France culture: Souffrance au travail : qui peut intervenir ?

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27/04/2018  4 minutes

Alors que les risques psychosociaux, autrement dit la souffrance au travail, n’épargnent plus aucun secteur, certains acteurs de la santé au travail s’inquiètent des moyens d’une réelle prévention.

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. Crédits : Henrik SorensenGetty

La santé au travail est un « investissement social mais aussi économique« , expliquait il y a quelques semaines devant l’Assemblée nationale la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Elle a d’ailleurs, conjointement avec la ministre de la Santé Agnès Buzyn, lancé une mission sur la santé au travail, dont les résultats sont attendus fin mai.  Si ce qu’on appelle désormais les « risques psychosociaux » sont connus depuis longtemps, les situations de souffrance au travail restent encore très nombreuses. Et les acteurs de la santé au travail s’inquiètent, en dépit des déclarations, des menaces qui pèsent sur certains d’entre eux. Réponse individuelle ou collective : qui peut aider les travailleurs ?

Reportage de Catherine Petillon

Surcharge de travail, difficulté des dirigeants dans la prise de décision, ambitions de l’association inadaptées à ses moyens : c’est dans ce contexte que Frédéric Amiel, alors responsable de la mobilisation sur le climat à Greenpeace, s’est, en 2015, retrouvé dans une situation de souffrance au travail.

Je me souviens de tensions nouvelles avec des collègues et amis, et puis du sentiment de noyade. C’est le moment où je me suis dit “je comprends pourquoi on dit « je suis sous l’eau » quand on n’en peut plus du travail”. On a l’impression qu’on n’arrivera plus jamais à reprendre sa respiration, à la fois professionnellement et presque physiquement.

A l’époque, il n’est pas le seul dans cette situation. Le CHSCT, le Comité hygiène et sécurité de l’association, s’est déjà emparé d’un certain nombre de cas individuels.

J’avais des collègues arrêtés par la médecin du travail ou leur médecin traitant, mais rien ne changeait, l’employeur ne prenait aucune décision. Du coup, je suis allé voir mon employeur directement – le directeur et la responsable RH – en leur demandant de me trouver quelqu’un pour m’aider.

D’une part, l’employeur m’a rapidement proposé une aide extérieure. Mais surtout le CHSCT a rebondi sur mon interpellation et en a profité pour assembler des cas traités individuellement et porter une demande collective auprès de l’employeur. Cela a été un changement important : ils ont engagé une démarche pour demander une réponse collective au niveau de l’organisation du travail. Cela a transformé des accompagnements individuels, qui étaient d’ailleurs effectifs et de qualité, en une interpellation collective. L’employeur ne pouvait plus s’en sortir en disant « telle personne on l’a envoyée voir un psychologue, c’est réglé », « telle personne on a aménagé son temps de travail, c’est réglé ». Il a dû proposer des réponses collectives.

Si Frédéric a quitté l’association depuis, son interpellation a débouché entre autres sur la formation des encadrants au repérage des risques psychosociaux, et à un renforcement des équipes de ressources humaines.

Réagir individuellement ou collectivement ?

_ »Les salariés sont souvent isolés, en compétition entre eux. Quand ils se retrouvent en difficulté, beaucoup ont du mal à trouver à qui s’adresse_r »,  constate Marie Pascual, médecin du travail

Ceux à qui les salariés devraient s’adresser, ce sont, en premier lieu, leurs collègues, et en priorité les représentants du personnel. Or, seule une minorité sait faire ça. Majoritairement les gens ne pensent pas à leurs collègues, ne comptent pas sur eux ou n’ont pas confiance. Et ils ne vont pas expliquer leurs difficultés sauf quand ils s’effondrent, éclatent en sanglots ou font une attaque de panique. A ce moment là, tout le monde s’affole un peu. Même si depuis des mois ils venaient au travail avec la boule au ventre, ils n’en parlent pas forcément.

L’autre interlocuteur, c’est le médecin du travail. Mais pour Marie Pascual, les salariés, en général, ignorent sa vraie mission.

Ils vont attendre un conseil individuel sur leur santé- qu’ils vont d’ailleurs avoir en général : le médecin du travail renvoie vers le médecin de soin pour prendre du repos ou des médicaments. Alors que la mission du médecin du travail c’est d’intervenir auprès de l’employeur et des représentants du personnel pour alerter sur des conditions de travail qui peuvent être dangereuses.

Or, pour Marie Pascual, les médecins du travail le font peu au regard des missions qui leur sont confiées par le Code du travail.

C’est plus difficile d’intervenir dans une situation qui va être forcément conflictuelle avec l’employeur, plutôt que d’apporter une réponse individuelle à un salarié. L’une des solutions c’est que les salariés sollicitent collectivement la médecine du travail. Encore faudrait-il qu’ils connaissent cette dimension de leur mission. Or bien souvent ils l’ignorent car ils ne l’ont jamais vue.

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. Crédits : Fred TanneauAFP

« La souffrance survient quand on fait du travail de mauvaise qualité par rapport à ce qu’on faisait, et surtout à ce qu’on pourrait faire. »

Cédric est facteur dans le Rhône. Comme beaucoup de ceux qui acceptent de témoigner sur la souffrance au travail, il est syndiqué. Il est représentant CGT au CHSCT. A ce titre, il constate de très nombreuses situations de souffrance au travail. Allant jusqu’au suicide. Les difficultés s’expriment dans un contexte de réorganisation et de modification des missions de la Poste, notamment avec la numérisation. Avec des conséquences très concrètes dans le quotidien des agents. Cédric était facteur sur une tournée qu’il effectuait depuis 15 ans, et il y a deux ans elle a été supprimée :

Les rues que je desservais ont été réparties sur les tournées avoisinantes de mes collègues et donc j’ai dû me rabattre sur une tournée vacante. C’est dur à vivre. Personnellement j’ai pu rebondir. Mais beaucoup de mes collègues souffrent de ne pas pouvoir bien faire leur travail. Glaner les informations nécessaires pour bien travailler et remplir leur mission de service public. On a un métier basé sur la mémoire, c’est-à-dire une bonne connaissance du terrain. C’est pas seulement savoir où se cache la boîte aux lettres, c’est aussi les horaires de vie des gens, leurs heures de présence. Si vous avez quelque chose à livrer ou à faire signer à quelqu’un et que vous savez qu’il déjeune chez lui, vous ne sonnez pas à 9h du matin, mais entre 12h et 14h parce que vous savez que vous le trouverez. On emmagasine ces informations au fil du temps. Et quand on perd sa tournée, on a l’impression de repartir de zéro. La souffrance vient du fait de ne pas pouvoir faire son travail correctement, de faire du travail de mauvaise qualité par rapport à ce qu’on faisait, et surtout à ce qu’on pourrait faire.

Écouter
Cédric « Les facteurs souffrent de mal faire le travail »

Dans son secteur, deux expertises, interne et externe, ont été réalisées sur les risques psychosociaux suite à des suicides La semaine dernière des alertes ont encore été déclenchées.

Banquiers, infirmiers, enseignants, consultants…. les travailleurs de tous les secteurs sont désormais concernés. En commun, souvent, un contexte d’intensification mais aussi d’individualisation du  travail, et parfois d’importantes réorganisations.

« On n’imagine pas quand on franchit la porte d’une agence bancaire la violence psychologique qui s’exprime tous les jours de l’autre côté du guichet. L‘organisation du travail oblige les conseillers à vendre des produits à des clients y compris quand il ne leur sont pas adaptés, ce qui crée des conflits psychologiques et déontologiques« , souligne Régis Dos Santos, président du SNB CFE-CGC (Syndicat national de la banque).   

Écouter
Régis Dos Santos (SNB-CFE CGC)

Les personnels de la banque sont éclatés en dizaines de milliers de petites agences. Elles sont constituées d’une à maximum une vingtaine de personnes. Il y a donc une solitude profonde des salariés. Quand vous êtes quatre dans une agence dont le directeur, il est difficile de trouver une oreille. D’où notre attachement aux CHSCT.

Des acteurs institutionnels menacés  ?

Quel que soit le secteur, “il y a souvent un dénominateur commun qui est un contexte d’intensification du travail. Et une individualisation des relations de travail. Du coup, les salariés ressentent les difficultés sans doute beaucoup plus seuls qu’il y a 30 ans« , estime Annabelle Chassagnieux, experte auprès des CHSCT au sein du cabinet Apteis.

Dans les entreprises auprès desquelles son cabinet est intervenu, les interlocuteurs institutionnels pour répondre à des situations de crise sont plus ou moins actifs, constate-t-elle. Mais comme la majorité des acteurs de la santé au travail s’inquiète désormais des conséquences des ordonnances de la loi travail. Elles prévoient entre autres la fusion des CE, délégués du personnel, des CHSCT, les comités hygiène et sécurité, en un Comité économique et social.

En décembre dernier, membres de CHSCT, syndicalistes, experts en santé et travail, avocats, médecins du travail, inspecteurs du travail, chercheurs ont appelé à une « assemblée nationale des CHSCT » pour protester contre la disparition de cette instance en tant que telle.

Permanences pluridisciplinaires

« La première réaction des salariés est malheureusement de se tourner d’abord vers son médecin et seulement après vers les organisations syndicales« , déplore Eric Beynel, porte-parole de Solidaires.

Quand on s’extrait de l’organisation du travail par la médicalisation, la réponse collective est plus difficile à construire. D’où l’importance pour les organisations syndicales de donner des réponses aux salariés.

Solidaires forme désormais ses équipes spécifiquement sur ces questions : elle leur donne des clés pour aller devant les tribunaux, faire reconnaître une maladie professionnelle. Le syndicat fait aussi partie de ceux qui tiennent deux fois par mois une permanence interprofessionnelle à la Bourse du travail à Paris. Une initiative issue des premiers Etats généraux de la santé des travailleuses et des travailleurs organisés en 2016 par le collectif  « Ne plus perdre plus sa vie à la gagner ». Les prochains auront lieu en mai prochain. 

Le  collectif rassemble des inspecteurs du travail, des médecins du travail, des chercheurs, des experts CHSCT, etc. Il s’agit de mettre toutes ces compétences à la disposition de ceux qui n’y ont pas accès dans leur entreprise ou rencontrent des difficultés. Elle pourrait aussi bientôt voir le jour dans d’autres territoires comme la Loire-Atlantique ou la Seine-Maritime.

Bibliographie

Travail, guide de survie

Travail, guide de survieJean-François Dortier Edition Sciences humaines, 2018

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