L’économie n’est pas une science dont l’unique objet doit être l’efficacité de la machine à produire des richesses, et les économistes n’ont pas à se consacrer exclusivement à huiler ses rouages. Ils peuvent aussi s’adresser aux citoyens pour prévenir que quelque chose ne tourne pas rond. Thomas Piketty avait pris la plume pour dénoncer la machine à accumuler du patrimoine entre quelques mains. Son inspirateur, son professeur, Anthony Atkinson lui emboîte le pas pour dénoncer les dangers d’une société qui voit se creuser les inégalités. Il rappelle une évidence : il n’y a aucune fatalité à cette situation. Les politiques libérales appliquées au milieu des années 80, dans le sillage de Thatcher et de Reagan, ont provoqué un accroissement des écarts entre riches et pauvres, alors que l’Etat-providence avait permis de les réduire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le constat est important, mais Anthony Atkinson ne s’arrête pas là, et propose aux pays développés 14 propositions pour réduire les inégalités et faire reculer la pauvreté.

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Nous avons soumis, par courriels interposés, des dates, des chiffres, des citations à l’auteur d’Inégalités en lui demandant de nous dire pourquoi ces jalons de sa vie l’ont amené à étudier la pauvreté et l’exclusion.

Les chiffres

«On compte 122 millions de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion sociale dans l’Union européenne, et 11,5 millions en France. Ce qui fait défaut, ça n’est pas la connaissance du phénomène, c’est la volonté de combattre la pauvreté ! A l’inverse, les statistiques sur la situation des plus riches sont de plus en plus difficiles à obtenir dans un monde globalisé où les gens et leur fortune sont très mobiles.»

1965

«Cette année-là, paraît un livre qui m’a beaucoup marqué : The Poor And The Poorest. Dans cet ouvrage, Brian Abel-Smith et Peter Townsend montrent que la pauvreté n’a pas disparu malgré l’émergence de l’Etat-providence dans les pays développés. Sa lecture m’a poussé à étudier la pauvreté et à écrire mon premier livre Poverty in Britain, publié en 1969. La raison essentielle pour laquelle j’ai écrit Inégalités, c’est que les économistes se focalisent sur les riches et négligent la persistance de la pauvreté. L’un des cinq objectifs affichés par l’Union européenne dans son Agenda 2020 est pourtant de réduire de 20 millions le nombre de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion. Et que faisons-nous ?»

1984

[Cette année-là, les inégalités commencent à croître dans les pays développés quand elles se réduisaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ndlr].

«Les années 80 représentent clairement un basculement, pas seulement avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis, mais aussi dans de nombreux pays. Dans les décennies qui ont suivi, on a vu un renversement des mécanismes qui avaient permis de réduire les inégalités après 1945. Et ces retournements sont, dans une large mesure, le fruit de décisions politiques. Il est évident que c’est la conséquence de la remise en cause de l’Etat-providence.»

«Comment diable l’Europe peut-elle tolérer si facilement un tel chômage ?»

«Cette question d’Amartya Sen est une bonne question. Comment est-ce possible ? Les gens ont la mémoire courte. Quand j’étais étudiant dans les années 60, le chômage tournait autour de 1 % au Royaume-Uni ; en France, il se situait autour de 1 % ou 2 %. Aujourd’hui, l’Insee estime que le taux de chômage dépasse 10 % en France. Avons-nous oublié qui se cache derrières les chiffres de l’exclusion ?»

La loi de Baumol

[Cette «loi» se demande pourquoi les services publics sont-ils une charge du point de vue de l’économie libérale ? ndlr]

«La loi de Baumol ne vise pas spécifiquement les services publics, elle s’applique aussi aux services privés comme les théâtres ou les salles de concert. Baumol et Bowen, les deux économistes qui l’ont mis en évidence, s’intéressaient d’ailleurs aux théâtres de Broadway, à New York, mais les services publics comme la santé, ou l’éducation sont particulièrement touchés parce que le facteur humain pèse lourd. On peut robotiser la fabrication de voitures, mais il paraît difficile de concevoir des écoles sans professeurs ou des hôpitaux sans médecins. Le coût relatif de l’enseignement augmente alors mécaniquement. A un moment donné, une personne enseigne à une classe et, dans le même temps, une personne peut construire une voiture. Les progrès techniques font qu’une même personne va construire deux voitures quand l’institutrice ou l’instituteur n’enseigneront toujours qu’à une seule classe. Le coût relatif de l’enseignement a mécaniquement doublé si les salaires ont augmenté en suivant les gains de productivité dans l’industrie. La question clé est de savoir comment on valorise l’apport de l’éducation ou du système de santé. Dans le livre, j’explique que, alors que nous créons des richesses, nous devrions attacher plus d’importance aux services, comme la santé ou l’éducation. Quand un médecin soigne un mal de dos, il participe à la bonne marche de l’économie. Une partie de la productivité dépend donc de la fonction publique hospitalière ou de l’enseignement. Si cet argument de bon sens est admis, chacun peut comprendre que l’accroissement des taxes et des impôts nécessaires pour financer les services publics génèrent de la productivité et, donc, des emplois.»

Un livre à relire

«Les Exclus de René Lenoir (1) non seulement souligne l’importance de l’exclusion au-delà des questions d’argent mais montre comme la France a évolué, ou pas, depuis sa parution en 1974.»

«La responsabilité sociale des entreprises est d’accroître leurs profits»

«La première raison pour laquelle cette remarque de Milton Friedman est contestable, c’est qu’elle ne distingue pas le court terme d’un long terme. En agissant de manière irresponsable, du point de vue de leur responsabilité vis-à-vis de la société, une entreprise peut accroître ses bénéfices immédiats, mais elle risque de se mettre en danger à long terme. L’exemple de Volkswagen est de ce point de vue particulièrement clair. En trichant sur la mesure des émissions polluantes de ses voitures, le groupe automobile gagne de l’argent à court terme, mais hypothèque son avenir. La seconde objection, me paraît plus fondamentale : elle ne laisse aucune place aux principes moraux dans le management d’une entreprise.»

Le salaire minimum, c’est mauvais pour l’emploi ?

«La France a montré la voie avec le Smic, et son existence est une des raisons qui expliquent que les inégalités ont moins augmenté en France qu’en Allemagne. Je constate que l’Allemagne a instauré un salaire minimum en janvier 2015. L’objection classique des économistes, à propos du salaire minimum, est qu’il va avoir pour conséquence une réduction des offres d’emplois disponibles et empêcher le retour au plein-emploi. Les détracteurs vont dire « pourquoi les employeurs devraient-ils payer des salaires supérieurs à la productivité du salarié ? » Je réponds que la productivité n’est pas une donnée figée. La productivité des ouvriers peut augmenter. Aujourd’hui, on sait que des salariés plus motivés et plus loyaux vis-à-vis de l’équipe à laquelle ils appartiennent et de leur entreprise, travaillent mieux. Si les employeurs avaient conscience qu’il est rentable de payer des salaires plus élevés, il le ferait. C’est la question clé : un bon salaire n’est pas seulement un coût pour l’employeur, il y gagne.»

Objectif 2 % de chômage

«Fixer un objectif de réduction du chômage n’est pas, tant s’en faut, une idée hors de portée. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale doit assurer un taux d’emplois le plus élevé possible. C’est le mandat qui lui est confié par le Congrès, et c’est écrit dans ses statuts. Il n’y a pas si longtemps, en 1978, sous la présidence de Jimmy Carter, un programme d’emplois public a été approuvé par le Congrès américain, c’était le Humphrey-Hawkins, Full Employment and Balanced Growth Act of 1978. Il autorisait le gouvernement fédéral à créer un « Reservoir of Public Employment ».»

Crise

«Le mot « crise » est utilisé de manière abusive, c’est vrai. Cela reflète une vision de l’économie qui voudrait que l’état normal soit la stabilité, une mer d’huile. A mon avis, il faudrait parler d’une succession de changements. De ce point de vue, je suis en désaccord avec le discours économique dominant, qui parle d’état stationnaire à long terme, et pour lequel les crises sont des bouleversements de cet équilibre à atteindre. Je reste un disciple de Keynes, qui était très dur avec les économistes classiques et la certitude qu’à long terme tout va bien. Ce qu’il en disait en 1923, dans la Réforme monétaire, reste valable : « Le long terme est un mauvais guide pour les affaires courantes. A long terme, nous serons tous morts. Il y a mieux à faire pour les économistes que de nous dire qu’après l’orage l’océan sera à nouveau calme »

Un héritage pour tous

«Tout le monde ou presque est favorable à l’égalité des chances. Si c’est le cas, cela suppose une relative égalité face à l’héritage et les transmissions de patrimoine réalisé de son vivant. C’est pourquoi, je me prononce pour une dotation en capital. En soi, c’est une vieille idée. John Stuart Mill estimait en 1861 que l’Etat doit favoriser la répartition des richesses plutôt que leur concentration. Je propose que les recettes, issues de la taxation des héritages et de tous transferts de richesses, soient affectées à un fonds pour financer un héritage minimum universel, distribué à tous, à l’âge de 18 ans. L’héritage minimum permettrait de promouvoir l’égalité des chances.»

Le revenu universel

«Il est très intéressant de constater que cette question est aujourd’hui sérieusement examinée dans différents pays. Ça m’enchante, mais je voudrais faire avancer le débat. Nous devons admettre que le revenu de base, qu’il soit mis en place par un pays ou par l’Union européenne, doit être accordé sous conditions. Quelqu’un ne peut pas débarquer à Roissy et réclamer à la France l’attribution d’un tel revenu. C’est la raison pour laquelle on parle d’un revenu citoyen. Mais la citoyenneté ne peut pas non plus être le critère. Il y a partout, dans le monde, des citoyens britanniques. On n’en connaît d’ailleurs pas le chiffre avec précision. D’un autre côté, les membres de l’Union européenne ne peuvent limiter le paiement d’un revenu de base à leurs seuls concitoyens sans remettre en cause le principe de la libre circulation des personnes. C’est pour ces raisons que je préfère parler d’un « revenu participatif ». Dans ce schéma, ce revenu minimum de base s’adresserait à tous ceux qui concourent à l’effort commun, les salariés, les artisans, les étudiants, les personnes en formation, les demandeurs d’emploi et les bénéficiaires d’aides sociales.»

Pauvres enfants

«Je propose, comme première étape vers un revenu de base, que l’Union européenne adopte une politique sociale audacieuse en instaurant un revenu minimum pour les enfants, qui serait fixé en fonction du salaire national médian, le salaire qui divise la société en deux. Nous pourrions viser d’accorder 18 % du salaire médian par enfant, qui serait mis en place et financé par chacun des Etats membres. Ce serait une contribution importante à la réalisation de l’Agenda 2020 que s’est fixé l’Union européenne pour réduire la pauvreté et l’exclusion sociale.»

Un plan d’action à prendre ou à laisser ?

«Non. On n’est pas obligé de rejeter toutes les propositions si l’on juge certains éléments inacceptables ou irréalisables. Il ne s’agit pas de dire « c’est tout, ou rien ! » Les lecteurs peuvent piocher dans la liste, les propositions que je fais sont plus ou moins pertinentes selon les pays. La France a mis en place une Agence des participations de l’Etat, l’APE, et dispose déjà d’un mécanisme de garantie de l’épargne populaire avec le Livret A notamment, ou un revenu minimum avec le RSA, le revenu de solidarité active. Mon livre est un plaidoyer pour sauvegarder des mécanismes, des politiques qui ont permis de réduire les inégalités dans le passé. Maintenant, les 14 propositions [lire ci-contre] que je fais sont liées les unes aux autres.»

(1) Les Exclus – un Français sur dix, Le Seuil (dernière édition 1989).

Les 14 propositions d’Anthony Atkinson

Investir dans la formation et dans l’éducation est évidemment fondamental, mais Atkinson a voulu mettre en avant des propositions qu’il qualifie lui-même de plus radicales.

Les pouvoirs publics doivent encourager l’innovation qui améliore l’employabilité des salariés et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services.

En matière de concurrence, les pouvoirs publics doivent tenir compte explicitement de la question de la répartition des richesses, permettre aux syndicats de représenter les salariés et de créer, s’il n’existe pas, un Conseil économique et social réunissant les partenaires sociaux et des organisations non gouvernementales.

L’Etat doit adopter un objectif cible explicite de prévention et de réduction du chômage, et soutenir cette ambition en offrant un emploi public garanti au salaire minimum. L’objectif : 2 %.

Il faut une politique nationale des rémunérations, composée de deux éléments : un salaire minimum légal fixé à un niveau qui permet de vivre ; et un encadrement des rémunérations les plus élevées.

L’Etat doit offrir, quand cela n’existe pas, un taux d’intérêt réel positif garanti aux petits épargnants, en plafonnant le montant détenu par personne.

Une dotation en capital (un héritage minimum) doit être versée à tous lors du passage à l’âge adulte.

Il faut créer une Autorité d’investissement publique, qui gérera un fonds souverain en vue d’accroître la fortune nette de l’Etat en détenant des participations dans des entreprises et des biens immobiliers.

Nous devons revenir à une structure plus progressive des taux de l’impôt sur le revenu avec des taux marginaux d’imposition qui augmentent par tranche de revenu imposable jusqu’à un taux de 65 %, accompagnés d’un élargissement de la base fiscale.

L’Etat doit introduire dans l’impôt personnel sur le revenu un «abattement sur les revenus du travail», limité à la première tranche des revenus.

Les héritages et donations entre vifs doivent être taxés au moyen d’un impôt progressif sur les rentrées de capital du bénéficiaire au cours de sa vie.

Il faut un impôt foncier proportionnel, ou progressif, fondé sur des évaluations à jour des biens immobiliers.

Il faut verser une prestation enfant pour tous les enfants, d’un montant substantiel et imposable en tant que revenu (20 % du salaire médian).

Introduire au niveau national un revenu de participation, complétant la protection sociale existante, avec la perspective d’un revenu de base pour les enfants à l’échelle européenne. Proposition alternative : il faut rénover les assurances sociales, en relevant le niveau de leurs prestations et en élargissant leur couverture.

Les pays riches doivent relever leur objectif d’aide officielle au développement à 1 % de leur revenu national brut.

Philippe DOUROUX