: «L’optimisation des blocs? Mais on en fait depuis dix ans, il faut arrêter!» Un politique, proche de Martin Hirsch, grand connaisseur du monde de la santé et des cabinets ministériels, ajoute: «Au siège, il y a une structure appelée le cimetière des éléphants censée réaliser des audits, exactement ce qu’ils demandent à Capgemini. L’AP a de quoi faire en interne, comme toutes les grandes administrations.»

La somme de 1,2 million d’euros représente 153 années de prise en charge de cancer du sein et 516 accouchements à l’AP-HP. Le budget annuel de cette dernière est de 7,3 milliards d’euros. Amer, un médecin fait observer que ce total «c’est entre dix et quinze postes de praticien hospitalier pour une année, selon l’échelon». C’est aussi plus d’une trentaine de salaires d’infirmières en début de carrière.

Contacté par Le Figaro, Martin Hirsch, ancien haut-commissaire du gouvernement Fillon, assure pourtant: «Quand je suis arrivé à l’AP-HP, j’ai mis fin aux marchés que j’ai trouvés avec de grands cabinets de consultants. J’ai décidé qu’on n’aurait plus recours à ce type de prestations onéreuses et qui me semblaient relever de ce qu’on devait faire nous-mêmes. Cela m’a conduit à baisser le budget de la direction du pilotage et de la transformation, qui dépensait environ 1,5 million d’euros pour ce type de prestations et le ramener à 50.000 euros par an.» Des affirmations contredites par les chiffres consultés par Le Figaro.

5 décembre 2016

Isabelle Aubert-Baudron: Enquête sur les calculs des agences de l’emploi

Filed under: Actualité, Economie, Infirmières, Management — Étiquettes : , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:21

PDF en ligne à http://semantiquegenerale.free.fr/10assedic.pdf

Révision et actualisation : 3 décembre 2016

J’ai écrit cette enquête en 2004, confrontée pour la première fois de ma vie au fonctionnement des organismes sociaux. Effarée par la complexité et l’inutilité d’une bureaucratie qui se révélait aussi ruineuse qu’absurde, j’ai mis sur le papier le détail de celle-ci, afin de comprendre ce qui se passait là exactement. Consciente qu’il est impossible à des gens qui n’ont jamais été chômeurs eux-mêmes de se douter de l’existence d’un tel fonctionnement, il me semble important qu’ils puissent disposer d’un éclairage réaliste sur l’utilisation et les destinations réelles de l’argent public investi dans une « lutte contre le chômage » théorique, qui consiste en pratique à le perpétuer.

1. ASSEDIC : spoliation des indemnisés, complicité avec les entreprises malhonnêtes, gaspillage d’argent public et tâches dépourvues de sens p.2

a) Description des faits p.2

b) Autres témoignages sur des problèmes de paiement des indemnités de  l’ASSEDIC p.5

c) Inférences : éclairage que jettent les faits sur le fonctionnement de l’ASSEDIC p.9

d) Techniques utilisées pour décourager les indemnisés p.11

2. CAF : Une méthode de détection des fraudes basée sur le paradoxe du menteur p.13

 3. Un pseudo-modèle économique basé sur des sophismes p.15

a) Le « libéralisme » actuel ou la mondialisation d’une économie mafieuse p.15

b) Mécanismes et conséquences du système des négriers p.16

c) Des règles économiques truquées p.20

Conclusion p.23

8 novembre 2016

Bruno Dubuc, Eloge de la suite: La linguistique cognitive (et relative) et l’influence de Korzybski sur Laborit

Publié le 4 novembre 2016

http://www.elogedelasuite.net/?p=3322

Comme je l’ai expliqué ici, je donne cet automne un cours sur la cognition incarnée à l’UQAM. Chaque lundi, je publie dans le blogue du Cerveau à tous les niveaux un résumé de la séance que je donne le mercredi suivant. Et chaque vendredi, je fais ici des liens entre le travail de Laborit et le thème de la semaine (les présentations des séances du cours en format pdf sont disponibles ici).

Cette semaine, on a fait une brève incursion du côté de la linguistique pour montrer comment le courant de la cognition incarnée ne l’a pas épargnée. Je crois que Laborit aurait été intéressé par les idées de la linguistique cognitive contemporaine où la sémantique et les métaphores à partir du corps ont pris une grande place. Car Laborit a été très influencé par Alfred Korzybski et son concept de sémantique générale (qui lui-même peut être vu comme précurseur de la théorie de la relativité linguistique de Sapir et Whorf).

On n’a qu’à lire l’entrée en matière, que je reproduis ci-dessous, du texte traduit en anglais d’une allocution donnée par Laborit à New York  lors de la Alfred Korzybski Memorial Lecture de 1963 et intitulé « The need for generalization in biologicas research : role of the mathematical theory of ensembles » :

“Dear Friends : I am at a loss to express to you how honored I feel to be giving this lecture, and to find myself at this gathering dominated by the great figure of Alfred Korzybski . I did not have the joy of knowing him personally as did some others here, most particularly M. Kendig, who continues his thought and perpetuates his presence among us . However, his thought is written in books, and through them, I believe I can call myself one of his disciples . Although the following exposition does not make frequent reference to his name as it should, this is not a necessity for you to understand that I wrote it to honor his memory and to participate, however modestly, in the continuation of his thought .”

Pour résumer sommairement la démarche de Korszybski (1879 – 1950), on peut le lire sur sa page Wikipédia que :

« L’œuvre de Korzybski tourne autour de la fondation de ce qu’il appela lui-même une « science de l’homme ». Interpellé par les problèmes récurrents rencontrés dans la civilisation occidentale de son époque (incompréhension, misère, guerre, etc.), il entreprit d’étudier le fonctionnement de l’homme dans son environnement, à savoir la façon dont notre système nerveux perçoit, interprète et modifie, entre autres, ce qui se trouve autour de lui, afin d’essayer d’établir une méthode permettant aux hommes de mieux communiquer, de mieux se comprendre, d’agir conformément aux faits et non à des représentations erronées, acquises ou innées, dont la plupart ne prennent pas conscience (« les prémisses »). Cette recherche culmine avec son œuvre majeure, Science and Sanity […], dans laquelle il jette les bases de la sémantique générale.

Le biologiste français Henri Laborit a élaboré sur la sémantique générale sa théorie de l’inhibition de l’action et ses recherches sur la structure des organismes vivants (voir La Nouvelle Grille, L’Inhibition de l’Action). »

Je ne sais pas si l’on peut aller jusqu’à dire que Laborit « a élaboré sur » la sémantique générale le cœur de son œuvre (il a quand même fait lui-même quelques expériences fondatrices…), mais chose certaine l’aphorisme de Korzybski : « une carte n’est pas le territoire », ou encore « le mot chien ne mord pas » est souvent cité par Laborit pour rappeler que les mots ne correspondent pas à des réalités mais ne sont que des étiquettes derrière lesquels chacun met son expérience passée de chacun de ces mots.

En googlant ce deuxième aphorisme avec le nom de Laborit, on trouve d’ailleurs des choses intéressantes comme cette courte entrevue de Laborit faite par Bernard Werber (l’auteur des Fourmis, etc., qui a écrit sur son site web que « Mon oncle d’Amérique […] a longtemps été mon film culte ainsi que le livre Eloge de la fuite« …). L’entrevue est intitulée « Le mot Dieu ne mord pas » et l’on y sent particulièrement bien l’extrême prudence avec laquelle Laborit manipulait des mots aussi fortement connotés que «Dieu» (ou « liberté », ou « amour »…). Détail rigolo dans cet article : le mot « agoniste » a été écrit à la place de « agnostique » ! Je ne sais pas si l’erreur était dans la revue ou si elle provient de la retranscription, mais un tel lapsus fait en tout cas du sens quand on parle d’un pharmacologue…

Enfin, en terminant, je voudrais mentionner le blogue d’Isabelle Aubert-Baudron qui fait un travail de recherche sur l’élaboration d’une économie non-aristotélicienne, à partir de la sémantique générale d’Alfred Korzybski et où Laborit est abondamment cité (souvent par l’entremise d’Éloge de la suite… 😉 ).

Bruno Dubuc

 

31 août 2016

Mises à jour de La sémantique générale pour tous

bando_01

Alfred Korzybski

Déstructuration: Enquêtes sur les mécanismes de l’économie de marché dans le domaine de la santé

HARCELEMENT MORAL: Remake des « Dix Petits Nègres »: Enquête sur les facteurs de mortalité et de morbidité en milieu hospitalier et propositions pour en sortir

L’Europe sous tutelle

18 juillet 2016

Alternatives Economiques: Participez au tour de France des alternatives monétaires

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:03

Voir sur le même sujet: Nouvelles données sur l’argent: de quoi parlons-nous exactement?

En juin-juillet 2016, Alternatives Economiques organise la première édition du tour de France des alternatives monétaires avec la coopération du Mouvement Sol et à l’occasion de la sortie du Dossier d’Alternatives Economiques « Réinventer la monnaie».

Pendant 2 mois, plus de 20 collectifs de monnaies locales et complémentaires vous proposent une trentaine d’événements dans toute la France (et en Suisse !).

Alors ne vous contentez plus de lire les alternatives… vivez-les !

Conférences, débats, jeux, projections … Retrouvez toutes les étapes de ce premier tour de France des alternatives monétaires, en cliquant sur la carte !

Notre numéro des Dossiers d’Alternatives Economiques n° 6 : « Réinventer la monnaie », est disponible chez votre marchand de journaux et sur notre site www.alternatives-economiques.fr

Suivez l’actualité économique et sociale en vous abonnant à nos newsletters grâce à ce lien.
Site web : www.alternatives-economiques.fr
Service Relations Clients : 12 rue du Cap Vert – 21800 QUETIGNY
tél : 03 80 48 10 25, fax : 03 80 48 10 34
Retrouvez-nous sur Facebook et Twitter 

17 juin 2016

Isabelle Aubert-Baudron: Une économie non-aristotélicienne ? JUGAAD !

Hier soir sur Antenne 2 un reportage passionnant dans l’émission Un oeil sur la planète sur le concept indien de Jugaad, de Navi Radjou. Voir également sur ce concept L’innovation Jugaad, faire mieux avec moins – FUTUREMAG – ARTE

Livres de Navi Radjou

Ce concept est similaire à l’économie non-aristotélicienne que j’ai mise au point depuis la fin des années 90 à partir de la sémantique générale de Korzybski et grâce à laquelle j’ai pu mettre au point sans moyen financier, entre autres, Interzone Editions et des cours de sémantique générale en ligne.

Pour plus d’infos sur l’économie non-aristotélicienne :

Une économie de rechange ?

Une économie non-aristotélicienne :

* L’économie de marché: une économie aristotélicienne

* Déstructuration: Enquêtes sur les mécanismes de l’économie de marché dans le domaine de la santé

* Restructuration: Une économie non-aristotélicienne

* Economie A / économie non-A

Application de la démarche des mathématiciens en économie

Comment faire soi-même une dreamachine simple et pas chère (1981)

Première machine à rêver (1981)

Plus d’infos sur la dreamachine

 

17 mai 2016

La Vie des Idées: L’entreprise de dépossession

Filed under: Actualité, communicants, Economie, harcèlement, Management — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 1:24
Essais & débats

L’entreprise de dépossession

Entretien avec Danièle Linhart

par Laurent Aucher & Frédérique Barnier [22-05-2015]
Du taylorisme au management moderne, les modèles d’organisation du travail ont toujours cherché, selon Danièle Linhart, à déposséder les salariés de leurs savoirs professionnels. Cette dépossession dans le travail est aujourd’hui également subjective, ce qui la rend très difficile à combattre.
Sociologue, Danièle Linhart est directrice de recherches émérite au CNRS, membre du laboratoire GTM-CRESPPA UMR-CNRS-Universités de Paris 8 et Paris 10. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages sur le monde du travail dont L’Appel de la sirène, ou l’accoutumance au travail (Sycomore, 1981), Le Torticolis de l’autruche. L’éternelle modernisation des entreprises françaises (Seuil, 1991) et La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale (Èrès, 2015). Cet entretien a été réalisé le 13 mars 2015 à Bourges où Danièle Linhart est venue commenter le film documentaire sur le placement des jeunes chômeurs, Les Règles du jeu de Claudine Bories et Patrice Chagnard, lors d’une projection débat avec des étudiants, organisée par le cinéma de la Maison de la Culture et l’IUT de Bourges (Université d’Orléans).

19 avril 2016

Secret des affaires

  • Sur France Culture, 19 avril 2016:

6 h 30: Les Matins: Secret des affaires : l’opacité peut-elle se justifier ? Ecouter

6 h 45: Le Billet économique : Entre business et compliance, les entreprises choisissent…  Ecouter

23 janvier 2016

Anthony Atkinson : «Avons-nous oublié qui se cache derrière les chiffres de l’exclusion?»

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , — Isabelle Aubert-Baudron @ 11:44

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/21/avons-nous-oublie-qui-se-cache-derriere-les-chiffres-de-l-exclusion_1428004?xtor=EPR-450206&utm

Par Philippe DOUROUX 21 janvier 2016 à 17:21

En 1965, Anthony Atkinson lit un livre qui le décidera à se consacrer à l’étude des inégalités. Disciple de Keynes, il se range au côté d’Amartya Sen, et dénonce le cynisme d’un Milton Friedman

L’économie n’est pas une science dont l’unique objet doit être l’efficacité de la machine à produire des richesses, et les économistes n’ont pas à se consacrer exclusivement à huiler ses rouages. Ils peuvent aussi s’adresser aux citoyens pour prévenir que quelque chose ne tourne pas rond. Thomas Piketty avait pris la plume pour dénoncer la machine à accumuler du patrimoine entre quelques mains. Son inspirateur, son professeur, Anthony Atkinson lui emboîte le pas pour dénoncer les dangers d’une société qui voit se creuser les inégalités. Il rappelle une évidence : il n’y a aucune fatalité à cette situation. Les politiques libérales appliquées au milieu des années 80, dans le sillage de Thatcher et de Reagan, ont provoqué un accroissement des écarts entre riches et pauvres, alors que l’Etat-providence avait permis de les réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le constat est important, mais Anthony Atkinson ne s’arrête pas là, et propose aux pays développés 14 propositions pour réduire les inégalités et faire reculer la pauvreté.

A lire aussi L’économie, ça peut aussi servir contre les inégalités

Nous avons soumis, par courriels interposés, des dates, des chiffres, des citations à l’auteur d’Inégalités en lui demandant de nous dire pourquoi ces jalons de sa vie l’ont amené à étudier la pauvreté et l’exclusion.

Les chiffres

«On compte 122 millions de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion sociale dans l’Union européenne, et 11,5 millions en France. Ce qui fait défaut, ça n’est pas la connaissance du phénomène, c’est la volonté de combattre la pauvreté ! A l’inverse, les statistiques sur la situation des plus riches sont de plus en plus difficiles à obtenir dans un monde globalisé où les gens et leur fortune sont très mobiles.»

1965

«Cette année-là, paraît un livre qui m’a beaucoup marqué : The Poor And The Poorest. Dans cet ouvrage, Brian Abel-Smith et Peter Townsend montrent que la pauvreté n’a pas disparu malgré l’émergence de l’Etat-providence dans les pays développés. Sa lecture m’a poussé à étudier la pauvreté et à écrire mon premier livre Poverty in Britain, publié en 1969. La raison essentielle pour laquelle j’ai écrit Inégalités, c’est que les économistes se focalisent sur les riches et négligent la persistance de la pauvreté. L’un des cinq objectifs affichés par l’Union européenne dans son Agenda 2020 est pourtant de réduire de 20 millions le nombre de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion. Et que faisons-nous ?»

1984

[Cette année-là, les inégalités commencent à croître dans les pays développés quand elles se réduisaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ndlr].

«Les années 80 représentent clairement un basculement, pas seulement avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis, mais aussi dans de nombreux pays. Dans les décennies qui ont suivi, on a vu un renversement des mécanismes qui avaient permis de réduire les inégalités après 1945. Et ces retournements sont, dans une large mesure, le fruit de décisions politiques. Il est évident que c’est la conséquence de la remise en cause de l’Etat-providence.»

«Comment diable l’Europe peut-elle tolérer si facilement un tel chômage ?»

«Cette question d’Amartya Sen est une bonne question. Comment est-ce possible ? Les gens ont la mémoire courte. Quand j’étais étudiant dans les années 60, le chômage tournait autour de 1 % au Royaume-Uni ; en France, il se situait autour de 1 % ou 2 %. Aujourd’hui, l’Insee estime que le taux de chômage dépasse 10 % en France. Avons-nous oublié qui se cache derrières les chiffres de l’exclusion ?»

La loi de Baumol

[Cette «loi» se demande pourquoi les services publics sont-ils une charge du point de vue de l’économie libérale ? ndlr]

«La loi de Baumol ne vise pas spécifiquement les services publics, elle s’applique aussi aux services privés comme les théâtres ou les salles de concert. Baumol et Bowen, les deux économistes qui l’ont mis en évidence, s’intéressaient d’ailleurs aux théâtres de Broadway, à New York, mais les services publics comme la santé, ou l’éducation sont particulièrement touchés parce que le facteur humain pèse lourd. On peut robotiser la fabrication de voitures, mais il paraît difficile de concevoir des écoles sans professeurs ou des hôpitaux sans médecins. Le coût relatif de l’enseignement augmente alors mécaniquement. A un moment donné, une personne enseigne à une classe et, dans le même temps, une personne peut construire une voiture. Les progrès techniques font qu’une même personne va construire deux voitures quand l’institutrice ou l’instituteur n’enseigneront toujours qu’à une seule classe. Le coût relatif de l’enseignement a mécaniquement doublé si les salaires ont augmenté en suivant les gains de productivité dans l’industrie. La question clé est de savoir comment on valorise l’apport de l’éducation ou du système de santé. Dans le livre, j’explique que, alors que nous créons des richesses, nous devrions attacher plus d’importance aux services, comme la santé ou l’éducation. Quand un médecin soigne un mal de dos, il participe à la bonne marche de l’économie. Une partie de la productivité dépend donc de la fonction publique hospitalière ou de l’enseignement. Si cet argument de bon sens est admis, chacun peut comprendre que l’accroissement des taxes et des impôts nécessaires pour financer les services publics génèrent de la productivité et, donc, des emplois.»

Un livre à relire

«Les Exclus de René Lenoir (1) non seulement souligne l’importance de l’exclusion au-delà des questions d’argent mais montre comme la France a évolué, ou pas, depuis sa parution en 1974.»

«La responsabilité sociale des entreprises est d’accroître leurs profits»

«La première raison pour laquelle cette remarque de Milton Friedman est contestable, c’est qu’elle ne distingue pas le court terme d’un long terme. En agissant de manière irresponsable, du point de vue de leur responsabilité vis-à-vis de la société, une entreprise peut accroître ses bénéfices immédiats, mais elle risque de se mettre en danger à long terme. L’exemple de Volkswagen est de ce point de vue particulièrement clair. En trichant sur la mesure des émissions polluantes de ses voitures, le groupe automobile gagne de l’argent à court terme, mais hypothèque son avenir. La seconde objection, me paraît plus fondamentale : elle ne laisse aucune place aux principes moraux dans le management d’une entreprise.»

Le salaire minimum, c’est mauvais pour l’emploi ?

«La France a montré la voie avec le Smic, et son existence est une des raisons qui expliquent que les inégalités ont moins augmenté en France qu’en Allemagne. Je constate que l’Allemagne a instauré un salaire minimum en janvier 2015. L’objection classique des économistes, à propos du salaire minimum, est qu’il va avoir pour conséquence une réduction des offres d’emplois disponibles et empêcher le retour au plein-emploi. Les détracteurs vont dire « pourquoi les employeurs devraient-ils payer des salaires supérieurs à la productivité du salarié ? » Je réponds que la productivité n’est pas une donnée figée. La productivité des ouvriers peut augmenter. Aujourd’hui, on sait que des salariés plus motivés et plus loyaux vis-à-vis de l’équipe à laquelle ils appartiennent et de leur entreprise, travaillent mieux. Si les employeurs avaient conscience qu’il est rentable de payer des salaires plus élevés, il le ferait. C’est la question clé : un bon salaire n’est pas seulement un coût pour l’employeur, il y gagne.»

Objectif 2 % de chômage

«Fixer un objectif de réduction du chômage n’est pas, tant s’en faut, une idée hors de portée. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale doit assurer un taux d’emplois le plus élevé possible. C’est le mandat qui lui est confié par le Congrès, et c’est écrit dans ses statuts. Il n’y a pas si longtemps, en 1978, sous la présidence de Jimmy Carter, un programme d’emplois public a été approuvé par le Congrès américain, c’était le Humphrey-Hawkins, Full Employment and Balanced Growth Act of 1978. Il autorisait le gouvernement fédéral à créer un « Reservoir of Public Employment ».»

Crise

«Le mot « crise » est utilisé de manière abusive, c’est vrai. Cela reflète une vision de l’économie qui voudrait que l’état normal soit la stabilité, une mer d’huile. A mon avis, il faudrait parler d’une succession de changements. De ce point de vue, je suis en désaccord avec le discours économique dominant, qui parle d’état stationnaire à long terme, et pour lequel les crises sont des bouleversements de cet équilibre à atteindre. Je reste un disciple de Keynes, qui était très dur avec les économistes classiques et la certitude qu’à long terme tout va bien. Ce qu’il en disait en 1923, dans la Réforme monétaire, reste valable : « Le long terme est un mauvais guide pour les affaires courantes. A long terme, nous serons tous morts. Il y a mieux à faire pour les économistes que de nous dire qu’après l’orage l’océan sera à nouveau calme »

Un héritage pour tous

«Tout le monde ou presque est favorable à l’égalité des chances. Si c’est le cas, cela suppose une relative égalité face à l’héritage et les transmissions de patrimoine réalisé de son vivant. C’est pourquoi, je me prononce pour une dotation en capital. En soi, c’est une vieille idée. John Stuart Mill estimait en 1861 que l’Etat doit favoriser la répartition des richesses plutôt que leur concentration. Je propose que les recettes, issues de la taxation des héritages et de tous transferts de richesses, soient affectées à un fonds pour financer un héritage minimum universel, distribué à tous, à l’âge de 18 ans. L’héritage minimum permettrait de promouvoir l’égalité des chances.»

Le revenu universel

«Il est très intéressant de constater que cette question est aujourd’hui sérieusement examinée dans différents pays. Ça m’enchante, mais je voudrais faire avancer le débat. Nous devons admettre que le revenu de base, qu’il soit mis en place par un pays ou par l’Union européenne, doit être accordé sous conditions. Quelqu’un ne peut pas débarquer à Roissy et réclamer à la France l’attribution d’un tel revenu. C’est la raison pour laquelle on parle d’un revenu citoyen. Mais la citoyenneté ne peut pas non plus être le critère. Il y a partout, dans le monde, des citoyens britanniques. On n’en connaît d’ailleurs pas le chiffre avec précision. D’un autre côté, les membres de l’Union européenne ne peuvent limiter le paiement d’un revenu de base à leurs seuls concitoyens sans remettre en cause le principe de la libre circulation des personnes. C’est pour ces raisons que je préfère parler d’un « revenu participatif ». Dans ce schéma, ce revenu minimum de base s’adresserait à tous ceux qui concourent à l’effort commun, les salariés, les artisans, les étudiants, les personnes en formation, les demandeurs d’emploi et les bénéficiaires d’aides sociales.»

Pauvres enfants

«Je propose, comme première étape vers un revenu de base, que l’Union européenne adopte une politique sociale audacieuse en instaurant un revenu minimum pour les enfants, qui serait fixé en fonction du salaire national médian, le salaire qui divise la société en deux. Nous pourrions viser d’accorder 18 % du salaire médian par enfant, qui serait mis en place et financé par chacun des Etats membres. Ce serait une contribution importante à la réalisation de l’Agenda 2020 que s’est fixé l’Union européenne pour réduire la pauvreté et l’exclusion sociale.»

Un plan d’action à prendre ou à laisser ?

«Non. On n’est pas obligé de rejeter toutes les propositions si l’on juge certains éléments inacceptables ou irréalisables. Il ne s’agit pas de dire « c’est tout, ou rien ! » Les lecteurs peuvent piocher dans la liste, les propositions que je fais sont plus ou moins pertinentes selon les pays. La France a mis en place une Agence des participations de l’Etat, l’APE, et dispose déjà d’un mécanisme de garantie de l’épargne populaire avec le Livret A notamment, ou un revenu minimum avec le RSA, le revenu de solidarité active. Mon livre est un plaidoyer pour sauvegarder des mécanismes, des politiques qui ont permis de réduire les inégalités dans le passé. Maintenant, les 14 propositions [lire ci-contre] que je fais sont liées les unes aux autres.»

(1) Les Exclus – un Français sur dix, Le Seuil (dernière édition 1989).

Les 14 propositions d’Anthony Atkinson

Investir dans la formation et dans l’éducation est évidemment fondamental, mais Atkinson a voulu mettre en avant des propositions qu’il qualifie lui-même de plus radicales.

Les pouvoirs publics doivent encourager l’innovation qui améliore l’employabilité des salariés et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services.

En matière de concurrence, les pouvoirs publics doivent tenir compte explicitement de la question de la répartition des richesses, permettre aux syndicats de représenter les salariés et de créer, s’il n’existe pas, un Conseil économique et social réunissant les partenaires sociaux et des organisations non gouvernementales.

L’Etat doit adopter un objectif cible explicite de prévention et de réduction du chômage, et soutenir cette ambition en offrant un emploi public garanti au salaire minimum. L’objectif : 2 %.

Il faut une politique nationale des rémunérations, composée de deux éléments : un salaire minimum légal fixé à un niveau qui permet de vivre ; et un encadrement des rémunérations les plus élevées.

L’Etat doit offrir, quand cela n’existe pas, un taux d’intérêt réel positif garanti aux petits épargnants, en plafonnant le montant détenu par personne.

Une dotation en capital (un héritage minimum) doit être versée à tous lors du passage à l’âge adulte.

Il faut créer une Autorité d’investissement publique, qui gérera un fonds souverain en vue d’accroître la fortune nette de l’Etat en détenant des participations dans des entreprises et des biens immobiliers.

Nous devons revenir à une structure plus progressive des taux de l’impôt sur le revenu avec des taux marginaux d’imposition qui augmentent par tranche de revenu imposable jusqu’à un taux de 65 %, accompagnés d’un élargissement de la base fiscale.

L’Etat doit introduire dans l’impôt personnel sur le revenu un «abattement sur les revenus du travail», limité à la première tranche des revenus.

Les héritages et donations entre vifs doivent être taxés au moyen d’un impôt progressif sur les rentrées de capital du bénéficiaire au cours de sa vie.

Il faut un impôt foncier proportionnel, ou progressif, fondé sur des évaluations à jour des biens immobiliers.

Il faut verser une prestation enfant pour tous les enfants, d’un montant substantiel et imposable en tant que revenu (20 % du salaire médian).

Introduire au niveau national un revenu de participation, complétant la protection sociale existante, avec la perspective d’un revenu de base pour les enfants à l’échelle européenne. Proposition alternative : il faut rénover les assurances sociales, en relevant le niveau de leurs prestations et en élargissant leur couverture.

Les pays riches doivent relever leur objectif d’aide officielle au développement à 1 % de leur revenu national brut.

Philippe DOUROUX

18 janvier 2016

Rue 89: Histoire du management : « L’efficacité devient une fin en soi »

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:31

http://rue89.nouvelobs.com/2016/01/17/histoire-management-lefficacite-devient-fin-soi-262864

Publié le 17/01/2016 à 18h50

Au XVIIIe siècle, le management concernait la maison, les enfants et les femmes enceintes. Aujourd’hui, le monde moderne vit sous l’emprise de la gestion. Histoire politique du management, avec le chercheur Thibault Le Texier.

D’où vient le management qui règne aujourd’hui dans les entreprises  ? Comment la culture des managers s’est-elle imposée dans les entreprises  ? Et que nous fait-elle  ? Qu’amène la révolution numérique dans tout ça  ?

Le jeune chercheur Thibault Le Texier répond à ces questions dans « Le maniement des hommes » qui vient de paraître aux éditions La Découverte. Nous l’avons rencontré.

Rue89 : Pourquoi vous êtes-vous intéressé au management, sujet a priori aride et peu sexy ?

Thibault Le Texier : Parce que le management est un art de gouverner. Il pose des questions politiques  : comment on gouverne un groupe d’individus, comment on leur fait faire ce qu’on leur demande, avec des sanctions et des récompenses… C’est de la science politique, et je trouve ça passionnant.

Dans votre livre, vous expliquez que contrairement à ce qu’on pourrait penser, le management n’est pas né avec le capitalisme, l’usine, la grande entreprise… – mais dans la sphère de la maison.

C’est une partie occultée du management  : on l’associe toujours au «  business », mais j’ai découvert que les premiers manuels de management, au XVIIIe siècle, concernent la sphère domestique. Quand on parle de management, c’est au sujet des enfants, des femmes enceintes, des vieillards, des chevaux… L’idée centrale, c’est qu’on prend soin d’êtres dépendants  : des femmes enceintes, des enfants ou des malades. A ce moment-là, le management se fait dans un cadre intime, dans une économie domestique, et il est souvent lié à des relations personnelles.

Comment le management arrive-t-il dans l’économie et l’industrie ?

Pendant longtemps, les ingénieurs ne se sont pas du tout préoccupés d’organiser le travail. Pour eux, les gains de productivité pouvaient être atteints juste en perfectionnant les outils. Si on avait une bonne machine, on arrivait toujours à trouver des ouvriers pour les faire marcher.

Mais les gains de productivité mécanique sont progressivement devenus de moins en moins élevés. Par ailleurs, à la fin du XIXe siècle, il y a un vrai problème avec le travail  : on arrive mal à faire travailler les ouvriers, ceux-ci ne restent pas longtemps dans les entreprises… Autour de Frederick Taylor [ingénieur américain fondateur de l’organisation scientifique du travail et du management scientifique, ndlr] un groupe d’ingénieurs se dit alors  : «  Ce qui nous intéresse, ce n’est plus les machines – c’est d’étudier les êtres humains.  »

Mesurer l'humain

Mesurer l’humain – geralt/Pixabay/domaine public

Ils appellent leur nouvelle activité « management ». Bien sûr, ils n’ont pas lu ces manuels domestiques – mais ça fait partie d’un inconscient collectif.

Est-ce qu’on retrouve des traces de ce premier management de la maison, dans le management des entreprises ?

Le premier management insistait sur l’importance de mesurer, d’avoir des chiffres, d’établir des régularités statistiques. On faisait des graphes avec les différents stades de croissance, des plans pour bien meubler sa maison, organiser sa cuisine…

Les ingénieurs gardent cette idée, mais écartent tout ce qui concerne les relations personnelles et le soin.

Car pour les tayloriens, le problème c’est précisément tout ce qui est personnel, patriarcal, toutes les relations trop individualisées. Pour eux, les entreprises sont mal gérées parce qu’elles sont gérées à l’émotionnel. Il faut arrêter de recruter le cousin du patron, qui est complètement nul, et recruter un profil, faire des fiches de poste, tester des compétences, former les gens…

« Le Facteur humain », film de Thibault Le Texier

(Thibault Le Texier est aussi réalisateur et a fait ce film d’archives sur l’imposition de la logique managériale dans la maison)

Comment le management s’installe-t-il dans les entreprises ?

On commence par rationaliser les environnements de travail. L’idée est que si on paramètre l’environnement de manière contraignante, les individus travailleront comme on l’attend d’eux. Le plus frappant c’est bien sûr la chaîne d’assemblage, où l’ouvrier est obligé de suivre la cadence s’il ne veut pas couler.

Il y a ensuite le fait de capter les savoirs. Avant, les ouvriers possédaient les savoir-faire sur leurs tâches, tout comme ils possédaient leurs outils. Mais le management va étudier les tâches et les décomposer – avec des caméras, des chronomètres… Ces savoirs du travail sont alors captés par le manager, qui se trouve en position de monopole.

Il y a enfin l’idée de fixer des objectifs, de tout codifier, de tout mettre noir sur blanc – alors que l’oralité était caractéristique du premier management. Tout est noté dans des formulaires, des fiches, des cahiers, des registres, des budgets… On vit toujours sur certaines techniques développées à ce moment-là.

Comment réagissent les travailleurs  ? Y a-t-il des protestations  ?

Quand j’ai commencé mes recherches, j’étais sûr qu’il y avait eu des révoltes d’ouvriers, de syndicats… Mais en fait, très peu. Il n’y a pas eu de vagues de grèves gigantesques, pas d’opposition très forte, juste des petites révoltes par ci par là. Mon hypothèse, c’est que le management est arrivé à un moment où les ouvriers étaient déjà disciplinés, déjà rentrés dans une discipline d’usine. C’était une violence supplémentaire, acceptée comme l’ordre des choses.

Avec le management s’impose aussi l’idée que l’efficacité est une chose essentielle…

Avant, le travail était valorisé pour lui-même : le but était d’être industrieux, dur à la tâche – mais pas forcément efficace. Avec les ingénieurs, l’idée d’un rendement maximal s’impose comme fin en soi. Des ingénieurs déclarent  : il ne faut plus juger l’efficacité en termes de morale, mais la morale en termes d’efficacité. Et le management participe vraiment à cette promotion de l’efficacité.

Plus une société devient technique, plus l’efficacité devient une valeur – là où on avait pu avoir l’honnêteté, la liberté, le courage, l’honneur…

On le voit dans le domaine politique  : le critère c’est l’efficacité, qui a remplacé, par exemple, celui de justice. On ne demande plus, par exemple  : «  Est-il juste d’accueillir les réfugiés  ?  » mais  : «  Quel est le nombre de réfugiés optimal qu’on peut accueillir  ?  »

Comment s’explique la place importante prise par le management dans les entreprises depuis les années 1950  ?

Le management lui-même a assez peu changé, les noms changent mais les théories de base restent les mêmes. Ce qui a changé, par contre, c’est la place que l’entreprise a pris dans la société. A mesure que l’Etat s’est désacralisé, l’entreprise a pris une place centrale dans la société, symbolisant le progrès technique, la croissance, la prospérité… La classe moyenne s’est aussi développée, et la catégorie des cadres est devenue dominante. De façon générale, la société s’est repolarisée autour de l’entreprise et de la culture managériale.

Vous montrez bien comment l’essor du management est lié à celui des techniques. Justement, les technologies numériques font-elles le lit de cette culture managériale  ?

Ça managérialise encore plus la société et les individus. Le management repose sur le remplacement des relations personnelles directes par des médiations. Or la technologie est précisément un art des médiations. Plus on introduit de médiations, plus le management se développe facilement.

Toutes les relations médiées par la technique sont très facilement managérialisables. Parce qu’elles sont déjà un peu dépersonnalisées, déjà soumises à la logique du calcul, de la mesure, elles sont déjà contraintes par des éléments techniques… De la même façon, elles deviennent très facilement marchandisables. Quelque chose qu’on peut calculer, mesurer, organiser se manage et se vend très facilement.

Vous avez des exemples  ?

Par exemple, le Quantified Self. A partir du moment où on peut se mesurer, mesurer ses cycles de sommeil, son cholestérol, on peut commencer à agir dessus et manager ces réalités là. Quand on a un outil, on l’utilise. La première étape c’est mesurer, ensuite c’est prescrire.

Le Quantified Self c’est l’aboutissement rêvé d’un management où les gens s’auto-managent, sans besoin de personne…

Exactement. C’est aussi un signe d’à quel point on est imbibé par le management, à quel point ça nous semble naturel, à quel point les gens peuvent appliquer une logique technique à leur existence ! Avant le développement de soi, c’était être vertueux, développer des vertus, être charitable, être un citoyen responsable… Aujourd’hui on est dans un truc purement instrumental  : c’est optimiser des performances, atteindre des objectifs, améliorer des scores, avoir une bonne moyenne… L’efficacité devient une fin en soi.

Plus la technique et le marché vont être liés, plus on va aller vers des formes de relation assez simples. On évacuera tout ce qui ne rentre pas dans l’équation, tout ce qu’on ne sait pas mesurer, ce qui est insensible, subtil, tout ce qui est très contingent et très personnel.

La logique même de la technologie, c’est la standardisation et c’est réduire la complexité humaine à des paramètres, à des standards. Et le management correspond parfaitement à ça. Il ne cherche pas à éliminer les hommes – mais à rationaliser ce qu’on ne peut pas automatiser, donc l’homme. Le management c’est la philosophie d’un monde technique.

L’histoire que vous racontez, c’est aussi celle d’une extension des territoires managés  : l’espace, les gestes, l’intime… Comme si, justement parce que ça ne marchait jamais, il fallait toujours aller chercher plus de territoires à manager.

Oui. On inclut chaque fois de nouveaux éléments dans l’équation. Il y a une sorte de boulimie  : les managers absorbent toutes les disciplines des sciences humaines dans l’idée de codifier tous les aspects de l’existence. Le management se pense comme une science totale de l’être humain, avec l’idée d’intégrer tout ce qui se fait : sociologie, psychologie, la science politique, l’ingénierie, la biophysique…

Mais c’est une pseudo-science. L’histoire paradoxale du management, c’est que ça ne marche jamais  ! De nouvelles écoles surgissent mais on ne trouve jamais la formule magique pour que les gens travaillent, restent dans la boîte et donnent toute leur énergie…

Parce que l’être humain est complètement irrationnel  ! Ce sont des émotions, des comportements. Le management moderne s’est construit en évacuant tout ce qui est individuel, interpersonnel… et c’est ce qui revient par la fenêtre en permanence.

Face, justement, à l’extension des territoires gérés – les relations amoureuses, amicales, la famille, le travail, le corps etc etc. – qu’est-ce qu’il reste comme territoires échappant à ces logiques  ?

Assez peu  ! On est tellement imbibés de cette logique qu’on l’applique un peu à tout. C’est ça pour moi la grande force du management  : ce n’est pas du tout un complot, où l’on pourrait pointer du doigt des responsables et les renverser en les démasquant.

Dépasser cette rationalité managériale c’est prendre conscience de ça. L’ennemi c’est nous. C’est nous qu’il faut transformer.

Qui est contre l’efficacité aujourd’hui  ? L’objet de mon livre, c’est de dénaturaliser ça. Ce qui est naturel, pour un être humain, c’est plutôt de s’occuper de ses proches, d’être familier et personnel. Ce mode froid et instrumental de traiter le monde et les gens, c’est quelque chose d’assez fou. C’est complètement anti-naturel.

4 novembre 2015

« Inside jobs »

Filed under: Actualité, Economie, Film — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 8:36

Inside Job (2010) Full Movie English – Matt Damon, William Ackman, Daniel Alpert

Film (2010)

Inside Job est un film documentaire américain produit, écrit et réalisé par Charles H. Ferguson sorti en 2010. Il analyse les causes de la crise financière mondiale débutant en 2007 et a remporté l’Oscar du meilleur film documentaire en 2011.

Libération: «Inside Job», les effets spécieux de la finance

2 octobre 2015

Alter Eco+Plus: Les « trois mensonges » de la finance

http://www.alterecoplus.fr/economie/les-trois-mensonges-de-la-finance-201509280952-00002185.html

Gilles Raveaud

28/09/2015

La vérité sort de la bouche des banquiers centraux. Dans un discours prononcé le 21 septembre dernier, Mark Carney, actuel gouverneur de la Banque d’Angleterre, a mis en évidence ce qu’il appelle les « trois mensonges » de la finance moderne : faire croire que l’on peut s’endetter infiniment sans risque ; dire que les marchés s’auto-équilibrent ; affirmer que les marchés sont moraux. Une bombe venue d’outre-Manche contre ce qui s’enseigne à Harvard ou nous est répété par Bruxelles ou Bercy.

Premier mensonge : « cette fois-ci, c’est différent »

De façon étonnante, Carney commence par faire l’éloge de la politique monétaire britannique des années 1970 et 1980, qu’il juge « responsable démocratiquement » et « hautement efficace » dans la lutte contre l’inflation. Mais c’est pour indiquer immédiatement que « ces innovations n’ont pas permis une stabilité macroéconomique durable. Loin de là ».

En effet, sous les eaux calmes de la stabilité des prix (ceux des biens et services, pas des actifs), grondait le monstre de la dette, qui devait se réveiller avec fracas en 2008. En cause, la démographie, mais aussi « la stagnation des salaires réels de la classe moyenne (elle-même due à la technologie et à la mondialisation) », l’endettement étant par ailleurs facilité par les innovations financières et l’abondance de l’épargne.

«Les marchés ne s’équilibrent que dans les manuels. Dans la réalité, les gens sont irrationnels»

Surtout – et c’est là que réside le mensonge, nous dit Carney – « la complaisance des individus et des institutions, nourrie par une longue période de stabilité macroéconomique et de prix en hausse des actifs, a fait croire que cet endettement sans remords était raisonnable ».

Selon Carney, que l’on ne suivra pas forcément sur ce point, une fois la crise installée, les décideurs politiques « ont rapidement pris leurs distances avec les idées reçues développées durant la période de Grande Modération » pour « réapprendre les leçons de la Grande Dépression (des années 1930) ».

Mais il constate avec inquiétude que la Chine est elle aussi assise sur des montagnes de dettes (qui s’approchent désormais de 200 % du PIB)…

Deuxième mensonge : « les marchés s’équilibrent toujours »

C’est le mythe central de la science économique contemporaine : selon elle, la « loi » de l’offre et de la demande, conséquence inévitable de la « libre concurrence », est censée garantir que quantités offertes et demandées s’égalisent, permettant ainsi l’utilisation la plus efficace possible des ressources disponibles.

« Les policymakers ont été capturés par le mythe selon lequel la finance peut s’autoréguler et s’autocorriger »

Comme le dit Carney, « les policymakers ont été capturés par le mythe selon lequel la finance peut s’autoréguler et s’autocorriger spontanément ». Or, note-t-il, loin de l’image rassurante de l’équilibre, il y a des déséquilibres sur tous les marchés, que ce soit le marché des biens, celui du travail ou ceux des actifs.

Et dire que les marchés s’équilibrent toujours a deux conséquences dangereuses.

Tout d’abord, il devient alors impossible de détecter les bulles, puisque les prix sont censés être « corrects », loin du fonctionnement réel des marchés financiers (que Carney décrit en faisant directement référence au « concours de beauté » de Keynes, certains banquiers centraux ont de bonnes lectures !). De plus, toute instabilité doit alors être attribuée à des distorsions de marché ou à l’incomplétude des marchés, appelant à « créer de nouveaux marchés » pour pallier les insuffisances des anciens – ce que Carney qualifie de « progresser en reculant sans cesse ».

« Quand des imperfections existent (c’est-à-dire toujours), ajouter des marchés peut parfois aggraver les choses »

Or, insiste Carney, « les marchés ne s’équilibrent que dans les manuels. Dans la réalité les gens sont irrationnels, les économies sont imparfaites et l’état de la nature [c’est-à-dire la situation économique réelle, ndlr] lui-même ne peut être connu ». De ce fait, « quand des imperfections existent (c’est-à-dire toujours), ajouter des marchés peut parfois aggraver les choses »– comme le montre l’exemple des dérivés de crédit, qui ont multiplié les risques au lieu de les diviser comme promis.

Carney démonte ensuite la cathédrale de la science économique, le modèle d’Arrow-Debreu, dont les hypothèses de marchés complets (c’est-à-dire prévisibles dans tous leurs états futurs) sont, dit-il, « absurdes en tant que description du monde réel ». Délaissant la tradition néoclassique, Carney se tourne vers Frank Knight et sa notion « d’incertitude » qui a pour conséquence que les choix individuels sont effectués sous un « semblant de connaissance », les variations d’humeur des participants au marché étant elles-mêmes soumises aux « esprits animaux » mis en avant par Keynes.

Troisième mensonge : « les marchés sont moraux »

Bien sûr, Carney n’omet pas de mentionner les nombreuses qualités des marchés, source de prospérité, de croissance et instruments de gestion des risques. Mais il note que « laissés à eux-mêmes, les marchés peuvent avoir des tendances à l’excès et à l’abus ».

Carney veut « reconstruire des marchés justes et efficaces », qui soient « professionnels et ouverts »

C’est notamment le cas des marchés financiers, où « les valeurs deviennent abstraites et relatives » et où « la foule peut emporter avec elle l’intégrité de l’individu ». Pour opérer, les marchés ont besoin du « consentement de la société » ; or, ce consentement est remis en question par les récents scandales (Libor, Forex, etc.).

Pour restaurer cette confiance, Carney veut « reconstruire des marchés justes et efficaces », qui soient « professionnels et ouverts », et non « informels et fonctionnant comme des clubs ». Or, cela suppose que « tous les acteurs du marché, publics et privés, reconnaissent leurs responsabilités pour le système dans son ensemble ».

Quelques vrais mensonges

Pour Carney, il est plus facile que par le passé de résister à ces mensonges.

Pour répondre au premier (l’affirmation des réussites de l’innovation financière), il estime que la Banque d’Angleterre possède des « pouvoirs considérables » pour promouvoir la stabilité financière. Elle a accru les exigences en capital des banques et a resserré les conditions d’octroi des crédits immobiliers. Ainsi, le « too big to fail » (l’obligation de secourir aux frais du contribuable les grandes institutions financières en difficulté) est-il en recul, grâce à la suppression des subventions publiques implicites et l’accroissement de la concurrence.

Carney appelle à une responsabilisation accrue des individus et des entreprises, à des peines plus lourdes pour les tricheurs

Face au deuxième (la revendication de l’auto-équilibrage des marchés), des réformes ont eu lieu pour démêler l’écheveau des produits dérivés complexes, et la Banque est désormais prête à agir en tant que « faiseur de marché en dernier ressort » en cas de besoin.

Pour répondre au troisième (la prétendue dimension morale des marchés), Carney estime que des changements ont déjà eu lieu dans les politiques de rémunération, ou concernant la clarification des responsabilités des dirigeants.

Mais, note-t-il, « il faut en faire plus » (ouf !).

Et Carney d’appeler à une responsabilisation accrue des individus et des entreprises, des peines plus lourdes pour les tricheurs.

De plus, afin que le débat se poursuive, la Banque d’Angleterre a ouvert un forum où chacun peut déposer ses propositions de réforme afin de construire des marchés « qui méritent le consentement de la société et qui renforcent le capital social ».

Du poids des croyances

A lire Mark Carney, on ressort stupéfait des critiques adressées à ce qui est enseigné dans les « meilleures » universités du monde, ou aux principes qui guident les fondements mêmes de l’Union européenne. Lire un banquier central qui s’appuie sur une lecture radicale de Keynes ou de Knight et qui traite le modèle Arrow-Debreu d’absurdité, cela nous change de Jean-Claude Trichet et de sa dévastatrice « désinflation compétitive »

Mais on sera par contre moins convaincu des changements intervenus dans la régulation de la finance depuis que la crise a éclaté en 2008. Pour remettre la finance au pas et tirer les conclusions en termes de politique économique des saines lectures citées ici, il faudrait un changement politique et intellectuel de grande ampleur qui tarde à venir.

Gilles Raveaud

Libération: Mentir, c’est du boulot

Filed under: Actualité, communicants, Economie, Management — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 12:04

Par Sonya Faure et Amandine Cailhol 23 septembre 2015 à 20:16

http://www.liberation.fr/debats/2015/09/23/mentir-c-est-du-boulot_1389205

Telle qu’elle est organisée aujourd’hui, l’entreprise pousse les salariés à pipeauter. Pour travailler mieux, remplir des objectifs ou cacher une réalité. Et ce n’est pas sans conséquence sur la santé de l’employé.

On connaissait les CV arrangés. Les candidats de 23 ans avec des expériences dignes d’un salarié senior et un anglais-espagnol-allemand-turc «courant». Bien sûr, depuis toujours, les vendeurs jouent de subtils stratagèmes pour pousser à l’achat. Et si les trains s’arrêtaient aussi souvent en pleine voie que l’affirment les salariés en retard à leurs supérieurs, le patron de la SNCF, Guillaume Pepy, serait déjà en prison. Bref, le mensonge dans le monde du travail est une vieille histoire. Mais, si finalement c’était tout un pan du travail qui était truqué ? Si, au-delà des petites tricheries individuelles, c’était l’organisation de l’entreprise actuelle qui poussait les salariés à mentir – parfois contre leur gré ? C’est la thèse exposée dans le livre, paru ce mois-ci aux éditions PUF, du psychologue clinicien spécialiste du monde du travail Duarte Rolo, qui a étudié le cas d’un centre d’appels téléphoniques (lire page 5).

Et il n’est pas le seul à pointer cette tendance. Même du côté des DRH, on s’en inquiète. «Le mensonge est aujourd’hui devenu un phénomène structurel dans les entreprises, explique Luc Loquen, qui a été directeur des ressources humaines dans un gros groupe pharmaceutique et dans un quotidien régional avant de devenir consultant (1). Je ne parle pas du petit mensonge intentionnel, mais de ce phénomène beaucoup plus général de distorsion de la réalité. Quand on vous amène à décrire le réel à travers des tableaux de bord et des grilles, vous êtes obligé de la transformer, de l’abîmer : toute la réalité ne peut se traduire en chiffres. Et face à ce mensonge structurel, les dirigeants, qui n’ont plus qu’une vision faussée de la réalité, prennent des décisions complètement détachées de la réalité.»

Une situation extrême qui touche surtout les entreprises qui ont poussé trop loin cette logique managériale et qui peut finir par leur coûter cher. Sans doute, le scandale Volkswagen (lire aussi pages 16-17) est l’illustration paroxystique de ce «mensonge en entreprise». Quand on ment aux consommateurs avec l’objectif de vendre plus, on implique aussi les salariés. Partagé entre course à la productivité et campagne de communication, le secteur automobile est loin d’être à l’abri de ces pratiques. «La direction vend du 100 % qualité aux clients dans ses spots publicitaires, mais sur les chaînes de production, c’est parfois une autre histoire, estime Fabien Gâche, délégué central CGT chez Renault. D’ailleurs, on n’a jamais vu autant de rappels de véhicules dans l’histoire de l’automobile.»

Restauration

«Si je respecte la procédure qualité, les poulets ont le temps de décongeler»

Au travail, tous les mensonges ne se valent pas. On peut mentir pour travailler mieux. Dans l’hôtellerie, les réceptionnistes empoignent parfois leur téléphone, devant un client mécontent et agressif, mimant une discussion avec la direction et prenant fait et cause pour le client… alors qu’il n’y a personne au bout du fil (2). Il ne s’agit pas vraiment de duper un client pigeon, mais de désamorcer son agressivité.

Le mensonge, qu’il se destine à la clientèle ou à la hiérarchie, peut aussi être plus général, imposé, même indirectement, par l’organisation du travail. Comme dans ce restaurant parisien appartenant à une chaîne d’envergure nationale. Un employé raconte son travail à la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier (3) : «Si je respecte la procédure qualité au moment de la réception des palettes de viande congelée, les poulets ont le temps de décongeler. Alors je fais mon travail, et après, je m’occupe de leurs papiers.» C’est-à-dire mettre les poulets au congélo avant de remplir le formulaire D32 ! Ainsi, le salarié désobéit, fausse les procédures de reporting… mais pour le bien du client.

La réflexion de ce restaurateur, la chercheuse l’a trouvée typique des stratégies de dissimulation qui ont envahi, selon elle, le monde du travail. «Combien de fois j’ai entendu un salarié me dire : « Qu’on nous laisse bosser ! » Dans toutes les grandes organisations, on demande à chacun d’atteindre des scores et des objectifs chiffrés – qui ont un impact sur l’avancement, les augmentations, la fermeture d’un service entier. Les salariés sont donc incités à fabriquer des chiffres conformes à ce qu’on attend d’eux : un travail en soi, qui vient en plus de leur « vrai » travail.»

La tromperie est double. Car aux salariés qui faussent les chiffres, contraints et forcés, répond une hiérarchie qui fait semblant de ne pas voir qu’on lui ment. C’est l’autre face, entendue sans cesse, par Marie-Anne Dujarier lors de ses enquêtes de terrain : «Les organisations du travail passent beaucoup de temps à produire des chiffres dont elles savent qu’ils ne sont pas fiables… De toute façon, ils ne sont pas utilisés pour prendre des décisions, mais plus souvent pour justifier une décision déjà prise.»

Secteur bancaire

«On en arrive à vendre une garantie prévoyance à une personne âgée sans héritier»

«La multiplication des échelons hiérarchiques, le reporting, l’utilisation des mails et des messageries internes pour « se couvrir », sont des facteurs de mensonge gigantesques», témoigne le consultant en ressources humaines Luc Loquen. Même dans les banques ? Difficile à croire, vu la réglementation qui structure le secteur. «Nous avons un devoir de franchise, un système de certification des conseillers et un principe de vérité absolue qui interdit la vente forcée», précise Jean-Yves Lespert, délégué syndical Unsa au sein du groupe BPCE (Banque populaire et Caisse d’épargne). Mais même ici, la culture de la performance peut conduire certains agents à des «débordements» ou «dérapages», reconnaît-il. La faute à la pression commerciale et aux objectifs de vente qui pèsent sur eux tout au long de l’année. «La direction instaure des « temps forts ». C’est-à-dire que pendant une période, nous avons des objectifs chiffrés sur certains produits à vendre aux clients. A cela, s’ajoutent les « temps chauds » mis en place par les petits chefs. Mais 300 000 euros de crédits à la consommation à faire en une semaine, c’est impossible ! explique une employée de la Caisse d’épargne, responsable syndicale CGT. Certes, officiellement, la direction dit qu’il faut proposer des produits adaptés aux gens, mais dans les faits, elle nous pousse à vendre toujours plus. C’est contradictoire ! Résultat : les agents font du forcing. Cette pression les pousse à proposer des produits pas forcément adéquats. Quand ils ont un client en face, ils ont une petite musique dans la tête qui leur dit : « Il faut que je lui colle une assurance ».» (4)

Outre les impératifs chiffrés, d’autres «règles officieuses» mises en place par la direction pèsent sur le travail des employés de banque, selon cette conseillère bancaire. Par exemple, la validation d’un prêt immobilier peut être conditionnée, selon elle, par l’adhésion du client à d’autres services, comme une assurance ou une carte premium. «Du coup, sans vraiment mentir, mais en usant de langages détournés, les agents poussent à l’achat. On en arrive à vendre une garantie prévoyance à une personne âgée qui n’a pas d’héritier !» ajoute-t-elle.

Pôle emploi

«Il y a une forme de mensonge institutionnel»

A Pôle Emploi, même les mots sont truqués. C’est en tout cas ainsi que cet ancien cadre, qui a longtemps travaillé au siège, analyse la novlangue de l’agence de reclassement. «J’ai mis un peu de temps à comprendre que lorsqu’un conseiller disait : « Aujourd’hui, j’ai dû faire de la gestion de liste », ça voulait dire qu’il avait radié un chômeur. Il y a, à Pôle Emploi, un système d’euphémisation permanente qui est une forme de mensonge à soi-même. Cette autodissimulation est une mise à distance qui permet de faire son travail, de ne pas se laisser envahir par les situations de détresse auxquels les agents sont parfois confrontés.»

Rose-Marie Péchallat, une ancienne salariée de la maison, aujourd’hui retraitée, anime le site de conseils aux chômeurs Recours radiation. Elle parle à propos de l’institution de «mensonge institutionnel : quand le gouvernement annonce des mesures pour renforcer le contrôle, puis finit par habiller le tout dans une logique d’amélioration de l’accompagnement, cela a une incidence sur les agents. On leur dit que les actions de contrôle sont motivées par de bonnes intentions, donc ils le font plus volontiers.» Pour elle aussi, le discours de l’institution inciterait donc les agents à se mentir à eux-mêmes.

La question de l’image – la sienne et celle de l’institution – entre également en jeu. «Les agents sont amenés à jouer avec la réalité pour défendre leur institution. Ils mouillent le maillot pour faire passer la pilule», note ainsi un conseiller. Exemple avec les offres d’emploi bidons qui polluent parfois la plateforme Pôle Emploi. «Quand un allocataire s’en plaint, on explique qu’il peut y avoir des bugs avec Internet, on essaye de défendre le bifteck, raconte l’agent. Et si ce n’est pas pour sauver l’image de Pôle Emploi, nombreux sont les agents qui essayent au moins de préserver leur image personnelle.» Comme dans n’importe quelle entreprise privée, les agents de Pôle emploi (institution publique) pointent surtout le poids des objectifs fixés par la hiérarchie. «Quand Pôle Emploi décide de mettre en place une formation collective ouverte à douze personnes et que, à trois jours de l’échéance, on n’a que trois inscrits, c’est le branle-bas de combat pour vendre la camelote. Il faut rendre le truc le mieux possible, même si on sait que le contenu de ces formations garage n’est pas folichon», explique le conseiller. Pareil pour les contrats aidés. «Nous avons des objectifs chiffrés par agence. Mais on connaît l’envers du décor de ces emplois mal payés et qui ne mènent pas à grand-chose. Pourtant, on est obligé de les vendre, poursuit-il. Quitte à convaincre avec des arguments hasardeux.» La direction de Pôle Emploi se défend, de son côté, de mettre la pression à ses salariés. «On ne demande pas aux agents de remplir des cases, mais de proposer des solutions. Il ne s’agit pas de prescrire pour prescrire, mais de personnaliser le suivi.»

Mais le détournement de la vérité peut prendre une forme plus directe et plus organisée. Exemple, cette agence d’Ile-de-France, dans laquelle les agents ont reçu un mail interne (que Libération a pu consulter) les invitant à «ne pas dire au demandeur d’emploi qu’il y a un refus de prise en charge de la formation faute de budget». Ce qui ne surprend pas Rose-Marie Péchallat : «Désormais, avec les restrictions budgétaires, c’est un vrai combat d’obtenir une formation financée par Pôle Emploi. Il y a beaucoup de refus et il est difficile d’avoir une décision écrite avec une explication précise.» Une pratique généralisée ? Non, à en croire la direction de Pôle Emploi qui précise qu’il ne s’agit pas d’une consigne nationale, mais d’une initiative locale «visant peut-être à éviter les frustrations des demandeurs d’emploi ou à leur éviter des explications administratives trop complexes».

Face à ces situations, parfois complexes, les salariés réagissent chacun à leur manière. «Il ne faut pas croire que tous les agents sont aux ordres, nuance un salarié de Pôle Emploi. Si certains sont dans le cynisme, le « fayotisme », d’autres, et c’est la majorité, se révoltent.» Dans les banques, les employés sont parfois aussi soumis à des choix cornéliens qui peuvent les miner. «Entre les objectifs commerciaux d’un côté et les principes déontologiques, les collègues se retrouvent face à des injonctions paradoxales. Il en résulte des situations psychologiques compliquées. Les gens perdent tout repère et toute crédibilité envers eux-mêmes, poursuit Jean-Yves Lespert, également élu au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de la BPCE. Et ce d’autant que les moindres performances commerciales peuvent entraîner la perte d’avantages financiers ou être utilisées par les managers pour refuser une demande de congés.» Mais certains résistent à cette pression.

«Le mensonge en agence, ça existe, mais en cas de difficultés, les conseillers invitent de plus en plus les clients à écrire à la direction. C’est une façon de la mettre devant ses responsabilités», dit une salariée du secteur.

Pour le psychologue Duarte Rolo, l’auteur de Mentir au travail, l’injonction à dissimuler, voire à tromper, peut avoir des conséquences graves sur la santé au travail (lire interview ci-contre). «L’inconvénient, ajoute Marie-Anne Dujarier, c’est que le travail réel doit alors être dissimulé. Ce que vous faites « vraiment » doit être caché aux collègues. Or, l’échange avec eux à ce sujet est très important pour la performance et la santé au travail. Pouvoir dire à son voisin de bureau : « Je n’y arrive pas. Et toi, comment tu t’en sors, réellement, et non pas comme le décrivent les procédures et les normes. Comment fais-tu, pour de vrai ? »»

(1) Le mensonge dans l’entreprise, Privat, 2003.

(2) Valérie Ganem l’a démontré dans la Désobéissance à l’autorité, Puf, 2012.

(3) Auteure du Management désincarné, éditions La Découverte 2015.

(4) Contactée par Libération, la direction de la BPCE n’a pas souhaité répondre.

Sonya Faure , Amandine Cailhol             

 

16 août 2015

France Culture: Ateliers de la création: la dépossession

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-14-15-la-depossession-2015-08-16

Enregistrement: http://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=5061763

    Un effet de la  gestion industrielle du travail

                                                                    Un documentaire de Benoit Bories, Charlotte Rouault et Marie-Laure Ciboulet

Le travail – Management Mirjana Farkas © DR

Selon plusieurs études de terrain en médecine du travail, la souffrance psychologique induite par la perte d’autonomie du salarié dans son travail est une des plus importantes. Cette dépossession peut tout à fait s’apparenter à une déqualification puisque le travailleur se voit déposséder des savoir-faire dont il était le porteur. Quels sont les processus managériaux qui font qu’une personne exerçant une activité « artisanale » ou porteuse de « savoir-faire » se voit peu à peu reléguer à un rôle d’exécutant au sein d’une chaîne dont elle ne maîtrise pas la gestion ? Quels sont les effets sur le travailleur lui-même en terme de perte de sens au travail et de souffrances psychologiques ?

Le documentaire « La dépossession » tentera de donner quelques éléments de réponse en donnant la parole à des salariés de différents corps de métier (la poste, éducation spécialisée, inspection du travail, agriculture et construction automobile) porteurs de mêmes problématiques.

Management © Libre de droit

A la technique : Georges Tho et Emmanuel Armaing

Mixage : Phlippe Bredin

17 juillet 2015

Le Monde: Les monnaies complémentaires, un rempart contre le capitalisme financier ?

Filed under: Actualité, Alternative, Association, Economie, monnaies alternatives, Recherche — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 2:17

Et si, un jour, votre grand-mère payait son aide ménagère avec une autre monnaie que l’euro ? Pas en drachmes, bien sûr, mais en gonettes à Lyon, en sols-violettes à Toulouse ou en euskos à Bayonne. C’est ce que permettra peut-être le projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, qui sera examiné par le Sénat à la fin du mois de juillet. Douze mois après la promulgation du texte, le gouvernement, prévoit-il, remettra au Parlement « un rapport relatif à l’émission d’une ou de plusieurs monnaies complémentaires pour l’autonomie ». Autrement dit la possibilité, pour les personnes âgées, de payer les services des associations avec des billets, des pièces ou des chèques libellés dans une autre monnaie que l’euro.

image: http://s2.lemde.fr/image/2015/07/09/534×0/4677055_6_4b77_2015-07-06-b5685c3-16527-1ve77se_5395aabe7118d92e0041d085ce6b7989.jpg
Philippe Turpin/Photononstop

Lentement, mais de façon plus visible depuis que la loi Hamon sur l’économie sociale et solidaire de 2014 leur a donné une existence officielle, les monnaies complémentaires font leur chemin, notamment dans les têtes. En janvier, un rapport intitulé « D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité » a montré l’ampleur du phénomène. S’agit-il, comme le soutiennent ses promoteurs, d’une révolution souterraine, capable de subvertir le capitalisme tel qu’il fonctionne aujourd’hui, et donc la promesse d’une alternative économique ?

L’existence d’une monnaie unique, à l’échelle d’un Etat ou d’une communauté d’Etats, n’est pas aussi ancienne qu’on pourrait le croire. En France, de multiples monnaies, locales et étrangères, avaient cours sur le territoire du royaume jusqu’aux premières tentatives d’unification royales, au XIVsiècle – objectif atteint par la Révolution et l’Empire. Elles partageaient alors la fonction de moyen d’échange avec des objets variés selon les époques ou les latitudes, comme le sel ou les coquillages… Depuis, la théorie économique et la pratique politique des Etats proclament que, pour que les marchés fonctionnent de manière optimale et confiante, la monnaie doit être universellement reconnue et émise par une puissance publique unique et souveraine sur un territoire donné.

Les monnaies complémentaires sont imprimées et distribuées gratuitement par des associations locales à leurs adhérents, qu’ils soient producteurs ou consommateurs

Pourtant, à chaque période de crise, lorsque la liquidité, le crédit ou la confiance dans l’autorité émettrice viennent à manquer, les acteurs économiques recréent spontanément des moyens d’échanger. En 1929, les entreprises suisses victimes des faillites bancaires avaient ainsi créé une monnaie, le wir, pour se faire crédit entre elles : elle existe toujours et elle est utilisée par 65 000 PME ! Mais le cas le plus fréquent concerne des communautés locales, et l’on parle alors de monnaie locale complémentaire. En 1998, la population d’une favela de Fortaleza, chassée vers la périphérie urbaine par un programme immobilier, et dès lors coupée de ses circuits économiques, avait ainsi créé le palma, qui était destiné aux échanges au sein de la communauté. Aujourd’hui, la Grèce et l’Espagne comptent 70 monnaies locales, l’Allemagne une soixantaine et la France une trentaine, toutes créées depuis moins de cinq ans. Dans l’Hexagone, la plus développée est l’eusko, lancée au Pays basque en 2013 : aujourd’hui, près de 500 000 euskos (1 eusko = 1 euro) circulent entre près de 3 000 utilisateurs.

Ces monnaies se présentent sous la forme de billets dont le dessin et les couleurs diffèrent d’un billet « normal » afin d’éviter toute confusion. Dans la plupart des cas, ils sont imprimés et distribués gratuitement par des associations locales à leurs adhérents, qu’ils soient producteurs ou consommateurs. Pour leur garantir à tout moment l’échange de leur pécule en monnaie locale en argent « normal », ces associations détiennent un fonds en monnaie officielle qui couvre la valeur de la monnaie locale émise : il est généralement constitué à la fois par des cotisations et par une subvention publique.

Une monnaie locale circulant sur un territoire restreint permet en effet aux consommateurs de favoriser les producteurs locaux

Ces associations ont pour la plupart un objectif militant. Elles ne cherchent pas à jouer au Monopoly mais à desserrer la contrainte financière subie par les plus pauvres et à promouvoir des modes de production ou de consommation locaux ou respectueux de l’environnement. Une monnaie locale circulant sur un territoire restreint permet en effet aux consommateurs de favoriser les producteurs locaux et de les inciter en retour à produire ce que veulent les consommateurs – bio et « durable », par exemple. Une monnaie locale « est une digue contre le déménagement du territoire », affirment les économistes Denis Clerc et Jean-Baptiste de Foucauld dans le rapport de janvier 2015.

Au-delà, affirment le philosophe Patrick Viveret et l’économiste Célina Whitaker, les monnaies locales complémentaires ont des « potentialités d’action transformatrice ». En devenant l’unité de compte des seules richesses reconnues comme « utiles » par la collectivité (celles qui sont indispensables aux plus pauvres, écologiquement viables et indépendantes de la chaîne de valeur mondialisée), elles rendent aux citoyens le contrôle de la création monétaire, et donc de leur vie économique. Elles leur permettent également de rompre avec la monnaie officielle, devenue une marchandise, objet de gains spéculatifs et improductifs, et simple marqueur des inégalités. « On redécouvre que le local est l’échelle pertinente pour développer une économie plus soutenable », souligne Christophe Fourel, économiste au ministère des affaires sociales et coauteur du rapport de janvier 2015.

Méfiance des corps constitués

Mais le « grand soir » monétaire ne semble pas encore à portée de main. En France, sur les 17 monnaies locales étudiées dans le rapport de 2015, la circulation monétaire moyenne s’établissait à 26 000 euros, la médiane à 11 500 euros : le nombre moyen d’utilisateurs atteignait à peine 500, la médiane 255… Bref, la pérennité d’une monnaie locale est proportionnelle au degré d’engagement des adhérents des associations qui l’ont créée, et son extension à leur influence sur leur territoire. Les plus robustes sont émises là où l’identité locale est la plus forte, comme au Pays basque, mais le pari est plus difficile à tenir à Montreuil ou à Romans…

Car si certains biens et services peuvent être produits localement, la plupart de ceux que nous consommons, et surtout que nous souhaitons consommer, ne sont disponibles qu’en utilisant la monnaie dominante. C’est pour cela que les dispositifs prévoient tous une convertibilité en monnaie officielle selon un taux fixe. Pour toutes ces raisons, le Conseil économique, social et environnemental a publié, en avril, un avis très sceptique vis-à-vis des monnaies locales, reflétant la méfiance des corps constitués.

Pourquoi ne pas en faire autant dans le domaine de la formation professionnelle, de l’aide aux personnes âgées ou encore de la transition énergétique ?

C’est donc dans une autre direction que les partisans de la « biodiversité monétaire » portent leurs regards : celle des monnaies complémentaires « thématiques », c’est-à-dire servant à l’achat et la vente d’une catégorie de biens et services bien définie. Elles appliquent le principe des bons d’achat émis par les grands magasins ou des « miles » distribués par les compagnies aériennes, mais au service d’objectifs sociaux. « Les chèques-déjeuner, lancés à l’origine par des coopératives à vocation sociale, ont servi, grâce au soutien des pouvoirs publics, à améliorer l’alimentation de tous les travailleurs », rappelle Nicolas Meunier, rapporteur du rapport de janvier 2015.

Pourquoi ne pas en faire autant dans le domaine de la formation professionnelle, de l’aide aux personnes âgées ou encore de la transition énergétique, comme le propose l’économiste Michel Aglietta ? « La loi n’interdit plus aux collectivités locales de faire payer certains services avec les monnaies qu’elles peuvent créer », observe Jean-Philippe Magnen, vice-président (Europe Ecologie – Les Verts) de la région Pays de la Loire et coauteur du rapport de janvier 2015. Depuis 2014, la ville de Boulogne-sur-Mer accepte ainsi que les citoyens payent les transports publics et certaines manifestations culturelles en bou’sols, la monnaie locale de la ville. En Ille-et-Vilaine, le galléco permet de régler certains services publics.

Les militants de l’économie alternative dénoncent une dérive qui ferait passer la création monétaire des mains des banquiers à celles des administrations publiques locales. En réalité, ces dernières cherchent surtout à sous-traiter aux associations et aux entreprises « sociales et solidaires », déjà chargées de la production des biens et services correspondants, cette nouvelle ingénierie des politiques publiques. Tout dépendra, en fin de compte, de l’accueil que feront à ces monnaies alternatives les populations à qui elles seront proposées.

À LIRE
« D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité », rapport, remis en avril, de la mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échange locaux, par Christophe Fourel et Jean-Philippe Magnen (rapporteur : Nicolas Meunier). A télécharger sur le site de la Documentation française, Ladocumentationfrancaise.fr.
« Nouvelles monnaies : les enjeux macro-économiques, financiers et sociétaux », de Pierre-Antoine Gailly, avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE), avril 2015. (Le Journal officiel, 64 p., 14 €).
« L’Avenir de la monnaie », de Bernard Lietaer (Random House, 2001).
http://monnaie-locale-complementaire.net/

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/07/09/les-monnaies-complementaires-un-rempart-contre-le-capitalisme-financier_4677056_3224.html

Sur le  même sujet sur ce blog:

Nouvelles possibilités économiques pour la Grèce dans un cadre de pensée non-aristotélicien (14/07/2015)

 

14 juillet 2015

Isabelle Aubert-Baudron: Nouvelles possibilités économiques pour la Grèce dans un cadre de pensée non-aristotélicien

Grèce-Union européenne : des négociations limitées à un cadre de pensée aristotélicien.

Dans les négociations entre la Grèce et l’Union européenne, je suis frappée par le fait que le cadre de pensée dans lequel elles se tiennent est purement aristotélicien :

  • Une logique du tiers exclu : les possibilités sont limitées à deux : soit la Grèce applique les mesures d’austérité qui lui sont imposées par les autres Etats de l’Union et reste dans la zone euro, soit elle sort de l’union européenne et ne peut plus utiliser cette monnaie.
  • Des relations de domination-soumission au niveau économique imposées par les autorités monétaires à la Grèce, et plus généralement, aux peuples de tous les pays membres,
  • Une conception de l’argent ignorant sa fonction symbolique de moyen d’échange, attribuant à celui-ci une valeur absolue, supérieure à celle des citoyens des pays membres.

Un tel cadre de pensée, qui date de 2500 ans, n’est pas compatible avec les fondements politiques démocratiques de l’Union Européenne à la base de sa fondation, qui reposent sur les idéaux démocratiques datant du XVII° siècle sur lesquels sont basés la Constitution de notre pays : Liberté-Egalité-Fraternité, et l’Etat de droit.

Sur le plan économique, nous raisonnons avec des mécanismes de pensée antiques, et au niveau politiques, avec des mécanismes de pensée rationalistes. D’où une impossibilité d’harmoniser le niveau économique avec le niveau politique, et, sur le plan économique, des relations, autrement dit une structure, de domination, d’exclusion et de conflits entre les différents acteurs, sans considération pour la structure en théorie démocratique de l’Union européenne.

En 2015, aux niveaux scientifiques et techniques, les mécanismes de pensée aristotéliciens et cartésiens sont dépassés : nous ne pouvons pas construire un ordinateur avec les physiques euclidienne et newtonienne sur lesquelles reposaient les logiques d’Aristote et de Descartes, et devons faire appel à la physique du XX° siècle, qui a permis l’élaboration de notre technologie actuelle. Appliquée à la résolution des problèmes humains, la sémantique générale d’Alfred Korzybski, qui repose sur la physique moderne,  permet de concevoir de nouvelles possibilités qui étaient inconcevables dans les cadres de pensée précédents, et de trouver des solutions qui étaient inenvisageables auparavant.

Nouvelles possibilités dans un cadre non-aristotélicien:

Si nous tentons de l’appliquer à la situation économique présente de la Grèce, quelles sont les nouvelles possibilités qui apparaissent ? Albert Einstein : « Un problème ne peut être résolu dans le cadre de pensée qui l’a engendré ». Il en découle que les solutions réductionnistes  imposées par les autorités monétaires, basées sur des postulats aujourd’hui obsolètes, sont inopérantes à résoudre les problèmes économiques qui se posent aux pays membres.

Tout comme les mathématiciens l’ont fait à la fin du XIX° siècle et au début du XX° pour élaborer la géométrie non-euclidienne, nous pouvons utiliser les outils de pensée dont nous disposons de nos jours pour élaborer de nouveaux modèles économiques basés sur de nouveaux postulats, correspondant à notre niveau d’évolution scientifique actuel : Parallèlement à celles offertes par l’Union européenne, quelles possibilités s’ouvrent à la Grèce ?

1. Sur le plan national :

– Aujourd’hui, la Grèce peut envisager de créer une monnaie qui serait utilisée comme un symbole d’échange dans le cadre national, pour remplir les besoins humains du pays, une monnaie indépendante de l’euro et du système monétaire, et indépendante des spéculateurs, ce qui impliquerait une valeur stable conventionnelle.

– La structure de relation entre le gouvernement grec actuel et ses citoyens, qui l’ont plébiscité, et qui est de nature démocratique, rend possible une organisation entre les deux, incluant les citoyens comme des acteurs de l’économie, en collaboration avec ce gouvernement.

Un gouvernement reposant sur ses citoyens peut mettre sur pied une économie qui reposerait sur eux, avec leur aide et leur participation, et sur les ressources réelles du pays, pour répondre aux besoins humains des citoyens.

– L’argent est une ressource, mais pas la seule. Au-delà de l’argent lui-même et des ressources du pays, les citoyens disposent également de leurs propres ressources, même s’ils sont privés d’argent. Même si elles ne sont pas prises en compte par les autorités monétaires, elles leur appartiennent néanmoins. Quelles sont ces ressources ? Ils disposent :

  • de temps,
  • d’énergie,
  • de matière grise, de capacités personnelles, de connaissances et d’expérience professionnelles,
  • de biens matériels divers : terre, maisons, etc.
  • Etc.

Ici les critères d’évaluation, qui prennent en compte les ressources réelles des individus réels, sont différents de ceux utilisés dans l’économie de marché basés sur les croyances, de nature doctrinale, en l’existence de l’argent indépendante de ses utilisateurs et en sa valeur absolue. Dans une démocratie réelle, ces critères reposent sur  la valeur absolue de la personne humaine.

– A partir de là, les Grecs peuvent faire des échanges sur cette base, en créant de nouveaux symboles d’échange, en utilisant une nouvelle monnaie, ou en se passant d’argent. Ainsi, les gens peuvent effectuer des échanges de services en fonction des ressources dont ils disposent : une heure d’un travail X contre une heure de travail Y, ou contre des denrées, etc.

Structure de relations : Une telle économie ne peut reposer sur des hiérarchies de dominance, ni des relations de compétition, ni sur le postulat de compétitivité sur lequel repose l’économie officielle. Elle requiert une nouvelle structure de relation entre ses membres, similaire à la structure démocratique, pour pouvoir constituer un ensemble cohérent. Le biologiste Henri Laborit, dont les travaux reposent sur la sémantique générale, a démontré que la structure de nos institutions humaines, pour pouvoir constituer des niveaux d’organisation cohérents et fonctionner harmonieusement, devrait être similaires à la structure de l’organisme humain et du monde vivant, à savoir reposer sur des relations de complémentarité, d’interdisciplinarité et d’ouverture informationnelle entre ses membres (voir « La Nouvelle Grille » : Thermodynamique et information) :

« Dans un organisme vivant, chaque cellule, chaque organe, chaque système ne commande à rien. Il se contente d’informer et d’être informé. Il n’existe pas de hiérarchie de pouvoir mais d’organisation, c’est-à-dire de complexité :

– niveau moléculaire (à rapprocher du niveau individuel),

– niveau cellulaire (à rapprocher du niveau du groupe social),

– niveau des organes (à rapprocher du niveau des ensembles humains assurant une certaine fonction sociale),

– niveau des systèmes (nations),

– niveau de l’organisme entier (espèces).

Chaque niveau n’a pas à détenir un pouvoir sur l’autre mais à s’associer avec lui pour que fonctionne harmonieusement l’ensemble par rapport à l’environnement. Mais pour que chaque niveau d’organisation puisse s’intégrer harmonieusement à l’ensemble, il faut qu’il soit informé de la finalité de l’ensemble et, qui plus est, qu’il puisse participer au choix de cette finalité. » (Henri Laborit, « La Nouvelle Grille« , Ed. Robert Laffont, p. 121 et 122.)

Depuis quelques années, dans les pays européens, des citoyens sont mis au point au niveau local des expériences d’économies solidaires, de monnaies locales, etc., indépendantes des économies nationales. Durant la crise financière en Argentine au début des années 2000, de telles expériences avaient été tentées et les gens qui y ont participé ont pu se prémunir dans une certaine mesure contre les conséquences de cette crise au niveau national.

2. Sur le plan international :

– Au niveau financier, la Grèce peut créer également une nouvelle monnaie internationale, ouverte potentiellement à l’ensemble des autres pays, y compris ceux de l’Union européenne dans l’hypothèse où leurs dirigeants désireraient l’adopter à leur tour, ce qu’il leur est impossible en l’état actuel du cadre limité dans lequel ils sont enfermés mentalement. Elle créerait ainsi un nouveau cadre ouvert, dont aucun pays ne serait exclu.

– Sur le plan des échanges entre humains, elle peut également proposer un tel cadre aux citoyens des autres pays qui déplorent à leur niveau l’appauvrissement engendré par les mesures d’austérité qui leur sont imposées et soutiennent le gouvernement grec actuel : Ainsi elle peut leur proposer une forme d’investissement basée non plus sur une dette remboursable avec intérêts, mais sur des ressources ou des avantages donnés : transport en avion, nourriture et hébergement, apports culturels, possibilité de naturalisation, etc., en échange d’euros, ces investissements constituant alors une alternative au bras de fer avec l’Europe, qui menace de la priver tout bonnement d’utiliser la monnaie officielle européenne.

– Pour les migrants, que la Grèce accueille en grand nombre par rapport à la plupart des autres pays européens, une telle forme d’échange, qui prendrait en compte leurs ressources individuelles et professionnelles, et leur permettrait d’en faire bénéficier leur pays d’accueil, constituerait une alternative aux passeurs qui leur font payer des sommes astronomiques pour des conditions de voyage très risquées, similaires à celles en vigueur du temps de l’esclavage, et bien souvent meurtrières. A noter qu’à ce niveau, la Grèce serait en droit de réclamer aux autres pays de l’Union une compensation financière, dans la mesure où elle supporte le coût de l’exclusion de ces migrants par ces pays, pourtant plus riches qu’elle.

Conclusion:

Une économie non-aristotélicienne permettrait ainsi d’apporter sur le plan humain des solutions simples, applicables par tous les citoyens volontaires pour y participer, et qui sont  inexistantes dans la nature de l’économie imposée par l’Union Européenne tant que celle-ci n’inclue pas comme données les évolutions scientifiques actuelles.

Au niveau stratégique, elle permettrait à la Grèce de sortir du cadre de la stratégie classique basée sur l’intelligence des rapports de force, dans lequel elle est en position de faiblesse, pour établir avec ses partenaires une nouvelle base de relation basée sur la force des rapports d’intelligence, dans laquelle tous les partenaires seraient gagnants.

En tant que patrie d’Aristote, la Grèce est concerné par l’influence de l’aristotélisme dans la civilisation occidentale et ses conséquences actuelles, dont elle est actuellement victime. Les outils de pensées élaborés dans l’antiquité ne peuvent nous permettre d’appréhender correctement les problèmes auxquels nous sommes confrontées aujourd’hui dans nos affaires humaines, pas plus que nous ne pouvons en 2015 prétendre résoudre des problèmes qui se poseront à l’humanité dans deux ou trois millénaires, étant incapables d’appréhender en 2015 la future évolution scientifique des siècles à venir. Pour résoudre nos problèmes humains présents, y compris économiques, nous devons apprendre à utiliser les outils correspondant à notre évolution scientifique actuelle, et intégrer les acquis de cette évolution scientifique au niveau de nos affaires humaines.

En complément d’information :

© Isabelle Aubert-Baudron, 14 juillet 2015

Sur Médiapart

7 juillet 2015

Mediapart: « Espace de travail » : le « réalisme » managérial contre la réalité du travail

|  Par Joseph Confavreux et Rachida El Azzouzi

Tarification à l’acte, intranet RH, self scanning, management par objectifs, benchmarking, lean management, évaluation informatique… Bienvenue dans le monde terrifiant, et largement inefficace, du « management désincarné », étudié par la sociologue Marie-Anne Dujarier. Ou comment, en voulant élaborer des dispositifs standardisés pour encadrer le travail à distance, on finit par en perdre la substance même.

Marie-Anne Dujarier, professeur à l’université Paris 3, est sociologue et publie aux éditions La Découverte Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, une passionnante enquête sur la réalité de ce que font les « planneurs », c’est-à-dire celles et ceux qui prétendent organiser le travail des autres, et souvent le désorganisent.

La suite de l’article sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/economie/050715/espace-de-travail-le-realisme-managerial-contre-la-realite-du-travail

Dans le site des éditions de la Découverte:

Des salariés ont pris une importance inédite dans l’encadrement du travail aujourd’hui. Consultants ou cadres de grandes organisations, Marie-Anne Dujarier les appelle les « planneurs », car ils sont mandatés pour améliorer la performance des entreprises et des services publics au moyen de plans abstraits, élaborés bien loin de ceux et de ce qu’ils encadrent. Spécialisés en méthodes, ressources humaines, contrôle de gestion, stratégie, systèmes d’information, marketing, finances, conduite du changement, ils diffusent et adaptent des dispositifs standardisés qui ordonnent aux autres travailleurs ce qu’ils doivent faire, comment et pourquoi.
Management par objectifs, benchmarking, évaluation, lean management, systèmes informatiques, etc. cadrent ainsi l’activité quotidienne des travailleurs. Ces dispositifs instaurent un management désincarné que les salariés opérationnels jugent maladroit, voire « inhumain ». D’après leur expérience, il nuit autant à leur santé qu’à la qualité des produits et à la performance économique. Étonnamment, les planneurs et les dirigeants constatent eux aussi que cet encadrement joint trop souvent l’inutile au désagréable. Comment comprendre alors son succès ?
Dans ce livre issu d’une longue recherche empirique, la sociologue Marie-Anne Dujarier analyse en détail le travail des faiseurs et diffuseurs de ces dispositifs, régulièrement accusés par les autres salariés de « planer » loin du travail réel. Elle montre qu’ils doivent accomplir une mission qui peut sembler impossible et dépourvue de sens, et explique comment ils y parviennent malgré tout, et avec zèle.

Dans le site du Monde :

L’encadrement à distance, source de nuisance

LE MONDE | 03.06.2015 à 17h45 • Par Margherita Nasi

Avoir à faire à des psychotiques, « c’est du lourd », affirme un infirmier en hôpital psychiatrique. Et pourtant, le plus difficile à vivre dans le métier, d’après lui, ce n’est pas la maladie mentale. « C’est le management. Le fait qu’on nous demande de faire sortir les gens coûte que coûte, même quand ils vont mal. C’est pour les statistiques. Le fait de devoir faire les clowns devant le comité de visite de la qualité (…) C’est complètement fou leur truc. Complètement fou. Je ne saurais pas dire de quelle folie il s’agit. Mais c’est fou. Là aussi, c’est du lourd ».

C’est sur cette folie que se penche Marie-Anne Dujarier dans Le management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail. Management par objectifs, évaluation, benchmarking, « lean management », systèmes informatiques… La sociologue du travail et des organisations se penche sur ces dispositifs standardisés qui sont devenus aujourd’hui les pièces maîtresses du management.

L’ouvrage est le fruit d’une enquête empirique menée pendant dix ans dans des grandes organisations et dans des secteurs variés, publics et privés, industriels et de service : chimie, pharmacie, transports, banque et assurance, finance, électronique, grande distribution, conseil, informatique, droit, SSII, médias, publicité, industrie automobile, collectivités locales et hôpitaux… « Le management par dispositifs est un trait commun à toutes les grandes organisations productives, qui doivent répondre à une contradiction structurelle : faire du particulier à grande échelle, du sur-mesure en masse ».

Les « planneurs »

Mais alors que la sociologie s’est surtout intéressée à la réception sociale de ces dispositifs, la maître de conférences à l’Université Sorbonne-Nouvelle et chercheuse au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique s’intéresse à leur production, au « travail des faiseurs et diffuseurs de dispositifs ».

Au cœur de son ouvrage on trouve donc les « planneurs » : ingénieurs des méthodes, qualiticiens, responsables des ressources humaines, contrôleurs de gestion, financiers… ces cadres mandatés pour « prescrire, outiller et contrôler les tâches productives, en mettant en place les dispositifs ».

La sociologue distingue les planneurs – que les autres travailleurs accusent de « planer loin des situations concrètes » – des autres cadres, en particulier des managers de proximité opérationnels. Les planneurs agissent en effet à distance, de manière abstraite, ils sont « du côté de la carte et non du territoire ».

Inutile et désagréable

Et c’est là tout le problème : « les prescripteurs encadrent à distance l’activité humaine. Ils exercent un management désincarné ». Pourtant, en raison d’une dynamique sociale au cœur du travail de direction, ces dispositifs prolifèrent : ils sont « commandités par des dirigeants nommés par leur conseil d’administration pour réaliser une performance quantifiée, puis vendus et mis en œuvre par des planneurs ».

Après avoir exposé l’importance sociale prise par les dispositifs dans les grandes organisations, Mme Dujarier montre que la direction par les dispositifs fait l’objet d’une critique sociale partagée à tous les niveaux de l’organisation : « la majorité des travailleurs juge qu’elle joint l’inutile au désagréable ».

Car cette forme d’encadrement ne supprime pas l’activité, mais la déplace, « pour la centrer sur la machine managériale elle-même. Son entretien, sa sophistication et son bon fonctionnement absorbent alors les travailleurs, bien plus qu’ils ne sont tournés vers ce qu’elle produit, au risque d’un renversement du moyen et des fins ».

Older Posts »

Commencez votre blog avec WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :