Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

1 décembre 2011

Alfred KORZYBSKI: Démarche des mathématiciens: Extraits du « SEMINAIRE DE SEMANTIQUE GENERALE 1937 « 

Extraits du  » SEMINAIRE DE SEMANTIQUE GENERALE 1937 – Transcription des Notes des Conférences de Sémantique Générale Données à Olivet College  » (Interzone Editions ) d’Alfred Korzybski.

Chapitre 2 , p. 9-10.

Disciplines non-euclidiennes et non-newtoniennes:

J’ai insisté sur le fait que chaque fois qu’il est question d’électricité, qu’il s’agisse d’un magnéto dans une voiture, un avion ou une radio, chaque fois que l’électricité entre en jeu, les anciennes géométries et mécaniques ne seront d’aucune efficacité. Elles ne marcheront pas. En d’autres termes, les conditions dans lesquelles nous vivons actuellement dépendent des principes non-euclidiens et non-newtoniens. Nous ne pouvons construire un magnéto dans une voiture avec les méthodes euclidiennes et newtoniennes. C’est impossible. Vous avez ici des mathématiciens et des physiciens, demandez-leur si ce que je dis est vrai. Autrement dit, les conditions réelles dans lesquelles nous vivons ne sont plus euclidiennes ni newtoniennes, elles sont élaborées par des disciplines non-euclidiennes et non-newtoniennes.

Je me demande si vous saisissez la différence ? Euclide et Newton sont encore valables en ce qui concerne cette maison ou un pont, etc., mais seulement tant que l’électricité n’entre pas en ligne de compte. Dans des conditions habituelles, Euclide et Newton peuvent être tout aussi utiles, mais pas de manière générale. C’est le point principal. En ce qui concerne Aristote, il peut s’avérer utile pour préparer un dîner lors d’une réception, mais aujourd’hui, si nous nous cantonnons exclusivement aux méthodes aristotéliciennes, nous ne pouvons rien en attendre pour parvenir à un quelconque équilibre. Aristote peut nous servir de référence pour dresser la table lors d’une réception, mais il ne nous sera d’aucune aide dans notre vie, laquelle n’est malheureusement pas un dîner mondain. Il y a dans l’existence des problèmes plus complexes que d’apprêter une table pour un dîner. Dans ma première conférence, j’ai tenté de vous faire prendre conscience de la nécessité – non pas d’un plaisir, ni d’une lubie – de la nécessité d’une révision de nos orientations humaines en tant que telles. J’ai parlé pendant deux heures en tentant de vous faire comprendre les difficultés et l’urgence de cette révision. Ce soir, nous allons débuter le cours proprement dit.

Chapitre 5, p. 38-39 :

Géométrie non-euclidienne:

Quand vous prenez un manuel de géométrie euclidienne, un qui vous est tout à fait familier, où que vous regardiez, que ce soit à la fin ou au début, vous vous sentez chez vous. Mais quand vous prenez un manuel de géométrie non-euclidienne, le début vous semblera tout à fait innocent mais il ne vous sera pas familier très longtemps. Je devrais également vous expliquer ceci. Vous devriez être au courant des principes non-euclidiens.

Dans toutes les géométries métriques, nous avons besoin de lignes qui ne se rencontrent jamais. Elles nous sont indispensables. Comme nous en avons besoin, nous les avons tracées. Nous les appelons « parallèles ». Maintenant voici un point intéressant concernant ces parallèles. Nous avons besoin de ces lignes qui ne se rencontrent jamais. Elles nous sont nécessaires. Sans elles il ne peut y avoir de géométrie. Mais ensuite Euclide, énonçant sa géométrie, définit ces « parallèles » non seulement comme ne se rencontrant pas, mais il posa une autre condition concernant ces lignes: qu’elles soient à égale distance l’une de l’autre. Même du temps d’Euclide, pourtant, cette histoire d’égale distance était contestée. Ces parallèles n’étaient pas familières aux gens. Les mathématiciens savaient, même à l’époque d’Euclide, qu’il devait y avoir des lignes qui ne se rencontrent jamais et qui pourtant n’étaient pas à égale distance l’une de l’autre. Mais Euclide dit égale distance. Cela turlupina les mathématiciens pendant plus de 2000 ans et finalement trois hommes, tous à la même période, contestèrent ce principe. Ils se dirent simplement en eux-mêmes, « N’argumentons pas, élaborons une géométrie où nous avons des lignes qui ne se rencontrent jamais et qui pourtant ne sont pas équidistantes. » Et on les traita de fous. Leurs travaux furent publiés comme des géométries non-euclidiennes où les lignes parallèles ne se rencontrent jamais, mais elles ne sont pas considérées comme équidistantes. Vous avez remarqué toutes les jolies courbes qui composent les objets qui nous entourent. Vous avez vu quelques vieux immeubles partagés en appartements qui sont caractérisés par de telles lignes droites parallèles euclidiennes qu’elles en sont d’une certaine façon rebutantes.

Aujourd’hui, par suite de ce principe non-euclidien, nous croyons qu’il n’existe pas de ligne droite dans le monde. Autrefois nos cercles et courbes étaient délimités par de courts segments de lignes « droites ». Quand vous aviez un grand nombre de petites lignes vous obteniez en fin de compte une courbe. Autrement dit, une courbe au temps d’Euclide était faite de segments de lignes droites. Aujourd’hui nos postulats sont différents. Si nous prenons un cercle d’un rayon très court, il est très incurvé. Si vous prenez un rayon plus long, la courbe est plus aplatie. Finalement, si vous preniez la limite d’un cercle au rayon infini, vous auriez ce qu’on appelle une ligne droite. Autrefois nous faisions des courbes à partir de petits segments de lignes droites. Aujourd’hui les lignes droites ne sont rien d’autre qu’une limite d’une courbure au rayon infini. C’est un simple renversement, mais l’orientation est différente.

Ce que je veux que vous compreniez c’est la révision complète de l’orientation que nous effectuons, en mathématiques comme dans la vie. Il y a une grande différence entre tracer une courbe à partir de segments de lignes droites, ou tracer des lignes droites aujourd’hui comme dans le cas limite isolé d’une courbe d’un rayon de courbure infini. C’est important pour vous tous. C’est tout l’inverse, un changement complet. C’est très important. Il a été démontré à travers le comportement et les faits réels que l’équidistance n’est pas nécessaire, et les non-euclidiens ont aboli ce simple postulat en produisant une géométrie réelle qui faisait abstraction de ce postulat, et pourtant, ils ont produit une géométrie cohérente. Aujourd’hui vous verrez en plus qu’Euclide et Newton n’ont rien produit d’électrique. Et n’oubliez pas que nous ne sommes rien d’autre que des structures électriques. Si vous voyez un manuel de géométrie non-euclidienne, quand vous le regardez, les deux premières pages vont vous sembler familières mais, croyez-moi, la troisième et la quatrième page seront entièrement nouvelles. Vous êtes perdu. Cela ne vous est absolument pas familier à cause de vos anciennes canalisations.

Maintenant il se trouve qu’Euclide n’a pas une structure similaire à celle du monde, parce que nous ne connaissons pas de lignes droites et que nous n’avons pas de lignes équidistantes dans le monde actuellement. Aujourd’hui nous n’avons affaire qu’à des lignes courbes. Chez Euclide, avec ses lignes droites qui n’existent pas, il n’y a pas de similarité de structure avec le monde tel que nous le connaissons. Les géométries non-euclidiennes dans les sciences d’aujourd’hui sont toutes basées sur des courbes et leurs valeurs limites qui peuvent être appelées lignes droites, si vous le souhaitez. Ce « si vous le souhaitez » est un point important. Tous les faits sont « juste comme vous le désirez ». Les « faits » demeurent, mais ils peuvent être interprétés différemment. Alors nous pouvons dire que la nouvelle géométrie est basée sur des courbes et non sur des lignes droites. Nous ne parlons pas de lignes droites. Nous parlons de lignes plus ou moins courtes (géodésiques) dont nous pouvons alors supposer qu’elles sont « droites » mais nous n’en parlons pas comme de lignes droites.

Alors dans sa formulation Euclide n’était pas similaire aux faits tels que nous les connaissons. Ceci est empirique. La géométrie d’Euclide n’est pas similaire de par sa structure aux faits tels qu’ils se produisent dans le monde. En ce qui concerne les principes, elle n’est pas similaire et par principe nous devons l’abandonner. Je vous montrerai plus tard que la mécanique de Newton n’a pas non plus une structure similaire à celle du monde. Tout le séminaire va faire ressortir le fait que les anciennes croyances intensionnelles n’ont pas une structure similaire à celle des faits. Je n’entrerai pas dans Newton ce soir, mais plus tard. Ce soir je veux seulement traiter du système nerveux.

Chapitre 8, p. 61-62:

Orientation aristotélicienne à deux valeurs:

Je vous disais que nous adoptions nos orientations à la révolution rapide et au profond changement dans notre vision du monde qui se sont accomplis durant les trente-cinq dernières années, à travers le caractère du processus dynamique de la « matière » que j’ai tenté de vous expliquer auparavant. Je vous ai montré ce disque qui était composé de lames tournantes – il s’agissait réellement de lames tournantes, pas d’un disque. Ce disque n’existait pas réellement. Votre système nerveux l’a fabriqué dans votre tête. Cela s’applique à toute « matière ». Tout ce que vous voyez est une construction mentale que vous avez élaborée. C’est un processus. Tout ce que vous voyez est composé d’électrons en rotation. Ce que vous ressentez n’est pas ce que

 vous voyez. Il en ressort que tout ce que nous pouvons voir est seulement un stimulus auquel répond notre système nerveux, et, de là, l’objet que nous voyons n’a de réalité qu’à l’intérieur de nous, bien que l’image électronique extérieure ait une réalité indépendante. Ceci est important parce que les anciennes théories sont insoutenables. Qu’importent les détails des nouvelles théories, tout ce qui importe c’est que les anciennes théories sont indéfendables. Ceci est un savoir positif. Et c’est destiné à transformer notre orientation des anciennes conceptions aristotéliciennes statiques intensionnelles à deux valeurs en une orientation non-aristotélicienne de processus dynamiques à valeurs infinies. Ceci est très sérieux. Notre civilisation se désintègre parce que nous vivons à travers les découvertes de la science moderne extensionnelle, mais dans nos têtes nous conservons des systèmes intensionnels d’origine primitive, qui ne sont pas similaires au monde extérieur ni à notre système nerveux. Nos orientations ne correspondent pas aux événements que nous vivons. Ceci est nouveau.

Je veux expliquer cette orientation à deux valeurs. Prenez la première. Ou bien l’objet B touche A ou bien il ne le touche pas. Ceci est une orientation à deux valeurs. « Ou bien – ou bien », « oui – non », « bon – mauvais », « amour – haine », etc., tout ceci est à deux valeurs. Aristote a formulé cela sous la forme de la loi du « tiers exclu ». A est B ou non B, ils se touchent ou ne touchent pas. Nous appelons cela une orientation à deux valeurs. Notez bien les deux valeurs. Une troisième est impossible avec cette formulation verbale, qui est contredite par l’expérience vécue. Si la théorie du processus dynamique de la « matière » est correcte, et elle l’est, comme l’ont démontré d’innombrables données, alors ces deux objets, A et B, n’existent pas à l’extérieur de notre tête. Pensez toujours à l’exemple du disque. Vous pouvez faire le parallèle entre la construction nerveuse du disque et l’orientation à deux valeurs. Ceci s’applique à tous les objets. Ce qui existe réellement en dehors de nos têtes, ce sont des processus électroniques, des structures électriques, qui changent continuellement. Ainsi l’électricité se révèle être le jeu de construction du monde et de nous-mêmes. Or si tout se trouve être un processus, une animation rayonnante d’électrons (un nombre infini), nous ne pouvons pas dire que le processus C touche ou ne touche pas le processus D. Ils auraient un nombre infini de degrés de contact. Alors vous voyez que nous devons passer des orientations aristotéliciennes à deux valeurs à des orientations non-aristotéliciennes en fonction de processus à valeurs infinies.

Vous réalisez tous l’importance de la voiture, de l’avion et de la radio dans la vie. Les noms d’Euclide et de Newton vous sont familiers. Maintenant l’électricité et le magnéto ne sont pas conformes aux théories d’Euclide ni de Newton. Ainsi nos vies réelles extensionnelles se déroulent dans des conditions non-euclidiennes et non-newtoniennes, toutefois nos orientations restent désespérément aussi inadéquates que les anciennes. Cela s’applique aux orientations aristotéliciennes à deux valeurs; avec elles nous pouvons dresser une table de dîner, mais nous ne pouvons préserver la santé – aux niveaux personnel, national, et international.

21 décembre 2010

3. Application de la démarche des mathématiciens en économie

© Isabelle Aubert-Baudron

Nous avons vu que pour élaborer la géométrie non-euclidienne, à partir de l’observation de la réalité dans laquelle ils vivaient , les mathématiciens  ont oublié Euclide. Ils ne s’y sont pas opposés, ils ont mis de côté ses postulats et ont regardé autour d’eux.

La formulation d’une économie non-aristotélicienne implique une démarche similaire : oublier l’économie de marché, et se poser la question de ce qu’est l’argent et de sa fonction.
Korzybski répète qu’il considère les mathématiques comme un domaine d’activité humaine, les resituant dans le contexte humain d’où elles sont issues. Il en va de même pour l’économie, un domaine d’activités humaines, fait par les humains.

Les débats économiques se situent la plupart du temps dans le cadre d’une opposition entre les partisans du capitalisme d’une part et les alternatives au capitalisme se situant la plupart du temps dans un cadre politique  donné, en opposition à celui-ci, entre pro et anti capitalistes. Ils reposent avant tout sur des considérations d’intérêts. Cette vision des choses limite les relations entre les groupes d’individus qui les composent à des relations de conflit, et les seuls alternatives au système actuel à différentes formes de « lutte contre le capitalisme », sans qu’il en sorte quoi que ce soit au bout du compte.

Personnellement je ne crois pas en l’existence de quelque chose qui serait « le capitalisme » en soi : le « capitalisme » de 1950 est différent du « capitalisme » en 1980, qui est lui-même différent du capitalisme en 2008, etc… Autrement dit, celui-ci n’est pas un système immuable, il change tout le temps et sa forme évolue en fonction des individus qui influent par leurs décisions sur celle-ci. En revanche, ses différentes formes ont une structure similaire, à savoir que les relations induites par ce système sont de même type : relations de compétition, de conflits, basées sur des rapports de force.

En dehors des humains qui lui donnent corps, ce système n’existe pas, pas plus que l’argent, qui est une invention humaine. La  financiarisation de l’économie est spécifique à l’Occident: même dans le cadre de la mondialisation, un certain nombre de pays s’en démarquent, préférant miser sur leurs ressources réelles plutôt que sur des produits financiers aléatoires. Les effets de cette financiarisation sont problématiques, remettant en cause la santé et la sécurité économiques des Etats, des entreprises et des individus. Or les diverses solutions envisagées officiellement pour remédier à ces problèmes se situent dans le cadre de la doctrine économique qui génère ces problèmes, ce qui n’est pas cohérent : il est impossible de résoudre un problème sur la base du système qui l’a généré.

Si maintenant nous situons les questions économiques dans le cadre d’échanges entre humains, et hors de ce débat « pro / anti » capitalistes, le fait est qu’indépendamment de notre statut, de notre situation économique, de nos croyances et de nos opinions, nous sommes avant tout des humains, dotés du même organisme humain, et , au niveau biologique, avons fondamentalement la même structure et les mêmes besoins.

A partir de là, une autre grille dont nous pouvons nous inspirer est celle du biologiste Henri Laborit, dont les travaux sur la structure des organismes vivants reposent sur la sémantique générale (voir La Nouvelle Grille) : « Parler de « structures vivantes » c’est, en présence d’un « ensemble » vivant, quel qu’il soit, de la bactérie aux sociétés humaines, parler de l’ensemble des relations existant entre les éléments qui constituent cet ensemble. Parler de structures, c’est donc parler de relations, qui ne sont ni masse, ni énergie, mais qui ont besoin de la masse et de l’énergie pour exister. » (« La Nouvelle Grille », p. 30, Robert Laffont.)

Notions sur la structure des organismes vivants :

– Des systèmes ouverts:

« La structure de la matière vivante lui confère deux caractéristiques fondamentales: celle d’être un système ouvert et celle de s’organiser par niveaux de complexité, ces deux caractéristiques étant d’ailleurs strictement dépendantes l’une de l’autre. » (La Nouvelle Grille » p.25)

– Hiérarchie d’organisation:

« La seule façon d’ouvrir l’information-structure d’un organisme, d’ouvrir l’entité organique individuelle régulée, est de la transformer en servomécanisme, c’est-à-dire de l’inclure dans un niveau d’organisation supérieur, à savoir le groupe social, mais dont la finalité devra être que la même que la sienne. » . » (La Nouvelle Grille » p.40).

« Dans un organisme vivant, chaque cellule, chaque organe, chaque système ne commande à rien. Il se contente d’informer et d’être informé. Il n’existe pas de hiérarchie de pouvoir mais d’organisation, c’est-à-dire de complexité:
– niveau moléculaire (à rapprocher du niveau individuel),
– niveau cellulaire (à rapprocher du niveau du groupe social),
– niveau des organes (à rapprocher du niveau des ensembles humains assurant une certaine fonction sociale),
– niveau des systèmes (nations),
– niveau de l’organisme entier (espèces).
Chaque niveau n’a pas à détenir un pouvoir sur l’autre mais à s’associer avec lui pour que fonctionne harmonieusement l’ensemble par rapport à l’environnement. Mais pour que chaque niveau d’organisation puisse s’intégrer harmonieusement à l’ensemble, il faut qu’il soit informé de la finalité de l’ensemble et, qui plus est, qu’il puisse participer au choix de cette finalité. » (Henri Laborit, « La Nouvelle Grille », Ed. Robert Laffont, p. 121 et 122.)

« Croire, comme certains, au caractère inévitable de la guerre, lui trouver même des  avantages concernant l’évolution technique, le contrôle démographique, etc., c’est s’enfermer dans une structure préhistorique, s’appuyer sur le passé et l’histoire pour en déduire l’avenir, c’est rester dans un système aristotélicien du déterminisme linéaire, de la causalité enfantine. » (Henri Laborit, « La Nouvelle Grille », Ed. Robert Laffont, p.310.)

Bases d’une démarche scientifique:

– Similarité de structure :

La notion de similarité de structure entre les théories que nous utilisons et les faits dont elles traitent ne semble pas avoir été intégrée ni appliquée jusqu’ici hors des sciences exactes.  Or c’est sur cette similarité de structure que repose la fiabilité de nos théories:

« Nous avons comparé le territoire et la carte et nous en avons conclu que, pour obtenir le maximum de prédictivité, pour arriver à une probabilité maximale en matière de prédictivité, nous devons avoir une forme de représentation – dont la structure soit similaire en terme d’ordre. Je dois vous avertir que dans le domaine des sciences, où nous avons une prédictivité maximale, nous jugeons une théorie sur sa similarité de structure avec les faits. Ne nous cachons pas derrière les mots. Regardons les faits; ce que nous appelons une « théorie scientifique » représente un langage d’une structure particulière, basé sur une terminologie. Autrement dit la terminologie met en jeu des postulats qui sont impliqués structurellement dans la terminologie. En d’autres termes, ce que nous appelons une théorie n’est véritablement rien d’autre qu’un langage d’une structure particulière. » (Alfred Korzybski : « Séminaire de sémantique générale 1937 – Transcription des notes des conférences de sémantique générale données à Olivet College », Interzone Editions, p. 17 )

« Nous avons montré au cours de la dernière conférence que ce que nous disions au sujet de la carte et du territoire s’applique aux mots et aux faits. Pour avoir le maximum de probabilité en matière de prédictivité, nous devons avoir une similarité de structure entre le langage et les faits. Examinez votre façon de parler, et voyez si votre langage a une structure similaire à celle des faits. Si notre langage avait une structure similaire à celle des faits, comme c’est le cas en physique mathématique, aurions-nous le maximum de prédictivité ? Oui. S’il n’est pas similaire, aurions-nous le maximum de prédictivité ? Non.

N’est-ce pas là notre problème majeur dans le domaine de la recherche ? Rechercher les faits pour voir si cette similarité de structure existe ou pas. Il est important de savoir si le langage a ou n’a pas une structure similaire. » (Alfred Korzybski : « Séminaire de sémantique générale 1937 – Transcription des notes des conférences de sémantique générale données à Olivet College », Interzone Editions, p. 18)

– Prédictivité :

De la similarité de structure entre nos théories  et les faits dépend la prédictivité et la fiabilité de celles-ci, autrement dit le fait qu’elles nous permettent d’obtenir des résultats correspondant aux attentes de départ :  si ces résultats n’y correspondent pas, alors  nos théories ne sont ni prédictives ni fiables, et il convient alors de les remettre en question :

«  Pour un maximum d’efficacité, une carte devrait avoir une structure similaire à celle du territoire. Je suppose que les mots « similarité de structure » vous disent quelque chose au sens général des termes. Alors l’essentiel ici est que la similarité de structure soit la question la plus importante pour nous en physique mathématique et en mathématiques, en dépit du fait que vous puissiez le comprendre dans le sens général. Similarité de relations physiques et symboliques. Notre carte a-t-elle une structure similaire à celle du territoire ? Est-il possible d’attendre une quelconque prédictivité d’une telle carte ? Je ne vous accable pas avec l’aspect technique du problème. C’est très complexe. Mais l’acception courante des mots selon lesquels une carte devrait avoir une structure similaire à celle des faits devrait vous dire quelque chose. C’est un point très important. »  (Alfred Korzybski : « Séminaire de sémantique générale 1937 – Transcription des notes des conférences de sémantique générale données à Olivet College », Interzone Editions, p. 12-13 )

« La similarité de structure est d’une simplicité enfantine et pourtant personne n’y a accordé la moindre attention avant la S.G.. Pour obtenir le maximum de probabilité en vue d’une prédictivité maximale, nous devons avoir une carte dont la structure est similaire à celle du territoire. » . » (Alfred Korzybski : « Séminaire de sémantique générale 1937 – Transcription des notes des conférences de sémantique générale données à Olivet College« , Interzone Editions, p. 14).

Or le fait est que les résultats de nos théories économiques ne correspondent pas aux attentes placées en elles, elles ne sont ni fiables, ni prédictives et leur structure n’est pas similaires aux faits dont elles traitent. Ces théories ignorent les faits: ainsi les méthodes d’évaluation actuelles dans la gestion des ressources humaines, impulsées par les sociétés de gestion privées, reposent  sur des impératifs financiers théoriques, sans tenir compte des faits, d’où des objectifs irréalistes et impossibles à atteindre, des gens frustrés en permanence, la perte de la finalité du travail, une baisse de la qualité du travail, et au bout du compte des arrêts maladie et un absentéisme, jamais atteints auparavant. Cette gestion, au bout du compte ruineuse pour les Etats et désastreuse pour la santé des individus, coûte en fin de compte beaucoup plus cher que la gestion des ressources humaines publique des décennies précédentes.

En conséquence le terme de « sciences économiques » ne correspond pas à ce qu’il est censé représenter : brillant par leur manque de prédictivité, leur incapacité à remplir les objectifs promis, leurs résultats désastreux, ces « sciences » n’ont de scientifique  que le nom. Les concepts de « culture du résultat » et de « politique du chiffre », s’ils sont imposés aux « évalués », ne le sont pas aux niveaux des décisions économiques et politiques, dont les acteurs se dédouanent pour eux-mêmes  ce qu’ils exigent des citoyens, refusant de se confronter aux faits et de rendre compte de leur action aux gens qui les ont élus. D’où des « crises économiques » qui se succèdent sans interruption, et des méthodes censées les résoudre qui se révèlent inefficaces à le faire.

– Démarche scientifique:

Ainsi une restructuration de l’économie, à travers l’élaboration de sciences économiques dignes de ce nom, ne peut faire fi de la démarche scientifique appliquée dans les sciences exactes. Cette démarche scientifique repose sur les étapes suivantes :

 » Comment nos savants qui, dans leurs recherches, suivent le type d’orientation que nous avons indiqué par notre première prémisse non aristotélicienne, sont-ils parvenus à de tels résultats ?
En s’attachant d’abord à découvrir l’ordre dans lequel se présentent les éléments du terrain, les relations qui peuvent les unir, la structure qu’ils composent.
Dans ses observations le savant se penche, notamment, sur des comportements dont il va s’attacher à déceler la structure. Il se demandera ensuite quelles doivent être à leur tour les structures des éléments en présence pour permettre une telle structure de leurs comportements. Il fera ensuite des inférences qui lui permettront alors de bâtir des hypothèses. Sur la base de ces hypothèses, il dégagera des prévisions relatives aux comportements. Il lui faudra alors retourner à l’observation de ces derniers pour examiner si ces prévisions se réalisent et si, par conséquent, son hypothèse est conforme à la structure des faits. » (Hélène Bulla de Villaret : « Introduction à la sémantique générale de Korzybski », Courrier du livre, p. 36.)

Appliquer une démarche scientifique en économie implique de raisonner non pas  en termes de croyance en des théories données, mais d’hypothèses portées à l’expérimentation afin d’en tester la validité. Cette confrontation à l’épreuve des faits est indispensable pour pouvoir les confirmer ou les infirmer, et voir si elles peuvent ensuite être appliquées. Si les résultats ne confirment pas leur validité, il importe alors de reprendre les différentes étapes de la démarche scientifique depuis le début afin de chercher la ou les erreurs, et ceci tant que les résultats ne sont pas satisfaisants.

I. Aubert.

8 décembre 2010

2. La démarche des mathématiciens

© Isabelle Aubert-Baudron

La compréhension de cette démarche est importante car
– elle permet d’évacuer les faux problèmes tels que l’opposition apparente entre aristotéliciens et non-aristotéliciens liée à l’ignorance de ces termes.
– elle est applicable dans les autres domaines de connaissance nécessitant l’intégration, dans les affaires humaines, de notre évolution scientifique actuelle.

Pour plus de clarté, je mets en ligne, des extraits du « SEMINAIRE DE SEMANTIQUE GENERALE 1937 – Transcription des Notes des Conférences de Sémantique Générale Données à Olivet College » (Interzone Editions ) d’Alfred Korzybski : https://generalsemantics4all.wordpress.com/2011/12/01/alfred-korzybski-demarche-des-mathematiciens-extraits-du-seminaire-de-semantique-generale-1937/
 – et ci-dessous, des extraits de son séminaire de 1949 à Lakeville, Connecticut, tirés d’une traduction de la transcription d’un enregistrement de ce séminaire provenant de l’Institute of General Semantics. J’ignore qui a effectué cette traduction, celle-ci n’étant pas signée, et je ne dispose pas des enregistrements à partir desquels elle a été réalisée. Elle n’est pas définitive, comportant des blancs dans le texte. Mais je remercie ces traducteurs anonymes pour leur travail, en espérant qu’ils se feront connaître, afin que je puisse leur restituer ici leurs droits d’auteurs.
Dans ces deux séminaires, Korzybski décrit, sous deux formes différentes,  la démarche qu’ont adoptée les mathématiciens qui ont élaboré la géométrie non-euclidienne, et qu’il a appliquée lui-même dans la formulation de sa logique non-aristotélicienne. .

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« Nous vivons dans une époque très révolutionnaire et des choses extraordinaires se sont produites pendant ces 100 dernières années. Entre autres nous avons commencé a revoir les doctrines démodées, ceci s’est passé en 1800 quelque chose, 1900 quelque chose, 1920, 30, 50. Je suis né au milieu de ces révolutions, certaines étaient accomplies, d’autres se déroulaient et j’ai développé cette flexibilité que j’essaie de vous enseigner. Nous avons commencé la révision des anciennes doctrines les fondements de l’électricité, la science de l’électromagnétisme qui a débuté par l’équation de Maxwell, puis la révision de (je vais lire, je vais sauter quelques exemples) je vais vous donner un résumé historique avec les années, ce qui s’est passé.

Faraday qui a révolutionné la physique …

En 1833, Faraday a découvert les lois fondamentales de la chimie électrique,
en1844 il a découvert que le magnétisme est une propriété universelle de toutes les substances
en 1859 Kurkov a formulé le principe fondamental de la théorie de la radiation
en 1881 G.G. Thompson a introduit le concept de la masse électromagnétique
en1888 Pirts a confirmé les théories de Maxwell par ses expériences
en 1895 Lawrence a fondé la théorie des électrons
en1886, Bacarow a découvert le phénomène de la radioactivité
en 1896, Sigman a découvert l’effet magnétique optique qui porte son nom
en 1898 les Curie ont découvert le radium
en 1900 Plank a fondé la théorie quantique
en 1900 Plank a introduit les lois générales de la radiation
en 1900 Planck a déterminé la quantité élémentaire d’action, il a été le premier à calculer la masse d’hydrogène et la quantité élémentaire d’électricité
en 1902 Rarafer et (?) ont mis au point la théorie de la désintégration atomique
en  1905, Einstein a formulé le principe de la relativité
en 1905 il a fondé la théorie de la lumière quantique
en 1907 Einstein a fondé la théorie quantique de la chaleur des corps solides
en 1908 Minkowski a introduit la conception d’un monde à quatre dimensions reliant entre eux l’espace et le temps
en 1912 Allow a découvert l’interférence des (?)
en 1913 W. H et W. A ont découvert la structure des cristaux
en 1913 Bohr a fondé la théorie du spectre et de la structure atomique
en 1915 Einstein a fondé la théorie de la relativité générale
en 1915 Sommerfeld a expliqué la structure des lignes spectrales
en 1919 Rupperfeld a découvert la différence de formation de l’hydrogène de l’oxygène
Cela s’est passé sur une période de 1833 à 1919, même pas 100 ans.

En parallèle avec tout ce que vous avez entendu il y a eu une révolution dans les mathématiques. Nous avons commencé ce que l’on a appelé la logique mathématique. Tout cela s’est passé pendant ma propre vie. Piano, Whitehead, Russell, toute cette génération a déjà commencé le grand bouleversement et les résultats sont extrêmement, extrêmement importants parce qu’il y a des choses que tout simplement nous n’incluions pas dans ce que l’on appelle la pensée et qui sont si impliquées que si vous devez parler pendant une 1/2 h puis une autre 1/2 h, vous ne pouvez pas combiner ces deux 1/2 h de discours, c’est sans espoir, un être humain ne peut pas le faire, peut être quelques-uns, mais c’est très rare.

C’est pourquoi ils utilisent des signes abrégés, ce qu’ils appellent la logique mathématique, ils lient les 5 signes ensemble et ils signifient beaucoup plus, ensuite ils peuvent seulement penser avec ces signes abrégés pour pouvoir combiner les “limitations” de l’esprit humain. II y a des limitations de l’esprit humain, nous ne sommes pas limités dans un sens mauvais, tout simplement nous sommes “limités”, l’esprit humain a des limitations. Vous devez par exemple oublier ce qu’on répète à l’envie que 1es mathématiques sont difficiles et ainsi de suite, les mathématiques sont le langage le plus simple qui existe. Si nous pouvons extraire un langage ordinaire des mathématiques, nous l’avons déjà fait, cela signifie appliquer une méthode mathématique, alors tout devient la simplicité même et nous avons abandonné le verbiage inutile parce que nous utilisons seulement les relations.

Les progrès que nous avons connus en médecine, biologie, sont extrêmement révolutionnaires, trop nombreux et trop complexes pour que nous essayions d’en donner une liste. Les mathématiques, la physique c’est simple.
…/…

En mathématiques, Piano, un italien, Whitehead et Russell ont commencé une recherche fondamentale dans les fondements des mathématiques. Si je dis les fondements des mathématiques vous pouvez croire que je blablate. Si les mathématiques sont faites par les hommes, si les fondements des mathématiques sont solides, cela nous sert à apprendre le fonctionnement de l’esprit humain, les fondements de l’évaluation humaine.

Par exemple, la façon la plus facile était de commencer par la révision de la géométrie euclidienne. Ceci est extrêmement fondamental, je ne vous enseigne pas les mathématiques, je vous enseigne des choses sur le comportement humain. Euclide avait des parallèles, c’est à dire des lignes qui ne se rencontrent jamais et en outre elles étaient supposées être équidistantes, des parallèles équidistantes.

A cette époque, à l’époque même d’Euclide, cette théorie avait déjà été mise en question. Toute géométrie doit avoir des lignes qui ne se rencontrent jamais, mais la question est : est-ce que ces lignes doivent être équidistantes ou non? A l’époque d’Euclide, ceci était déjà mis en question. Et que s’est-il passé ? Quelque chose de très important, quelque chose qui concerne les hommes et non la géométrie. La géométrie est faite par les hommes et donc ce sont les hommes qui nous intéressent, pas la géométrie. Pendant plus de 2000 ans rien ne s’est passé. Puis, c’est le côté humain, Lovachevski, un russe, Bolé, un hongrois, et Undersly, un allemand, qui avait les mêmes notions mais qui avait peur de les publier, si bien qu’il a été puni par l’histoire qui ne l’a pas reconnu.

Ils voulaient réviser cette équidistance qui ne leur semblait pas adéquate. Si vous voulez avoir une idée de ce qu’est l’égale distance entre deux parallèles, prenez un train ou un tramway qui ont les rails selon la théorie euclidienne, à égale distance. Les rails sont posés à dessein à égale distance. C’est de la pure fiction. La critique n’a pas été écoutée pendant 2000 ans. Finalement Lovachesky et Bolé sont sortis d’Euclide, ils n’ont pas corrigé Euclide, ils ne l’ont pas révisé, ils ont oublié Euclide et ils ont pris un nouveau départ et ont commencé la géométrie non euclidienne. Tous ceux qui ont essayé de réparer la géométrie euclidienne, ont échoué. Les deux tentatives qui ont réussi sont celles qui ont oublié Euclide et inventé une nouvelle géométrie. Et cela fonctionne. Les développements ultérieurs ont gardé les lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais mais qui ne sont pas équidistantes. Puis les lignes droites sont devenues courbes et celles-ci sont devenues asymptotiques, elles se sont rapprochées de plus en plus mais ne se sont jamais rencontrées Tout ceci est évidemment de la fiction mais de la fiction nécessaire.

La même chose s’est passée avec Newton. Vous connaissez tous la mécanique de Newton. Les systèmes newtonien et euclidien ne cadraient absolument pas avec l’électricité. Et maintenant nous savons que tout est électrique et même vous et moi nous sommes des conglomérats électrocoloïdaux. Donc si nous avons des systèmes qui ne peuvent prendre en compte les phénomènes électrocoidaux, cela ne nous sert à rien. Par conséquent la révision était nécessaire et finalement nous avons la géométrie non-euclidienne. Nous nous sommes débarrassés d’un dogme. C’est tout, nous nous sommes débarrassés d’un dogme. Avec Freud aussi nous sommes débarrassés de beaucoup de dogmes, il en a créé de nouveaux.

Mais ils sont moins mauvais que les vieux dogmatismes démodés. Comme l’électricité et évidemment les phénomènes électrocoloïdaux ne pouvaient pas être pris en compte avec la vieille mécanique de Newton, Einstein a fait la même chose que ses prédécesseurs, il l’a oubliée. Recommençons depuis le début, la théorie d’Einstein est un nouveau départ. C’est un des exemples les plus classiques de l’extensionnalisation. La simultanéité était une propriété absolue du temps absolu et de l’espace absolu. Einstein a refusé de traiter la définition.
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La seule différence entre Euclide et les non euclidiens était la question de la distance égale, un si petit facteur. Vous devez vous demander si je parle encore de mathématiques, mais non, je parle des réactions de l’homme. Lorsque vous changez une petite chose, regardez ce qui se passe. On a gardé l’axiome que les lignes ne se rencontrent pas mais on n’a pas accepté le dogme qui ne se vérifie pas dans la réalité que les lignes sont toujours des parallèles équidistantes. On a tout simplement abandonné le dogme. Ce changement peut éventuellement sembler innocent. Cela me rappelle une blague de Bertrand Russell, une blague mathématique, sur les tailles. Une femme de ménage n’était pas mariée, elle demande à sa patronne si elle pouvait aller voir son enfant parce qu’il était malade. La patronne a été si surprise qu’elle lui dit: “eh bien, je pensais que vous n’étiez pas mariée”, “Madame, cela ne veut pas dire que j’ai été négligée, le bébé était très petit”. Cette blague est de Bertrand Russell. Blague à part, je ne raconte jamais de blagues seulement à cette fin, il y a toujours un sens plus profond.

Nous avons abandonné l’équidistance des parallèles. Voyons quelles en ont été les conséquences. Dans la passé, dans la géométrie élémentaire, nous faisions une courbe avec des petits morceaux de ligne droite. C’est ce qu’on a appris à l’école, vous et moi. Une courbe, des petits morceaux de ligne droite à condition que les petits morceaux deviennent de plus en plus petits et la limite était la courbe.

Aujourd’hui nous avons inversé le processus. Aujourd’hui nous commençons avec un cercle en augmentant le rayon et lorsque le rayon tend à l’infini, alors la limite de la courbe devient une ligne droite.

Donc vous voyez que cette petite différence dans les parallèles a eu pour résultat l’inversion de toute l’orientation: au lieu de faire des courbes avec des lignes droites, aujourd’hui une ligne droite est la limite d’un cercle (ça, c’est du verbiage) lorsque le rayon tend vers l’infini. C’est le système euclidien. Ça, ce n’est pas important. La géométrie n’est pas importante non plus, ce qui est important c’est qu’un petit changement dans les prémisses a entraîné un changement énorme, une inversion dans les conséquences. Cela  s’applique aussi à la vie de tous les jours, on peut appliquer cette règle par exemple en changeant les prémisses, si nous le pouvons, avec les patients. Si vous pouvez changer les prémisses du patient, il est guéri. La question est: est-ce qu’on peut y arriver ? Ah, c’est ça le problème. Mais, en fait, ce que fait un psychiatre, c’est qu’il essaie d’amener son patient à parler, à faire face à la réalité, c’est-à-dire à changer ses prémisses fictives pour voir la réalité.

Vous connaissez l’exemple du serpent dans le lit. C’est une désillusion proverbiale d’un patient très malade. Il ne voulait pas aller se coucher parce qu’il y avait un serpent dans son lit. Le docteur fait semblant d’enlever le serpent qui n’existait pas du lit. Le patient est content, il va coucher et s’endort. Est ce qu’il est guéri pour autant? Pas du tout. Demain il y aura un tigre qui va le poursuivre dans la rue. Vous avez éliminé un symptôme “serpent” et vous en avez introduit un autre, “le tigre”. Ces choses fonctionnent mécaniquement. Que fait un psychothérapeute ou tout médecin avec les malades mentaux? Il change, s’il le peut, les prémisses. Si çà marche, la personne est guérie, autrement il ne se passe rien.

C’était tout ce que j’avais à vous dire sur Euclide. Le changement de lignes droites, si quelqu’un sait ce qu’est une ligne droite. Personne ne le sait. Aujourd’hui nous parlons de façon beaucoup plus réaliste et lorsque nous parlons d’une ligne, nous ne parlons pas d’une ligne fictive, mais nous parlons d’une ligne réelle. Que faire avec ça ? Avant Einstein on croyait que la lumière se déplaçait sur une ligne droite. Seulement Einstein a démontré que dans un champ gravitationnel, la vitesse de la lumière ne voyage pas en ligne droite, mais en courbe. Maintenant la ligne droite est presque complètement abolie, on l’utilise par exemple pour la construction. Un constructeur construit les immeubles en utilisant la géométrie euclidienne. Euclide est valable pour construire cet immeuble, mais si vous voulez construire un pont, Euclide n’est plus valable. Je ne sais s’il est bon pour les gratte-ciels. Donc on a dû passer d’Euclide au système non-euclidien.

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Avez-vous remarqué que nous tirons maintenant des lignes droites comme limites de cercles ? Avant c’était le contraire. Est-ce que vous comprenez cela?
-Non

Vous devez l’accepter sans essayer de trop approfondir, parce que je ne suis pas en train de parler de manière trop technique, ce n’est pas un problème de géométrie mais de symbolisme. Vous rappelez-vous que maintenant nous construisons des lignes droites en dehors des cercles avec des rayons qui augmentent et la limite lorsque le rayon approche, n’atteint pas l’infini, elle s’en approche, votre cercle s’aplatit de plus en plus et la limite devient une ligne droite.(Cette phase n’est pas claire, mais n’ayant pas le texte anglais, je ne peux la modifier.)

Maintenant, acceptez cette proposition et acceptez aussi qu’aujourd’hui, avec la géométrie moderne, c’est l’inverse de l’ancienne, car dans l’ancienne géométrie avec un peu de ligne droite on pouvait construire un cercle. Aujourd’hui c’est l’inverse, une ligne droite est la limite d’un cercle énorme avec un rayon qui tend vers l’infini. Ce que j’aimerais souligner, c’est qu’un petit changement dans les prémisses implique un changement fondamental. Dans notre travail nous avons introduit quelques changements fondamentaux dans les prémisses où l’ancien n’avait pas de sens ou était faux. Nous l’avons abandonné et nous avons un renversement complet des vieilles idées, cela a affecté toutes les parties de notre vie.

La théorie d’Einstein, vous avez lu et entendu assez à son sujet. Vous savez que sans la théorie d’Einstein … je vous ai déjà parlé du Professeur Planck.

Vous vous rappelez ? Il a établi les quanta, des sortes de noyaux centraux des radiations.

Ces problèmes dont je vous parle existent dans la vie de tous les jours, mais dits dans des langues différentes, c’est la seule différence, les mêmes conclusions existent dans la vie quotidienne mais nous ne le savons pas. Après le séminaire nous en serons conscients. Les médecins pourront revoir leurs prémisses. Nous ne le faisons jamais et le pouvoir des sciences et des mathématiques est qu’elles établissent des prémisses claires et les révisent.

Mais il y a plus de problèmes. Si vous révisez vos prémisses, cela signifie que vous les vérifiez empiriquement, vos prémisses sont correctes, est-ce que vous pouvez dire que vos déductions par l’intermédiaire de vos prémisses sont correctes ? Vos théorèmes sont-ils vrais? Non. Aujourd’hui cela ne suffit pas. Avant c’était suffisant. Les prémisses sont correctes, les déductions sont correctes, le théorème est vrai. La vérification des prémisses seule, la déduction seule, cela n’est pas suffisant. Nous devons trouver les conséquences, travailler avec les théorèmes, les uns après les autres et ensuite vérifier le théorème empiriquement. Et alors on se rend compte souvent que tout le système est faux.

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Nous essayons de faire coïncider nos formules avec la réalité. Nous avançons rapidement et avec succès. Mais vous pouvez voir ce que signifie éliminer la vitesse infinie, si vous gardez la vitesse infinie, vous ne tenez pas compte de la vitesse, parce qu’on ne peut pas connaître la vitesse infinie mais vous pouvez la voir. Et le résultat est une ineptie et vous avez fait ça. Et avant qu’Einstein n’arrive, il y avait Newton et c’est pour ça que je vous parle du renversement de la théorie euclidienne.

Le changement de l’équidistance a créé une nouvelle géométrie, une non-euclidienne qui est beaucoup plus efficace. Quel est le critère de tout ça ? Pratique, pragmatique, la carte doit ressembler au territoire. Evidemment Einstein ressemble beaucoup plus au monde que Newton, ce n’est pas euclidien. »

Alfred Korzybski, Séminaire de 1949 à Lakeville, Connecticut.

Traducteur inconnu.

7 décembre 2010

1. Que signifie « non-aristotélicien » ?

© Isabelle Aubert-Baudron

Le sens du terme « non-aristotélicien » est parfois interprété à tort comme signifiant « anti-aristotélicien », et la sémantique générale, appelée par Korzybski « logique non-aristotélicienne », comme opposée à la logique d’Aristote.

Cette interprétation erronée a engendré vis-à-vis de la sémantique générale des attitudes idéologiques qui n’ont pas lieu d’être de la part de défenseurs de l’aristotélisme.

Cette interprétation ne correspond pas à la réalité : il convient ici, pour éclairer le sens de cette expression, de situer la sémantique générale dans son contexte historique, ainsi que la démarche de Korzybski, dans le contexte scientifique dans lequel il a élaboré la sémantique générale.

Contexte historique:

Les différentes logiques élaborées en Occident l’ont été à partir de l’état d’évolution des sciences, la physique et la vision du monde de leur époque :

Antiquité :
– La logique d’Aristote est apparue dans l’antiquité (- 450 avant notre ère); elle reposait sur la vision antique du monde, qui concevait la terre comme un cercle plat, immobile, au centre de l’univers, et les corps célestes, comme tournant autour de celle-ci.
Cette vision géocentriste a fait autorité jusqu’au XVII° siècle.

– En mathématiques, Euclide élabore la géométrie plane.

XVI°-XVII° siècles:
– Copernic (1473-1543) puis Galilée (1564-1642) remettent en question la vision géocentriste d’Aristote pour une vision héliocentriste: la terre devient une sphère qui tourne autour du soleil.
– Isaac Newton (1643-1727) met en place la mécanique céleste, découvre la loi de la gravitation universelle et la mécanique newtonienne ou mécanique classique.
– Dans le courant de la révolution copernicienne, René Descartes (1596-1650) met sur pied le mécanisme, et élabore une nouvelle logique, correspondant à l’état des sciences de son époque.

XIX°-XX° siècles :
– les mathématiciens, confrontés aux limites de la géométrie euclidienne dans le cadre de la vision newtonienne du monde, mettent sur pied la géométrie non-euclidienne.

– Albert Einstein (1879-1955) élabore une théorie de la relativité générale et participe à la formulation de la physique quantique, une physique non-newtonienne.

– Alfred Korzybski (1879-1950) met sur pied la sémantique générale ou logique non-aristotélicienne, sur la base des mathématiques du début du XX° siècle, de la physique quantique et des travaux d’Einstein.

Le sens des termes « non-euclidien », « non-newtonien » et « non-aristotélicien » ne signifie pas que ces nouveaux domaines seraient « opposés » aux systèmes précédents, mais que les applications de ces derniers, apparus dans le contexte de l’état des sciences des époques précédentes, ne permettent pas d’appréhender ni de résoudre les nouveaux problèmes inhérents au niveau d’évolution scientifique du XX° siècle: par exemple, la physique de Newton ne peut permettre de traiter les problèmes relatifs à la technologie moderne : impossible de construire ou de réparer un ordinateur ou un poste de radio avec Newton, dont les travaux sont antérieurs à la découverte de l’électricité.

La physique non-newtonienne n’est pas opposée à celle de Newton, elle traite de domaines qui n’existaient pas de son vivant. Il n’existe aucun conflit entre physiciens au sujet de ces questions, et il ne viendrait à l’idée d’aucun d’opposer les deux.

Ainsi Aristote n’est pas opposable à Korzybski. La logique non-aristotélicienne peut permettre de résoudre des problèmes qui se posent à notre époque, dans le contexte de notre évolution scientifique actuelle, mais ne se posaient pas du temps d’Aristote parce que l’état des sciences d’alors ne permettait pas de les appréhender.

La logique de Korzybski n’est pas une méthode de développement personnel (le « développement personnel » n’existait pas en 1933 quand il a écrit Science and Sanity). Elle n’est pas non plus une nouvelle technique de management recelant des « trucs » de marketing, ni une thérapie, ni une méthode miracle permettant d’atteindre l’illumination en 3 jours. C’est une logique élaborée sur la base des mathématiques et de la physique du XX° siècle, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Ses applications reposent sur une démarche scientifique: voir les travaux d’Henri Laborit en biologie, ou de Basarab Nicolescu en physique. C’est en me situant dans le cadre de cette démarche que je l’ai appliquée à l’économie.

Les difficultés auxquelles nous nous heurtons pour résoudre les problèmes qui se posent actuellement en économie sont de plusieurs natures : entre autres

– d’une part  « Le monde que nous avons créé est le résultat de notre niveau de réflexion, mais les problèmes qu’il engendre ne sauraient être résolus à ce même niveau. » Et « Un problème créé ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière qu’il a été créé. » Albert Einstein.

– d’autre part les cadres dans lesquels des solutions sont envisagées sont liés à des considérations d’intérêt, d’idéologies, de croyances, etc.. Cette confusion  des niveaux d’abstraction empêche de poser les problèmes correctement, et rend impossible une approche neutre,  non partisane.

Il m’a semblé qu’un moyen d’échapper à ces pièges consistait à partir des bases sur lesquelles les scientifiques avaient pu sortir des impasses auxquelles ils avaient été confrontés.

Une économie de rechange ?

Filed under: Actualité, Economie, Sémantique générale — Étiquettes : , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 8:35

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© Isabelle Aubert-Baudron

J’ai commencé en 1997 un travail de recherche sur l’élaboration d’une économie non-aristotélicienne, à partir de la sémantique générale d’Alfred Korzybski, dans le cadre du réseau Interzone, un réseau artistique et littéraire de lecteurs de William Burroughs.  Ce travail n’avait d’autre prétention que de mettre sur pied, dans le cadre de ce réseau, une économie adaptée à la structure de celui-ci et à l’état d’esprit de ses membres, qui n’étaient pas compatibles avec l’économie managériale.

Ces recherches sont en ligne dans le site « La sémantique générale pour tous » dans la rubrique « Restructuration: Une économie non-aristotélicienne »:  les pages de présentation sont hébergées également dans ce blog :
Une économie non-aristotélicienne :
* L’économie de marché: une économie aristotélicienne
* Déstructuration: Enquêtes sur les mécanismes de l’économie de marché dans le domaine de la santé
* Restructuration: Une économie non-aristotélicienne
* Economie A / économie non-A

A partir de 2008, j’ai expérimenté dans le cadre d’Interzone Editions, puis de cours en ligne, les hypothèses élaborées à partir du travail de Korzybski, et au bout de deux ans, cette mise a l’épreuve des faits les a confirmées en ce qui me concerne : l’un et l’autre fonctionnent.

Mais en raison des réactions hostiles qui ont suivi la mise en ligne de ce dossier, (usurpations d’identité de mes sites et pillage de ma documentation dans des blogs anonymes et sites pirates, de mes emails, hacking d’un forum, trolling d’une liste yahoo, etc.) j’en ai déduit que ces recherches pouvaient avoir une importance que je n’avais pas soupçonnée tout d’abord.

Toutefois le travail réalisé jusqu’ici n’est qu’une ébauche;  il nécessite d’être poursuivi à d’autres niveaux que celui d’un simple réseau artistique. D’où ce blog, destiné à héberger la documentation à venir dans ce domaine.

Isabelle Aubert-Baudron

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