Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

16 juin 2017

Libération: Chomsky, les mots du pouvoir

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http://next.liberation.fr/livres/2017/05/10/chomsky-les-mots-du-pouvoir_1568633

Par Robert Maggiori 10 mai 2017 à 18:06

Père de la linguistique moderne, inlassable activiste et pourfendeur du néolibéralisme, le penseur américain réunit trente ans d’écrits politiques et prises de position contre l’endoctrinement étatique.

Noam Chomsky, en novembre à Paris. Photo Edouard Caupeil. Pasco

Chomsky, trente ans de regards sur le pouvoir

On peut admettre que le déterminisme familial existe, peu ou prou, et que, parfois, il fait assez bien les choses. William (Zev) Chomsky, pour éviter d’être enrôlé dans les armées tsaristes, fuit la Russie en 1913 et émigre aux Etats-Unis. C’est un homme de culture et de science, un pédagogue, qui consacre ses recherches à l’hébraïsme et à la langue hébraïque médiévale. Elsie Simonofsky est née en 1903 à Bobruisk, près de Minsk, aujourd’hui capitale de la République de Biélorussie. Elle a juste 1 an lorsqu’elle arrive avec sa famille à New York. Elle est professeure au Gratz College de Melrose Park, Pennsylvanie, l’institution d’éducation juive la plus prestigieuse, dont, chargée de la formation des maîtres, elle est l’une des figures majeures.

Mariés, William et Elsie travaillent ensemble à l’école Mikveh Israel puis au Gratz College. William écrit beaucoup, publie de nombreux ouvrages, dont Hebrew, the Eternal Language (1957), et acquiert une telle notoriété intellectuelle qu’à sa mort, en 1977, le New York Times le salue comme «l’un des tout premiers grammairiens de l’hébreu du monde». Elsie préfère rester dans l’ombre, y compris celle de son mari : elle est plus austère que lui, mais beaucoup plus engagée dans l’activité militante et les luttes sociales.

Avram Noam Chomsky naît à Philadelphie le 7 décembre 1928. Les voies qui s’ouvrent devant lui sont déjà tracées : il sera linguiste, sous l’influence de son père, activiste politique sous celle de sa mère. Pas n’importe quel linguiste : l’un des pères de la linguistique moderne. Pas n’importe quel militant : l’homme de tous les combats, intellectuels, sociaux, éthiques, économiques, écologiques, qui inlassablement analyse les mécanismes par lesquels l’Etat et ses appareils idéologiques «persuadent» le peuple dans le sens qui leur sied et contournent le droit national et international. Comprendre le pouvoir est une sorte de somme dans laquelle Noam Chomsky a regroupé ses textes, interventions, conférences, discussions, interviews, séminaires, s’étendant sur près d’une trentaine d’années et couvrant un très large «éventail de sujets», du fonctionnement des organes de presse modernes jusqu’à la globalisation, les systèmes d’éducation, les crises environnementales, la fonction des complexes militaro-industriels, les stratégies militantes sur le terrain et dans le cyberespace, le marxisme, le fanatisme religieux, la question animale, le colonialisme culturel américain, les droits civils, la pauvreté, le charlatanisme intellectuel ou les théories du complot.

«Travail coopératif»

C’est en 1945 qu’il entre à l’université de Pennsylvanie, pour faire des études de philosophie et de mathématiques. Ce qu’il y vit ne le satisfait guère. Il retrouve dans l’enseignement universitaire le même académisme qu’il avait détesté dans le secondaire. Il est tenté de tout laisser tomber et de partir en Palestine, travailler dans un kibboutz. Avant que naisse l’Etat d’Israël (mai 1948), il n’était pas favorable à la division de la Palestine en un Etat juif et un Etat arabe, craignant que le partage des territoires n’ait pour conséquence de marginaliser, sur la base de la religion, la partie de la population la plus opprimée et la plus pauvre. Il estimait souhaitable d’unir les populations en vertu de principes socialistes, dont le «travail coopératif», et selon le modèle de société décrit par George Orwell dans Hommage à la Catalogne. Il restera toujours fidèle à cette idée, aux principes libertaires qui «animaient la Barcelone révolutionnaire de la fin des années 30». Cependant, à l’université, il rencontre d’une part Carol Doris Schatz, linguiste, pédagogue, spécialiste de l’acquisition du langage chez l’enfant, qui deviendra sa femme, et le professeur d’origine ukrainienne Zellig S. Harris, qui venait de créer le premier département de linguistique dans une université américaine : c’est lui qui le convainc de persévérer dans l’étude des langues. Ainsi il obtient son doctorat et commence en 1955 à enseigner au MIT, le célèbre Massachusetts Institute of Technology, où, onze ans plus tard, il obtient la chaire de linguistique et langues modernes.

On sait qu’en tant que théoricien, Chomsky, à partir des Structures syntaxiques publiées en 1957 (traduites en français en 1969), a élaboré une «grammaire générative transformationnelle» qui, par l’explication des lois régissant la production du langage, a bouleversé totalement la linguistique du XXe siècle – on parle de «révolution chomskyenne» – et par cet apport a fécondé la philosophie, la logique, les mathématiques, la psychologie, la neurobiologie, les théories de l’information, les sciences cognitives. On pourrait légitimement penser que c’est par le prestige acquis grâce à son travail sur les sciences du langage que son activité politique a été popularisée et qu’il est devenu, depuis la guerre du Vietnam jusqu’à «Occupy Wall Street», le héraut de la gauche radicale américaine et internationale.

Brouillage des faits

Comprendre le pouvoir fait apparaître une autre hypothèse : Chomsky a sans doute inventé une nouvelle figure de l’«intellectuel engagé» qui se distingue de celles qu’ont incarnées Sartre, Bertrand Russell, Pasolini, Foucault, Bourdieu ou Eric Hobsbawm : l’«intellectuel informateur», pourrait-on hasarder. D’un point de vue général, le Chomsky politique focalise sa critique sur le néolibéralisme, responsable des plus grands désastres sociaux, de la perte du «contrôle populaire des institutions de la société», de la soumission des Etats aux puissances financières, et de l’accroissement considérable de l’inégalité entre riches et pauvres. A la base de sa philosophie politique, il y a l’idée que tous les êtres humains sont animés par une commune aspiration à la liberté, à l’égalité, au respect, étouffée par un système de pouvoir séculaire qui emprunte les formes de production capitaliste non pour le bien de la communauté mais pour se reproduire lui-même et préserver sa domination.

Pour combattre ce système, le professeur émérite ne se contente pas de rester au niveau des principes philosophiques ou de la morale (indignation), mais amasse le maximum d’informations factuelles, économiques, techniques, militaires, culturelles, qui, synthétisées de façon rationnelle, mettent à nu la «grammaire» du pouvoir, et en révèlent les forfaitures. Dès lors, cela devient l’«affaire des gens» que d’«échapper à l’endoctrinement», que de vouloir ou non changer les choses, devenir promoteurs de leur propre histoire et gouverner leurs destins. «On ne peut pas commencer en disant : « Bon, on va renverser les multinationales. » Parce que là, tout de suite, c’est simplement hors de notre portée. Alors il faut commencer par se dire : « Bon, voilà où en est le monde, qu’est-ce qu’on peut faire pour commencer ? » Eh bien on peut commencer par des choses qui vont faire mieux comprendre aux gens ce qu’est la véritable source de pouvoir et ce qu’ils peuvent réaliser s’ils se lancent dans l’activisme politique. Une fois qu’on a démêlé le vrai du faux, on monte des organisations. On travaille aux choses qui en valent la peine. S’il s’agit de prendre en main votre communauté, faites-le. Si cela signifie gagner plus d’autonomie dans votre travail, faites-le. S’il s’agit d’organiser la solidarité, faites-le. S’il s’agit de s’occuper des sans-abri, faites-le.»

Etant donné la large période considérée, on trouvera dans Comprendre le pouvoir nombre d’analyses, sur la guerre du Vietnam, «les Etats-Unis et Pol Pot», le Watergate, la guerre froide, les accords d’Oslo ou «Ronald Reagan et le futur de la démocratie», qui peuvent sembler datées ou relever désormais du travail des historiens. De même, ce qu’on y lit à propos des institutions académiques ou de la fonction des universités, de la collusion entre les intellectuels, les hommes politiques et la presse pour masquer les stratégies de protection de leur pouvoir (afin de maintenir les «gens» hors jeu), apparaît un peu simple aujourd’hui, à l’heure de la «post-vérité» et des fake news. Certaines réflexions sont même irritantes, qui malignement intègrent aux procédures de brouillage des faits le prétendu «charlatanisme» de philosophies que Chomsky juge insuffisamment «scientifiques» ou indécidables : «Quand j’entends des mots comme « dialectique » ou « herméneutique » et toutes sortes de choses prétendument profondes, alors, comme Goering, « je sors mon revolver » […] Mais si, par exemple, je lis Russell ou la philosophie analytique, ou encore Wittgenstein, il me semble que je peux comprendre ce qu’ils disent et pourquoi cela me paraît faux, comme c’est souvent le cas. Par contre quand je lis Derrida, Lacan, Althusser ou l’un de ceux-là, je ne comprends pas. C’est comme si les mots défilaient sous mes yeux : je ne suis pas leurs argumentations, je ne vois pas d’arguments, tout ce qui ressemble à une description de faits me semble faux. Alors peut-être qu’il me manque un gène ou je ne sais quoi, c’est possible. Mais ce que je crois vraiment, c’est qu’il s’agit de charlatanisme.»

«Organiser la mobilisation»

Ce que le linguiste américain dit du contrôle social, en prenant acte de la progressive disparition des modes de «représentation» traditionnels, syndicaux ou politiques, semble au contraire d’une grande actualité. Il critique en effet le socialisme autoritaire, les types de gouvernements «éclairés» et les autres organisations constituées qui croient pouvoir dicter aux citoyens les modes de vie pour lesquels ils devraient opter et, de fait, les privent de toute initiative. Et se demande comment cette initiative pourrait être reprise collectivement, autrement dit comment «organiser la mobilisation» et coaguler les forces qui veulent non seulement comprendre les mécanismes de pouvoir mais les retourner pour qu’ils servent leur liberté au lieu de conforter leur aliénation. Mais comment faire, dans les pays où «les gens sont désillusionnés, effrayés, sceptiques, en colère» et «ne font plus confiance à rien, veulent quelque chose de mieux, savent que tout est pourri» ? Tout dépend, dit Noam Chomsky, de la «décision d’agir ou pas», d’une difficile décision, que toute son œuvre politique vise à «informer» et rendre possible. En ajoutant toujours : «Nous ne pouvons pas perdre espoir.» Parole d’un homme qui aura 89 ans à la fin de l’année.

Robert Maggiori

Noam Chomsky Comprendre le pouvoir Edité par Peter R. Mitchell et John Schoeffel. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Vanès et Hélène Hiessler, Lux, 618 pp., 25 €.

Voir également sur Noam Chomsky:

Haro sur un imprécateur La mauvaise réputation de Noam Chomsky , Jean Bricmont, Le Monde Diplomatique.

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23 janvier 2016

Anthony Atkinson : «Avons-nous oublié qui se cache derrière les chiffres de l’exclusion?»

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , — Isabelle Aubert-Baudron @ 11:44

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/21/avons-nous-oublie-qui-se-cache-derriere-les-chiffres-de-l-exclusion_1428004?xtor=EPR-450206&utm

Par Philippe DOUROUX 21 janvier 2016 à 17:21

En 1965, Anthony Atkinson lit un livre qui le décidera à se consacrer à l’étude des inégalités. Disciple de Keynes, il se range au côté d’Amartya Sen, et dénonce le cynisme d’un Milton Friedman

L’économie n’est pas une science dont l’unique objet doit être l’efficacité de la machine à produire des richesses, et les économistes n’ont pas à se consacrer exclusivement à huiler ses rouages. Ils peuvent aussi s’adresser aux citoyens pour prévenir que quelque chose ne tourne pas rond. Thomas Piketty avait pris la plume pour dénoncer la machine à accumuler du patrimoine entre quelques mains. Son inspirateur, son professeur, Anthony Atkinson lui emboîte le pas pour dénoncer les dangers d’une société qui voit se creuser les inégalités. Il rappelle une évidence : il n’y a aucune fatalité à cette situation. Les politiques libérales appliquées au milieu des années 80, dans le sillage de Thatcher et de Reagan, ont provoqué un accroissement des écarts entre riches et pauvres, alors que l’Etat-providence avait permis de les réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le constat est important, mais Anthony Atkinson ne s’arrête pas là, et propose aux pays développés 14 propositions pour réduire les inégalités et faire reculer la pauvreté.

A lire aussi L’économie, ça peut aussi servir contre les inégalités

Nous avons soumis, par courriels interposés, des dates, des chiffres, des citations à l’auteur d’Inégalités en lui demandant de nous dire pourquoi ces jalons de sa vie l’ont amené à étudier la pauvreté et l’exclusion.

Les chiffres

«On compte 122 millions de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion sociale dans l’Union européenne, et 11,5 millions en France. Ce qui fait défaut, ça n’est pas la connaissance du phénomène, c’est la volonté de combattre la pauvreté ! A l’inverse, les statistiques sur la situation des plus riches sont de plus en plus difficiles à obtenir dans un monde globalisé où les gens et leur fortune sont très mobiles.»

1965

«Cette année-là, paraît un livre qui m’a beaucoup marqué : The Poor And The Poorest. Dans cet ouvrage, Brian Abel-Smith et Peter Townsend montrent que la pauvreté n’a pas disparu malgré l’émergence de l’Etat-providence dans les pays développés. Sa lecture m’a poussé à étudier la pauvreté et à écrire mon premier livre Poverty in Britain, publié en 1969. La raison essentielle pour laquelle j’ai écrit Inégalités, c’est que les économistes se focalisent sur les riches et négligent la persistance de la pauvreté. L’un des cinq objectifs affichés par l’Union européenne dans son Agenda 2020 est pourtant de réduire de 20 millions le nombre de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion. Et que faisons-nous ?»

1984

[Cette année-là, les inégalités commencent à croître dans les pays développés quand elles se réduisaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ndlr].

«Les années 80 représentent clairement un basculement, pas seulement avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis, mais aussi dans de nombreux pays. Dans les décennies qui ont suivi, on a vu un renversement des mécanismes qui avaient permis de réduire les inégalités après 1945. Et ces retournements sont, dans une large mesure, le fruit de décisions politiques. Il est évident que c’est la conséquence de la remise en cause de l’Etat-providence.»

«Comment diable l’Europe peut-elle tolérer si facilement un tel chômage ?»

«Cette question d’Amartya Sen est une bonne question. Comment est-ce possible ? Les gens ont la mémoire courte. Quand j’étais étudiant dans les années 60, le chômage tournait autour de 1 % au Royaume-Uni ; en France, il se situait autour de 1 % ou 2 %. Aujourd’hui, l’Insee estime que le taux de chômage dépasse 10 % en France. Avons-nous oublié qui se cache derrières les chiffres de l’exclusion ?»

La loi de Baumol

[Cette «loi» se demande pourquoi les services publics sont-ils une charge du point de vue de l’économie libérale ? ndlr]

«La loi de Baumol ne vise pas spécifiquement les services publics, elle s’applique aussi aux services privés comme les théâtres ou les salles de concert. Baumol et Bowen, les deux économistes qui l’ont mis en évidence, s’intéressaient d’ailleurs aux théâtres de Broadway, à New York, mais les services publics comme la santé, ou l’éducation sont particulièrement touchés parce que le facteur humain pèse lourd. On peut robotiser la fabrication de voitures, mais il paraît difficile de concevoir des écoles sans professeurs ou des hôpitaux sans médecins. Le coût relatif de l’enseignement augmente alors mécaniquement. A un moment donné, une personne enseigne à une classe et, dans le même temps, une personne peut construire une voiture. Les progrès techniques font qu’une même personne va construire deux voitures quand l’institutrice ou l’instituteur n’enseigneront toujours qu’à une seule classe. Le coût relatif de l’enseignement a mécaniquement doublé si les salaires ont augmenté en suivant les gains de productivité dans l’industrie. La question clé est de savoir comment on valorise l’apport de l’éducation ou du système de santé. Dans le livre, j’explique que, alors que nous créons des richesses, nous devrions attacher plus d’importance aux services, comme la santé ou l’éducation. Quand un médecin soigne un mal de dos, il participe à la bonne marche de l’économie. Une partie de la productivité dépend donc de la fonction publique hospitalière ou de l’enseignement. Si cet argument de bon sens est admis, chacun peut comprendre que l’accroissement des taxes et des impôts nécessaires pour financer les services publics génèrent de la productivité et, donc, des emplois.»

Un livre à relire

«Les Exclus de René Lenoir (1) non seulement souligne l’importance de l’exclusion au-delà des questions d’argent mais montre comme la France a évolué, ou pas, depuis sa parution en 1974.»

«La responsabilité sociale des entreprises est d’accroître leurs profits»

«La première raison pour laquelle cette remarque de Milton Friedman est contestable, c’est qu’elle ne distingue pas le court terme d’un long terme. En agissant de manière irresponsable, du point de vue de leur responsabilité vis-à-vis de la société, une entreprise peut accroître ses bénéfices immédiats, mais elle risque de se mettre en danger à long terme. L’exemple de Volkswagen est de ce point de vue particulièrement clair. En trichant sur la mesure des émissions polluantes de ses voitures, le groupe automobile gagne de l’argent à court terme, mais hypothèque son avenir. La seconde objection, me paraît plus fondamentale : elle ne laisse aucune place aux principes moraux dans le management d’une entreprise.»

Le salaire minimum, c’est mauvais pour l’emploi ?

«La France a montré la voie avec le Smic, et son existence est une des raisons qui expliquent que les inégalités ont moins augmenté en France qu’en Allemagne. Je constate que l’Allemagne a instauré un salaire minimum en janvier 2015. L’objection classique des économistes, à propos du salaire minimum, est qu’il va avoir pour conséquence une réduction des offres d’emplois disponibles et empêcher le retour au plein-emploi. Les détracteurs vont dire « pourquoi les employeurs devraient-ils payer des salaires supérieurs à la productivité du salarié ? » Je réponds que la productivité n’est pas une donnée figée. La productivité des ouvriers peut augmenter. Aujourd’hui, on sait que des salariés plus motivés et plus loyaux vis-à-vis de l’équipe à laquelle ils appartiennent et de leur entreprise, travaillent mieux. Si les employeurs avaient conscience qu’il est rentable de payer des salaires plus élevés, il le ferait. C’est la question clé : un bon salaire n’est pas seulement un coût pour l’employeur, il y gagne.»

Objectif 2 % de chômage

«Fixer un objectif de réduction du chômage n’est pas, tant s’en faut, une idée hors de portée. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale doit assurer un taux d’emplois le plus élevé possible. C’est le mandat qui lui est confié par le Congrès, et c’est écrit dans ses statuts. Il n’y a pas si longtemps, en 1978, sous la présidence de Jimmy Carter, un programme d’emplois public a été approuvé par le Congrès américain, c’était le Humphrey-Hawkins, Full Employment and Balanced Growth Act of 1978. Il autorisait le gouvernement fédéral à créer un « Reservoir of Public Employment ».»

Crise

«Le mot « crise » est utilisé de manière abusive, c’est vrai. Cela reflète une vision de l’économie qui voudrait que l’état normal soit la stabilité, une mer d’huile. A mon avis, il faudrait parler d’une succession de changements. De ce point de vue, je suis en désaccord avec le discours économique dominant, qui parle d’état stationnaire à long terme, et pour lequel les crises sont des bouleversements de cet équilibre à atteindre. Je reste un disciple de Keynes, qui était très dur avec les économistes classiques et la certitude qu’à long terme tout va bien. Ce qu’il en disait en 1923, dans la Réforme monétaire, reste valable : « Le long terme est un mauvais guide pour les affaires courantes. A long terme, nous serons tous morts. Il y a mieux à faire pour les économistes que de nous dire qu’après l’orage l’océan sera à nouveau calme »

Un héritage pour tous

«Tout le monde ou presque est favorable à l’égalité des chances. Si c’est le cas, cela suppose une relative égalité face à l’héritage et les transmissions de patrimoine réalisé de son vivant. C’est pourquoi, je me prononce pour une dotation en capital. En soi, c’est une vieille idée. John Stuart Mill estimait en 1861 que l’Etat doit favoriser la répartition des richesses plutôt que leur concentration. Je propose que les recettes, issues de la taxation des héritages et de tous transferts de richesses, soient affectées à un fonds pour financer un héritage minimum universel, distribué à tous, à l’âge de 18 ans. L’héritage minimum permettrait de promouvoir l’égalité des chances.»

Le revenu universel

«Il est très intéressant de constater que cette question est aujourd’hui sérieusement examinée dans différents pays. Ça m’enchante, mais je voudrais faire avancer le débat. Nous devons admettre que le revenu de base, qu’il soit mis en place par un pays ou par l’Union européenne, doit être accordé sous conditions. Quelqu’un ne peut pas débarquer à Roissy et réclamer à la France l’attribution d’un tel revenu. C’est la raison pour laquelle on parle d’un revenu citoyen. Mais la citoyenneté ne peut pas non plus être le critère. Il y a partout, dans le monde, des citoyens britanniques. On n’en connaît d’ailleurs pas le chiffre avec précision. D’un autre côté, les membres de l’Union européenne ne peuvent limiter le paiement d’un revenu de base à leurs seuls concitoyens sans remettre en cause le principe de la libre circulation des personnes. C’est pour ces raisons que je préfère parler d’un « revenu participatif ». Dans ce schéma, ce revenu minimum de base s’adresserait à tous ceux qui concourent à l’effort commun, les salariés, les artisans, les étudiants, les personnes en formation, les demandeurs d’emploi et les bénéficiaires d’aides sociales.»

Pauvres enfants

«Je propose, comme première étape vers un revenu de base, que l’Union européenne adopte une politique sociale audacieuse en instaurant un revenu minimum pour les enfants, qui serait fixé en fonction du salaire national médian, le salaire qui divise la société en deux. Nous pourrions viser d’accorder 18 % du salaire médian par enfant, qui serait mis en place et financé par chacun des Etats membres. Ce serait une contribution importante à la réalisation de l’Agenda 2020 que s’est fixé l’Union européenne pour réduire la pauvreté et l’exclusion sociale.»

Un plan d’action à prendre ou à laisser ?

«Non. On n’est pas obligé de rejeter toutes les propositions si l’on juge certains éléments inacceptables ou irréalisables. Il ne s’agit pas de dire « c’est tout, ou rien ! » Les lecteurs peuvent piocher dans la liste, les propositions que je fais sont plus ou moins pertinentes selon les pays. La France a mis en place une Agence des participations de l’Etat, l’APE, et dispose déjà d’un mécanisme de garantie de l’épargne populaire avec le Livret A notamment, ou un revenu minimum avec le RSA, le revenu de solidarité active. Mon livre est un plaidoyer pour sauvegarder des mécanismes, des politiques qui ont permis de réduire les inégalités dans le passé. Maintenant, les 14 propositions [lire ci-contre] que je fais sont liées les unes aux autres.»

(1) Les Exclus – un Français sur dix, Le Seuil (dernière édition 1989).

Les 14 propositions d’Anthony Atkinson

Investir dans la formation et dans l’éducation est évidemment fondamental, mais Atkinson a voulu mettre en avant des propositions qu’il qualifie lui-même de plus radicales.

Les pouvoirs publics doivent encourager l’innovation qui améliore l’employabilité des salariés et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services.

En matière de concurrence, les pouvoirs publics doivent tenir compte explicitement de la question de la répartition des richesses, permettre aux syndicats de représenter les salariés et de créer, s’il n’existe pas, un Conseil économique et social réunissant les partenaires sociaux et des organisations non gouvernementales.

L’Etat doit adopter un objectif cible explicite de prévention et de réduction du chômage, et soutenir cette ambition en offrant un emploi public garanti au salaire minimum. L’objectif : 2 %.

Il faut une politique nationale des rémunérations, composée de deux éléments : un salaire minimum légal fixé à un niveau qui permet de vivre ; et un encadrement des rémunérations les plus élevées.

L’Etat doit offrir, quand cela n’existe pas, un taux d’intérêt réel positif garanti aux petits épargnants, en plafonnant le montant détenu par personne.

Une dotation en capital (un héritage minimum) doit être versée à tous lors du passage à l’âge adulte.

Il faut créer une Autorité d’investissement publique, qui gérera un fonds souverain en vue d’accroître la fortune nette de l’Etat en détenant des participations dans des entreprises et des biens immobiliers.

Nous devons revenir à une structure plus progressive des taux de l’impôt sur le revenu avec des taux marginaux d’imposition qui augmentent par tranche de revenu imposable jusqu’à un taux de 65 %, accompagnés d’un élargissement de la base fiscale.

L’Etat doit introduire dans l’impôt personnel sur le revenu un «abattement sur les revenus du travail», limité à la première tranche des revenus.

Les héritages et donations entre vifs doivent être taxés au moyen d’un impôt progressif sur les rentrées de capital du bénéficiaire au cours de sa vie.

Il faut un impôt foncier proportionnel, ou progressif, fondé sur des évaluations à jour des biens immobiliers.

Il faut verser une prestation enfant pour tous les enfants, d’un montant substantiel et imposable en tant que revenu (20 % du salaire médian).

Introduire au niveau national un revenu de participation, complétant la protection sociale existante, avec la perspective d’un revenu de base pour les enfants à l’échelle européenne. Proposition alternative : il faut rénover les assurances sociales, en relevant le niveau de leurs prestations et en élargissant leur couverture.

Les pays riches doivent relever leur objectif d’aide officielle au développement à 1 % de leur revenu national brut.

Philippe DOUROUX

2 octobre 2015

Libération: Mentir, c’est du boulot

Filed under: Actualité, communicants, Economie, Management — Étiquettes : , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 12:04

Par Sonya Faure et Amandine Cailhol 23 septembre 2015 à 20:16

http://www.liberation.fr/debats/2015/09/23/mentir-c-est-du-boulot_1389205

Telle qu’elle est organisée aujourd’hui, l’entreprise pousse les salariés à pipeauter. Pour travailler mieux, remplir des objectifs ou cacher une réalité. Et ce n’est pas sans conséquence sur la santé de l’employé.

On connaissait les CV arrangés. Les candidats de 23 ans avec des expériences dignes d’un salarié senior et un anglais-espagnol-allemand-turc «courant». Bien sûr, depuis toujours, les vendeurs jouent de subtils stratagèmes pour pousser à l’achat. Et si les trains s’arrêtaient aussi souvent en pleine voie que l’affirment les salariés en retard à leurs supérieurs, le patron de la SNCF, Guillaume Pepy, serait déjà en prison. Bref, le mensonge dans le monde du travail est une vieille histoire. Mais, si finalement c’était tout un pan du travail qui était truqué ? Si, au-delà des petites tricheries individuelles, c’était l’organisation de l’entreprise actuelle qui poussait les salariés à mentir – parfois contre leur gré ? C’est la thèse exposée dans le livre, paru ce mois-ci aux éditions PUF, du psychologue clinicien spécialiste du monde du travail Duarte Rolo, qui a étudié le cas d’un centre d’appels téléphoniques (lire page 5).

Et il n’est pas le seul à pointer cette tendance. Même du côté des DRH, on s’en inquiète. «Le mensonge est aujourd’hui devenu un phénomène structurel dans les entreprises, explique Luc Loquen, qui a été directeur des ressources humaines dans un gros groupe pharmaceutique et dans un quotidien régional avant de devenir consultant (1). Je ne parle pas du petit mensonge intentionnel, mais de ce phénomène beaucoup plus général de distorsion de la réalité. Quand on vous amène à décrire le réel à travers des tableaux de bord et des grilles, vous êtes obligé de la transformer, de l’abîmer : toute la réalité ne peut se traduire en chiffres. Et face à ce mensonge structurel, les dirigeants, qui n’ont plus qu’une vision faussée de la réalité, prennent des décisions complètement détachées de la réalité.»

Une situation extrême qui touche surtout les entreprises qui ont poussé trop loin cette logique managériale et qui peut finir par leur coûter cher. Sans doute, le scandale Volkswagen (lire aussi pages 16-17) est l’illustration paroxystique de ce «mensonge en entreprise». Quand on ment aux consommateurs avec l’objectif de vendre plus, on implique aussi les salariés. Partagé entre course à la productivité et campagne de communication, le secteur automobile est loin d’être à l’abri de ces pratiques. «La direction vend du 100 % qualité aux clients dans ses spots publicitaires, mais sur les chaînes de production, c’est parfois une autre histoire, estime Fabien Gâche, délégué central CGT chez Renault. D’ailleurs, on n’a jamais vu autant de rappels de véhicules dans l’histoire de l’automobile.»

Restauration

«Si je respecte la procédure qualité, les poulets ont le temps de décongeler»

Au travail, tous les mensonges ne se valent pas. On peut mentir pour travailler mieux. Dans l’hôtellerie, les réceptionnistes empoignent parfois leur téléphone, devant un client mécontent et agressif, mimant une discussion avec la direction et prenant fait et cause pour le client… alors qu’il n’y a personne au bout du fil (2). Il ne s’agit pas vraiment de duper un client pigeon, mais de désamorcer son agressivité.

Le mensonge, qu’il se destine à la clientèle ou à la hiérarchie, peut aussi être plus général, imposé, même indirectement, par l’organisation du travail. Comme dans ce restaurant parisien appartenant à une chaîne d’envergure nationale. Un employé raconte son travail à la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier (3) : «Si je respecte la procédure qualité au moment de la réception des palettes de viande congelée, les poulets ont le temps de décongeler. Alors je fais mon travail, et après, je m’occupe de leurs papiers.» C’est-à-dire mettre les poulets au congélo avant de remplir le formulaire D32 ! Ainsi, le salarié désobéit, fausse les procédures de reporting… mais pour le bien du client.

La réflexion de ce restaurateur, la chercheuse l’a trouvée typique des stratégies de dissimulation qui ont envahi, selon elle, le monde du travail. «Combien de fois j’ai entendu un salarié me dire : « Qu’on nous laisse bosser ! » Dans toutes les grandes organisations, on demande à chacun d’atteindre des scores et des objectifs chiffrés – qui ont un impact sur l’avancement, les augmentations, la fermeture d’un service entier. Les salariés sont donc incités à fabriquer des chiffres conformes à ce qu’on attend d’eux : un travail en soi, qui vient en plus de leur « vrai » travail.»

La tromperie est double. Car aux salariés qui faussent les chiffres, contraints et forcés, répond une hiérarchie qui fait semblant de ne pas voir qu’on lui ment. C’est l’autre face, entendue sans cesse, par Marie-Anne Dujarier lors de ses enquêtes de terrain : «Les organisations du travail passent beaucoup de temps à produire des chiffres dont elles savent qu’ils ne sont pas fiables… De toute façon, ils ne sont pas utilisés pour prendre des décisions, mais plus souvent pour justifier une décision déjà prise.»

Secteur bancaire

«On en arrive à vendre une garantie prévoyance à une personne âgée sans héritier»

«La multiplication des échelons hiérarchiques, le reporting, l’utilisation des mails et des messageries internes pour « se couvrir », sont des facteurs de mensonge gigantesques», témoigne le consultant en ressources humaines Luc Loquen. Même dans les banques ? Difficile à croire, vu la réglementation qui structure le secteur. «Nous avons un devoir de franchise, un système de certification des conseillers et un principe de vérité absolue qui interdit la vente forcée», précise Jean-Yves Lespert, délégué syndical Unsa au sein du groupe BPCE (Banque populaire et Caisse d’épargne). Mais même ici, la culture de la performance peut conduire certains agents à des «débordements» ou «dérapages», reconnaît-il. La faute à la pression commerciale et aux objectifs de vente qui pèsent sur eux tout au long de l’année. «La direction instaure des « temps forts ». C’est-à-dire que pendant une période, nous avons des objectifs chiffrés sur certains produits à vendre aux clients. A cela, s’ajoutent les « temps chauds » mis en place par les petits chefs. Mais 300 000 euros de crédits à la consommation à faire en une semaine, c’est impossible ! explique une employée de la Caisse d’épargne, responsable syndicale CGT. Certes, officiellement, la direction dit qu’il faut proposer des produits adaptés aux gens, mais dans les faits, elle nous pousse à vendre toujours plus. C’est contradictoire ! Résultat : les agents font du forcing. Cette pression les pousse à proposer des produits pas forcément adéquats. Quand ils ont un client en face, ils ont une petite musique dans la tête qui leur dit : « Il faut que je lui colle une assurance ».» (4)

Outre les impératifs chiffrés, d’autres «règles officieuses» mises en place par la direction pèsent sur le travail des employés de banque, selon cette conseillère bancaire. Par exemple, la validation d’un prêt immobilier peut être conditionnée, selon elle, par l’adhésion du client à d’autres services, comme une assurance ou une carte premium. «Du coup, sans vraiment mentir, mais en usant de langages détournés, les agents poussent à l’achat. On en arrive à vendre une garantie prévoyance à une personne âgée qui n’a pas d’héritier !» ajoute-t-elle.

Pôle emploi

«Il y a une forme de mensonge institutionnel»

A Pôle Emploi, même les mots sont truqués. C’est en tout cas ainsi que cet ancien cadre, qui a longtemps travaillé au siège, analyse la novlangue de l’agence de reclassement. «J’ai mis un peu de temps à comprendre que lorsqu’un conseiller disait : « Aujourd’hui, j’ai dû faire de la gestion de liste », ça voulait dire qu’il avait radié un chômeur. Il y a, à Pôle Emploi, un système d’euphémisation permanente qui est une forme de mensonge à soi-même. Cette autodissimulation est une mise à distance qui permet de faire son travail, de ne pas se laisser envahir par les situations de détresse auxquels les agents sont parfois confrontés.»

Rose-Marie Péchallat, une ancienne salariée de la maison, aujourd’hui retraitée, anime le site de conseils aux chômeurs Recours radiation. Elle parle à propos de l’institution de «mensonge institutionnel : quand le gouvernement annonce des mesures pour renforcer le contrôle, puis finit par habiller le tout dans une logique d’amélioration de l’accompagnement, cela a une incidence sur les agents. On leur dit que les actions de contrôle sont motivées par de bonnes intentions, donc ils le font plus volontiers.» Pour elle aussi, le discours de l’institution inciterait donc les agents à se mentir à eux-mêmes.

La question de l’image – la sienne et celle de l’institution – entre également en jeu. «Les agents sont amenés à jouer avec la réalité pour défendre leur institution. Ils mouillent le maillot pour faire passer la pilule», note ainsi un conseiller. Exemple avec les offres d’emploi bidons qui polluent parfois la plateforme Pôle Emploi. «Quand un allocataire s’en plaint, on explique qu’il peut y avoir des bugs avec Internet, on essaye de défendre le bifteck, raconte l’agent. Et si ce n’est pas pour sauver l’image de Pôle Emploi, nombreux sont les agents qui essayent au moins de préserver leur image personnelle.» Comme dans n’importe quelle entreprise privée, les agents de Pôle emploi (institution publique) pointent surtout le poids des objectifs fixés par la hiérarchie. «Quand Pôle Emploi décide de mettre en place une formation collective ouverte à douze personnes et que, à trois jours de l’échéance, on n’a que trois inscrits, c’est le branle-bas de combat pour vendre la camelote. Il faut rendre le truc le mieux possible, même si on sait que le contenu de ces formations garage n’est pas folichon», explique le conseiller. Pareil pour les contrats aidés. «Nous avons des objectifs chiffrés par agence. Mais on connaît l’envers du décor de ces emplois mal payés et qui ne mènent pas à grand-chose. Pourtant, on est obligé de les vendre, poursuit-il. Quitte à convaincre avec des arguments hasardeux.» La direction de Pôle Emploi se défend, de son côté, de mettre la pression à ses salariés. «On ne demande pas aux agents de remplir des cases, mais de proposer des solutions. Il ne s’agit pas de prescrire pour prescrire, mais de personnaliser le suivi.»

Mais le détournement de la vérité peut prendre une forme plus directe et plus organisée. Exemple, cette agence d’Ile-de-France, dans laquelle les agents ont reçu un mail interne (que Libération a pu consulter) les invitant à «ne pas dire au demandeur d’emploi qu’il y a un refus de prise en charge de la formation faute de budget». Ce qui ne surprend pas Rose-Marie Péchallat : «Désormais, avec les restrictions budgétaires, c’est un vrai combat d’obtenir une formation financée par Pôle Emploi. Il y a beaucoup de refus et il est difficile d’avoir une décision écrite avec une explication précise.» Une pratique généralisée ? Non, à en croire la direction de Pôle Emploi qui précise qu’il ne s’agit pas d’une consigne nationale, mais d’une initiative locale «visant peut-être à éviter les frustrations des demandeurs d’emploi ou à leur éviter des explications administratives trop complexes».

Face à ces situations, parfois complexes, les salariés réagissent chacun à leur manière. «Il ne faut pas croire que tous les agents sont aux ordres, nuance un salarié de Pôle Emploi. Si certains sont dans le cynisme, le « fayotisme », d’autres, et c’est la majorité, se révoltent.» Dans les banques, les employés sont parfois aussi soumis à des choix cornéliens qui peuvent les miner. «Entre les objectifs commerciaux d’un côté et les principes déontologiques, les collègues se retrouvent face à des injonctions paradoxales. Il en résulte des situations psychologiques compliquées. Les gens perdent tout repère et toute crédibilité envers eux-mêmes, poursuit Jean-Yves Lespert, également élu au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de la BPCE. Et ce d’autant que les moindres performances commerciales peuvent entraîner la perte d’avantages financiers ou être utilisées par les managers pour refuser une demande de congés.» Mais certains résistent à cette pression.

«Le mensonge en agence, ça existe, mais en cas de difficultés, les conseillers invitent de plus en plus les clients à écrire à la direction. C’est une façon de la mettre devant ses responsabilités», dit une salariée du secteur.

Pour le psychologue Duarte Rolo, l’auteur de Mentir au travail, l’injonction à dissimuler, voire à tromper, peut avoir des conséquences graves sur la santé au travail (lire interview ci-contre). «L’inconvénient, ajoute Marie-Anne Dujarier, c’est que le travail réel doit alors être dissimulé. Ce que vous faites « vraiment » doit être caché aux collègues. Or, l’échange avec eux à ce sujet est très important pour la performance et la santé au travail. Pouvoir dire à son voisin de bureau : « Je n’y arrive pas. Et toi, comment tu t’en sors, réellement, et non pas comme le décrivent les procédures et les normes. Comment fais-tu, pour de vrai ? »»

(1) Le mensonge dans l’entreprise, Privat, 2003.

(2) Valérie Ganem l’a démontré dans la Désobéissance à l’autorité, Puf, 2012.

(3) Auteure du Management désincarné, éditions La Découverte 2015.

(4) Contactée par Libération, la direction de la BPCE n’a pas souhaité répondre.

Sonya Faure , Amandine Cailhol             

 

1 juillet 2014

Libéradio, c’est parti !

Filed under: Actualité, Economie, journalisme, radio — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 7:59

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