Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

26 février 2018

Collectif Lea Guessier: La « haute » administration comme parti présidentiel : une confusion dangereuse

Filed under: Actualité — Étiquettes : , , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 9:27

https://blogs.mediapart.fr/lea-guessier/blog/220218/la-haute-administration-comme-parti-presidentiel-une-confusion-dangereuse

Léa Guessier

Collectif d’agents publics engagé.e.s

 » Léa Guessier-Liedde est un collectif d’agents publics se réunissant régulièrement pour examiner les politiques publiques qu’ils et elles contribuent à élaborer, contrôler et mettre en œuvre. En tant qu’agents publics, nous souhaitons exposer, à partir de nos expériences professionnelles, les biais… Lire la suite détournant l’administration de la poursuite de l’intérêt général. En tant que citoyen.ne.s, nous sommes préoccupé.e.s par l’affaiblissement et la disqualification du débat politique notamment face aux considérations budgétaires et sécuritaires. Dans ce contexte, nous aspirons à participer au débat public et politique, notamment en explicitant les choix et les valeurs qui sous-tendent les politiques publiques actuellement mises en œuvre. Nous nous nourrissons d’échanges avec les mouvements associatifs et syndicaux. Ce blog présente le résultat de ces réflexions et espère recueillir les vôtres. »

(Une partie de cet article a été publié sous forme d’une tribune dans Le Monde daté du 22 février 2018)

Plus que la ligne politique du Gouvernement, somme toute assez classique, c’est son origine sociologique et idéologique qui semble constituer une des caractéristiques majeures du macronisme. Aujourd’hui en effet, dans ces deux dimensions, la communion entre administration et Gouvernement est totale, comme si la « haute » administration était devenue le véritable parti présidentiel.

L’arrivée au pouvoir d’E. Macron et du Gouvernement E. Philippe représente une évolution majeure pour la politique française et le fonctionnement des institutions. Bien que difficile à caractériser, ce changement ne saurait en aucun cas être réduit aux éléments de communication mis en place par LREM qui vantent le « dépassement du clivage gauche-droite » au profit d’une « politique de bon sens » et la substitution d’un « mouvement nouveau » aux « vieux partis politiques ». En réalité, la ligne politique portée par le Gouvernement n’a rien de novateur. En revanche, la fusion quasi-totale entre celle-ci et la doctrine dominante de la « haute » administration est, elle, tout à fait insolite. C’est peut-être justement un des facteurs qui caractérise la période actuelle : une confusion profonde, à la fois idéologique et sociologique, entre une partie de cette haute administration et ses idées d’une part, et le Gouvernement et la politique qu’il mène d’autre part.

Des cultures et idéologies propres au sein de l’administration

Le fait que l’administration dispose d’un pouvoir propre n’est pas un phénomène nouveau. C’est même une des raisons d’être de l’administration française, « de carrière », qui a pour mission d’assurer la continuité de l’Etat par-delà les changements politiques. Le corollaire de cette permanence administrative est, théoriquement, la neutralité des fonctionnaires.

Pourtant, au sein de chaque administration perdure une ligne idéologique qui lui est propre. Les fonctionnaires passent souvent de longues années au sein d’un même ministère, avec les mêmes interlocuteurs extérieurs, s’imprègnent de sa « culture » et participent à la renforcer. Bercy et ses multiples administrations en est un exemple frappant. Il est ainsi de notoriété administrative que la direction du budget joue un rôle spécifique de serrage de vis budgétaire sur l’ensemble des missions de l’Etat, s’arrogeant dès lors un pouvoir très politique. La direction générale du trésor, chargée de donner son avis sur l’ensemble des arbitrages ayant une dimension économique, défend pour sa part une ligne largement orthodoxe économiquement, etc.

Si chaque administration dispose de ses priorités propres, toutes ne jouissent cependant pas d’un poids équivalent dans l’appareil d’Etat : selon leur capacité d’influence, elles dominent plus ou moins fréquemment les arbitrages interministériels rendus, en dernier ressort, par Matignon. En découle une ligne idéologique administrative dominante, tantôt concordante avec l’orientation politique gouvernementale, tantôt source de frictions. Au point que certaines administrations ont parfois semblé prendre le pas sur le Gouvernement, dans l’orientation globale comme dans des arbitrages ponctuels : réduction du montant du grand emprunt en 20091, renonciation à une privatisation partielle de la Française des jeux en 20142 etc. Alors que les ministres sont bel et bien, juridiquement, les chef.fe.s de l’administration, ces situations où les techniciens se sont emparés de la définition des politiques publiques ont, d’une certaine manière, pavé le chemin de la confusion actuelle.

Une confusion profonde entre politique et « main droite de l’Etat »

La configuration actuelle n’a pourtant pas grand chose d’une démission du politique, dépassé par une administration qui imposerait ses priorités. Au contraire, l’action du Gouvernement témoigne d’une direction politique claire, aux bénéficiaires bien identifiés. L’exemple le plus marquant ? La vigueur de la politique fiscale, incarnée par la suppression de l’ISF et la distribution de plus de 70% de son coût de 3,2 milliards d’euros en bénéfices fiscaux pour les 100 000 plus grandes fortunes. La politique économique choisie ? Le reaganisme du « trickle down economics » (ou « économie du ruissellement ») et ses désormais fameux « premiers de cordée », censés tirer – à long terme et de manière hypothétique – l’économie vers le haut. Et côté questions de société ? La transformation de l’état d’urgence en état permanent achève de convaincre de la cohérence idéologique du Gouvernement actuel : à l’ordolibéralisme, il ajoute un volet sécuritaire et répressif déterminé, aux dépens de la protection des droits fondamentaux.

Une des nouveautés est que cette politique gouvernementale claire se dissimule désormais derrière le paravent du « bon sens ». Elle résonne ainsi avec l’idéologie des administrations dominantes, Bercy3 et Beauvau en particulier, qui se pensent en dehors des clivages et revendiquent, elles aussi, ce « pragmatisme ». Cette pensée du bon sens est même caractéristique de l’administration française : composée d’expert.e.s en leur domaine intimement convaincu.e.s de l’existence d’une « vérité », notamment économique, et de détenir une partie substantielle des « solutions », elle leur permet de distinguer les « bonnes » politiques publiques – la baisse de cotisations sociales – des « mauvaises » – les emplois aidés – à l’aune d’une « efficacité » en permanence invoquée mais très rarement évaluée. Tout se passe comme si l’administration, empêchée de mettre en place ces « réformes nécessaires » pendant trop longtemps, disposait désormais des coudées franches pour « enfin » réformer le pays sous l’impulsion d’un Gouvernement débarrassé des contingences partisanes.

Idéologiquement, la communion entre administration et politique est totale. Et pour cause : la ligne politique gouvernementale est très largement issue du terreau administratif incarné par « la main droite de l’Etat », celle que P. Bourdieu définissait comme les « énarques du ministère des finances, des banques publiques ou privées et des cabinets ministériels ». Dès la campagne présidentielle d’E. Macron, la porosité entre cette « haute » administration et l’équipe de campagne a d’ailleurs été très nette. Elle s’est manifesté dans le choix des personnalités charnières de l’élaboration du programme, dont J. Pisani-Ferry, commissaire général à la stratégie et à la prospective auprès du précédent Premier ministre, devenu en janvier dernier responsable du programme et des idées de l’équipe de campagne d’E. Macron, est l’exemple le plus marquant mais loin d’être unique.

Une administration – parti

Cette confusion entre politique et haute administration, perceptible dès la campagne électorale, a pris une ampleur nouvelle depuis l’élection d’E. Macron. A l’image de sa majorité parlementaire invisible, le parti politique LREM n’a pas trouvé sa place dans l’arène politique. Or les partis politiques jouaient jusqu’à présent un rôle d’interface, de filtre entre les hauts fonctionnaires peuplant les cabinets ministériels et alimentant les propositions gouvernementales. Et c’est peut-être leur absence qui constitue la vraie nouveauté du macronisme : dans la droite lignée de la campagne électorale, les deux fonctions traditionnelles du parti – sélection du personnel politique et élaboration du programme et des propositions – sont aujourd’hui essentiellement et directement assurées par l’administration.

Le rôle prépondérant de l’administration dans la fourniture du personnel politique est flagrant au plus haut niveau, le niveau ministériel. Parmi les 14 ministres ou secrétaires d’Etat qui pourraient être considéré.e.s comme venant de la société civile, les deux tiers d’entre elles et eux avaient auparavant exercé de très hautes responsabilités administratives, le plus souvent de direction d’administration centrale. Il ne s’agit pas ici de débattre de l’opportunité de la mise en place d’un système des dépouilles (spoils system) à la française, où les directeurs et directrices d’administration centrale seraient choisis directement par les ministres : il s’agit de constater que, avec une ampleur inédite dans l’histoire de la République, on choisit les ministres parmi les directeurs et directrices de l’administration.

Le second rôle traditionnel d’un parti politique, l’élaboration du programme et des idées, est aujourd’hui aussi assuré de manière exacerbée par l’administration, parachevant cette mutation vers une « administration – parti ». C’est notamment une conséquence directe de la diminution de la taille des cabinets ministériels : supposés orienter l’action de l’administration dans le sens souhaité par le ministre, leur réduction à portion congrue ne leur permet de jouer ce rôle qu’à la marge. Les propositions politiques émanent dès lors des fonctionnaires et agents publics, dont le rôle – de ce fait – politique est entretenu avec d’autant plus de désinvolture que la ligne dominante de l’administration est celle du Gouvernement. Ce rôle politique de l’administration a trouvé son paroxysme dans le recours aux ordonnances pour la libéralisation du marché du travail : élément clef du programme présidentiel d’E. Macron, les modalités de cette réforme et leur négociation ont été confiées en intégralité à l’administration. Il n’a été demandé qu’une chose aux député.e.s de la majorité parlementaire : l’entériner.

L’ombre de la technocratie

Les risques de la confusion actuelle sont nombreux. L’un d’entre eux se détache particulièrement : le remplacement de démocratie – littéralement, le « pouvoir du peuple » – par la technocratie, au sens premier du terme : le pouvoir des techniciens.

L’ombre de la technocratie était déjà en germe dans la technicisation croissante du débat public : on n’argumente plus toujours pour convaincre du bien-fondé d’une vision de la société, mais pour écraser l’adversaire sous les chiffres, les courbes et les références, censés prouver que notre proposition est « la bonne ». Le pragmatisme autoproclamé des technocrates au pouvoir achève de lisser les différentes options idéologiques derrière un pseudo-débat technique. Il tend à accréditer l’idée d’une seule politique « réaliste », commune à la droite et à la gauche, déplaçant progressivement le clivage gauche/droite vers un clivage entre réalisme et populisme, dont l’extrême-droite fait profit.

Le risque d’une technocratie se matérialise surtout dans la substitution progressive des lieux de pouvoirs. La confusion entre administration et politique et la substitution de l’administration au parti présidentiel conduisent à localiser ce qu’il reste du débat sur la politique gouvernementale au sein de l’administration, entre fonctionnaires choisis par concours, et non à l’Assemblée nationale et au Sénat, au grand jour, entre représentant.e.s du suffrage universel.

En creux, se dessine une double exigence, à la fois éthique et démocratique : la mise en évidence des choix effectués et des alternatives possibles, et, dès lors, la repolitisation du débat public.

1 Bercy au cœur du pouvoir: Enquête sur le ministère des Finances, T. Bronnec et L. Fargues, mars 2011.

2 Dans l’enfer de Bercy, Enquête sur les secrets du ministère des Finances, F. Says et M. L’Hour, janvier 2017

3 Il ne nous aura pas échappé que Bercy, le ministère des finances, est composé d’une myriade d’administrations aux compétences variées et à l’influence inégale. Le terme est employé par commodité pour caractériser l’influence des grandes directions dites « d’état-major » : direction du budget, direction générale du trésor et inspection générale des finances.

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21 février 2018

Mediapart: Témoignage d’un médecin hospitalier: La «baisse en gamme» du niveau de soin

Filed under: Actualité, fonction publique, hôpital, Management, médecine — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:13

https://blogs.mediapart.fr/vowl/blog/180218/temoignage-d-un-medecin-hospitalier-la-baisse-en-gamme-du-niveau-de-soin

L’hôpital public français va mal, tout le monde le sait déjà. Mais un fait que la population française ignore pour diverses raisons, c’est que le niveau des soins prodigués dans les hôpitaux est en train de plonger et pour des raisons facilement identifiables.

Je suis un médecin spécialisé en réanimation médicale et je travaille actuellement dans une unité de soins continus, un service dédié à la prise en charge des patients présentant un état menaçant, «précritique» ou «post-critique», dans l’hôpital d’une agglomération de plus de cinquante mille habitants. Voici les extraits de deux courriels que j’ai adressés à la direction de l’hôpital et à plusieurs de mes collègues : « (…) Je tiens à vous rapporter une conséquence particulièrement sévère de l’absence de kinésithérapeute sur l’unité de soins continus. 

Vendredi dernier (02 février), nous avons reçu Monsieur …, de retour d’un séjour en Réanimation au CHU de …. Il avait présenté un état de choc septique avec une défaillance multiviscérale (NDR : une infection très sévère) en post opératoire d’une occlusion intestinale.

48 heures avant son transfert dans notre unité, il avait été extubé (NDR : sevré de la respiration artificielle) et avait récupéré de toutes ses défaillances. Nos collègues du CHU souhaitaient donc nous réadresser le patient. Il restait un encombrement bronchique et je les ai alertés sur l’absence chronique de kinésithérapeute dans notre unité de soins continus. Leur évaluation a conclu à la possibilité de transférer ce patient malgré cette carence en soin.

Comme toujours en médecine, il existe forcément une marge d’erreur et ce qui devait arriver arriva : en l’absence de kinésithérapie de drainage bronchique, le patient a présenté des atélectasies (NDR : une «fermeture du poumon», bouché par les secrétions) récidivantes qui ont conduit à une nouvelle intubation (NDR : une reprise de la respiration artificielle) puis, par conséquent, un deuxième séjour en réanimation chez un patient déjà très fatigué par le premier épisode, le tout entraînant un retentissement majeur sur son pronostic vital (NDR : ses chances de survie).

Bien entendu, il me semble inenvisageable de rejeter la faute sur nos collègues du CHU qui sont censés pouvoir transférer ce patient qui relevait tout à fait d’une unité de soins continus standard. De même, je ne mets personne en cause en particulier (surtout pas les kinésithérapeutes qui sont bien trop en sous-effectif pour recevoir une quelconque critique) et je sais que les solutions de la problématique des kinésithérapeutes ne sont détenues par aucun d’entre nous.  Evidemment, ce cas est tout à fait caricatural mais c’est bien entendu la partie émergée de l’iceberg car la majorité des patients en subissent un retentissement. 

En fait, en vous adressant ce mail, je tiens à faire remonter le fait de manière officielle que notre unité de soins continus (comme la totalité des autres services de l’hôpital probablement) se retrouve lourdement amputée de ses capacités thérapeutiques avec un retentissement net sur le pronostic vital et fonctionnel des patients qui y séjournent.

Je ne pose même pas la question d’une réflexion sur la répartition de la ressource « Kiné », tant cette ressource essentielle est devenue rare mais je fais face à un véritable cas de conscience : celui de proposer de prendre en charge des patients qui s’imaginent que leurs soins seront gérés de manière optimale alors que ce n’est pas le cas. Je me sens déloyal vis à vis des patients que j’admets dans le service car j’entretiens cette ignorance en ne leur révélant pas que le « niveau de gamme »  en soin n’est pas aussi élevé qu’ils le pensent et qu’ils choisiraient probablement de se faire soigner ailleurs s’ils le savaient.

Attendant votre réponse.»

Voici le deuxième courriel, écrit un jour après, le jour même du décès d’une autre patiente.

« Bonjour à tous,

Madame …, 78 ans, est décédée cette nuit à 3h du matin. C’est une patiente insuffisante respiratoire chronique, atteinte d’une maladie d’Alzheimer, qui était venue pour un occlusion intestinale sur une bride, opérée à J6.

La patiente est décédée cette nuit à la suite d’un encombrement bronchique d’aggravation progressive, aboutissant à une détresse respiratoire.

Cette patiente était fragile et, de plus, en période post-opératoire. Ainsi, l’absence de kinésithérapeute sur l’unité de soins continus a une imputabilité certaine dans l’occurrence de ce décès, tout comme c’était le cas pour l’intubation de Monsieur … la semaine dernière. (NDR : cf le cas précédent)

J’ai sur les lits d’USC (NDR : unité de soins continus) une patiente de 35 ans avec une pneumopathie d’inhalation sur un terrain de myopathie (myotonie de Steinert) qui n’est même pas en détresse respiratoire mais que j’ai prise en l’absence de place sur le CHU de …, sachant pertinemment que l’absence d’un passage biquotidien d’un kinésithérapeute lui sera fatal. Je vais donc devoir la transférer quoi qu’il arrive aujourd’hui.

Au problème de l’absence de la ressource « kiné », s’ajoute celui de l’absence de l’oxygénothérapie nasale à très haut debit qui est devenue un outil de travail incontournable en USC. Cette carence a également des conséquences en terme de transferts de patients au CHU et/ou de perte de chance.

Je pense que l’unité de soins continus ne répond actuellement pas au besoin de santé auquel elle est censée répondre et que le retentissement sur la santé des patients est incontestable.

A titre professionnel, je me sens tout à fait désemparé, ne sachant plus si je peux continuer à prendre des patients dans le service. Le moment n’est-il pas venu de prévenir l’ARS ?

Cordialement » 

La disparition progressive des kinésithérapeutes à l’hôpital

Comme chacun d’entre vous peut le constater, ces deux courriels sont essentiellement centrés sur la problématique des effectifs de kinésithérapeutes dans l’hôpital publique. Si de nombreux autres dysfonctionnements occasionnent également une baisse du «niveau de gamme du soin» dans les hôpitaux touchés (c’est à dire la majeure partie), celui-ci est particulièrement caricatural car grave et ancien avec des conséquences qui sont particulièrement dévastatrices à de nombreux niveaux.

En effet, la kinésithérapie respiratoire est très souvent nécessaire et son absence a des conséquences majeures sur le pronostic vital, faisant clairement augmenter la mortalité, mais également sur la durée d’hospitalisation et sur la récupération des capacités physiques d’un patient. Le manque de kinésithérapie mobilisatrice aura également les mêmes conséquences mais dans le sens inverse, ayant principalement un impact sur la récupération des capacités physiques, l’autonomie du patient et la durée d’hospitalisation. Ces trois dernières retentiront ensuite de manière indirecte sur l’espérance de vie du patient.

Alors on pourrait se dire que la kinésithérapie coûte cher et que les finances publiques étant ce qu’elles sont, il faut juste accepter l’idée que nous n’avons plus les moyens dans notre pays d’avoir un soin optimal. Pourquoi pas ?… Sauf que le manque de kinésithérapie et de rééducation au sens large génère énormément de dépendance et que celle-ci est un des principaux fléaux qui frappent notre pays (cf «le naufrage économique et éthique de la dépendance»). En effet, les dépenses secondaires occasionnées sont sans commune mesure avec quelques séances de kinésithérapie.

On peut se demander comment on en est arrivé là et comme bien souvent les causes sont multiples et intriquées. Tout d’abord, le nombre de kinésithérapeutes formés chaque année est limité depuis très longtemps par un numerus clausus ce qui a provoqué une pénurie de kinésithérapeute par rapport à des besoins de santé qui n’ont cessé d’augmenter au fur et à mesure que la population a vieilli. Cette pénurie a fait augmenter l’activité des kinésithérapeutes de villes et donc leurs revenus alors que le statut des kinésithérapeutes dans l’hôpital publique n’a pas été revalorisé, créant un fossé sans cesse grandissant entre les rémunérations dans le secteur privé par rapport à celles du secteur publique. La pénurie s’est donc en majorité portée sur ce dernier. Le dernier facteur qui a fini d’aggraver les choses sont les finances hospitalières : un directeur d’hôpital est censé équilibrer les comptes de l’hôpital dont il a la responsabilité et c’est son objectif premier, en second vient la qualité des soins prodigués dans l’hôpital, quant aux problématiques de santé publique de la population, autant dire que ce n’est bien souvent qu’une vague préoccupation lointaine. Alors, quand l’hôpital vient à manquer cruellement de kinésithérapeutes et qu’un seul poste est pourvu sur les quatre qui sont censés l’être, disons que les administrateurs ne se démènent pas vraiment pour remédier au problème dans la mesure où cela fait trois employés de moins à rémunérer et que les services qu’ils rendent n’arrive pas à  leur apparaitre comme immédiatement «utiles» par rapport aux services rendus par une infirmière, une aide-soignante ou un médecin qui, eux, produisent des soins directement  rémunérateur pour l’établissement. De plus, une grande partie des administrateurs sont peu préoccupés par l’allongement des durées de séjour hospitalier, imputable à cette carence en soins, qui sont pourtant néfastes pour les comptes de l’hôpital et la quasi-totalité n’ont pas grand chose à faire des conséquences d’une telle carence sur la population générale en terme de perte d’autonomie et donc de retentissements graves sur l’économie nationale.

Et encore ! S’il n’y avait que les kinés…

Malheureusement, de nombreux secteurs du soins sont en train de pâtir des finances hospitalières et les effectifs de tous les personnels paramédicaux et médicaux sont en train d’être restreints. Ainsi, dans les hôpitaux les plus fragilisés, là où on comptait une infirmière pour huit à dix patients il y a dix ans dans un service de médecine de court séjour, on en compte maintenant une pour quinze ce qui appelle une augmentation de productivité de… 50 à 80 % !!! Dans n’importe quelle entreprise, si vous diminuez le coût de production encore et encore, vous aboutissez forcément à une baisse du niveau de gamme de la marchandise produite. Et bien pour le soin, c’est exactement pareil : si vous accordez de moins en moins de temps à un soin, à examiner un patient, à réfléchir à son diagnostic et son traitement, vous augmentez le risque qu’un problème survienne et il sera simplement moins bien soigné.

Encore dans les hôpitaux les plus fragilisés, les restrictions budgétaires sont telles qu’elles poussent les directions à ne plus investir dans du matériel actualisé et dans des techniques de soins modernes, comme je le signale dans mon deuxième courriel («oxygénothérapie nasale à très haut débit»). Les soins sont donc parfois prodigués avec du matériel obsolète ou ne fonctionnant plus correctement, voire ne sont pas prodigués du tout faute du matériel adéquat. Là encore, la baisse en gamme est évidente.

Sans parler des techniques de soins poussées, les pharmacies hospitalières, toujours afin de «faire des économies», se retrouvent à faire le choix d’acheter du matériel du quotidien bas-de-gamme. Prenons l’exemple des masques chirurgicaux : ces masques sont de si mauvaise qualité qu’ils descendent peu à peu à chaque mouvement de menton pour finir en pleine procédure de soin par découvrir le nez et la bouche du soignant qui ne peut donc plus ajuster son masque, exposant ainsi le patient à un risque de contamination et donc d’infection nosocomiale… Et des exemples comme celui-ci, il en existe évidemment des dizaines.

Ils ont bon dos, les directeurs d’hôpitaux !

En lisant cet article, on pourrait se dire que les hôpitaux sont mal gérés et que les directeurs sont des incapables. S’ils sont parfois complètement déconnectés de nombreuses réalités du terrain et prennent donc pour certains d’entre eux de nombreuses décisions aberrantes, l’équation qu’il leur est demandé de résoudre est tout simplement insoluble. En effet, les efforts de gestion considérables réalisés depuis plusieurs années ont abouti à des réductions de dépenses très importantes à activité constante. De manière logique, cela aurait donc dû aboutir à une équilibration des budgets hospitaliers mais ça n’a tout simplement pas été le cas dans la mesure où l’état à diminué régulièrement l’argent alloué aux hôpitaux publiques malgré des objectifs d’activité atteints (à lire dans https://www.latribune.fr/economie/france/pourquoi-le-deficit-des-hopitaux-publics-augmente-491808.html et http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/20/le-deficit-des-hopitaux-publics-atteint-un-niveau-record_5232481_3224.html ). De manière très simple, c’est un peu comme si, depuis quelques années, tout avait été fait au plus haut niveau de l’état pour démanteler l’hôpital publique.

Mais faut-il vraiment s’inquiéter de tout ça ?

Et bien oui, après tout ? Si les hôpitaux publiques sont si mal gérés, pourquoi ne pas les faire volontairement péricliter afin qu’ils soient naturellement remplacés par des établissements privés ? En fait cela pose une seule question : les cliniques sont-elles en mesure, en continuant de fonctionner comme elles le font, de prendre la place des établissements publiques. En théorie, «oui» : elles ont mis en place des systèmes basés sur le profit, avec une productivité en soin très élevée. Mais en pratique, j’affirme que «non», elles en sont incapables.

En effet, leurs systèmes fonctionnent généralement très bien tant que les patients ne présentent pas ou peu de complications et qu’ils ne sont pas trop fragiles. Ces derniers (ainsi que les moins aisés) sont régulièrement orientés vers l’hôpital publique dès que le risque opératoire devient élevé ou que le séjour hospitalier risque d’être long. Effectivement, tout ces patients ne sont pas «rentables» car rapportent peu, voire coûtent plus cher qu’ils ne rapportent à l’établissement qui les soigne. Ainsi l’hôpital devient tout naturellement la structure qui prendra le mieux ces patients en charge car c’est là son rôle mais c’est aussi une des causes de ses difficultés car ces patients vont demander un soin plus poussé, plus prolongé et souvent plus gourmand en personnel soignant à toutes les phases de leur prise en charge. Ainsi, pendant que pas mal de bruit est fait autour des problèmes de l’hôpital publique, une grande partie des cliniques privées dysfonctionnent elles-aussi mais dans le plus grand silence, certes de manière différente mais au moins aussi révoltante car la recherche de la rentabilité poussée à l’extrême dans nombre de cliniques aboutit à des situations scandaleuses ignorées du grand public.

De par la spécialité que je pratique, j’ai l’opportunité de récupérer tous les patients pour lesquels les choses se passent le plus mal et d’être ainsi confronté à toutes les «casseroles» des collègues de l’hôpital publique comme de la clinique et, croyez moi, nos confrères du privé ne sont pas en reste à ce niveau. Juste une anecdote (véridique) parmi tant d’autres pour illustrer ce propos : Une patiente âgée d’une soixantaine d’année se retrouve à avoir une chirurgie pour la mise en place d’une prothèse totale de hanche. Alors qu’elle est allongée sur le côté, sous anesthésie générale, pendant la réalisation de l’intervention, elle présente un arrêt cardiaque probablement sur une embolie gazeuse. Dans ce type de situation, le bon sens le plus élémentaire veut que l’intervention soit suspendue, la patiente remise sur le dos afin que soient réalisés les manœuvres de «réanimation». Et bien, non, pas dans dans cette clinique : le chirurgien a poursuivi son intervention jusqu’à son terme sur quelqu’un en arrêt cardiaque, l’anesthésiste a pratiqué un massage cardiaque sur la patiente positionnée sur le côté, un peu comme s’il jouait de l’accordéon avec le thorax de la patiente (je vous laisse imaginer l’efficacité du massage…). Bien entendu, la patiente n’a pu récupérer un rythme cardiaque que plus de vingt minutes après le début de l’arrêt cardiaque. Bien sûr, elle est décédée des séquelles de son arrêt cardiaque dans notre service de réanimation et je vous laisse imaginer comme il a pu être particulièrement délicat d’expliquer les choses aux proches de la patiente. Voilà le type d’aberrations que peut générer la recherche de la rentabilité à tout prix.

En fait, cette situation ne serait pas si révoltante si les choses étaient clairement annoncées et assumées : les cliniques sont des systèmes à haut rendement de soins où les situations à faible risques seront gérées efficacement et plus rapidement que dans l’hôpital publique, mais moins capables de gérer des patients plus lourds et plus fragiles. En revanche, l’hôpital prodigue les soins les plus sensibles et les plus pointus chez des patients plus à risque mais avec un rendement et une rentabilité moindre. Les deux types de structures sont totalement essentielles au bon fonctionnement du sytème de santé actuel, elles n’ont juste pas tout à fait la même mission ni les mêmes objectifs financiers et les systèmes de financement de ces deux entités devraient donc différer afin que chacun puisse arriver à remplir son rôle de manière satisfaisante.

Le conflit intérieur du soignant

Comme je l’expose dans mes courriels, je fais face, comme beaucoup d’autre médecins je suppose, à un véritable cas de conscience : je sais pertinemment que certains patients ignorent totalement qu’ils ne sont pas soignés aussi bien qu’ils le devraient dans l’unité de soins continus au sein de laquelle je travaille. De manière évidente et par impératif moral, il faudrait effectivement l’annoncer de manière officielle à la population couverte par l’hôpital concerné afin que la population puisse faire ses choix en connaissance de cause sauf que je ne peux en aucun cas communiquer publiquement là-dessus autrement que sous un pseudonyme sans nommer qui que ce soit car une telle annonce aurait des conséquences dévastatrices pour une structure qui est déjà terriblement fragilisée mais qui reste parfaitement indispensable en terme de santé publique. Cela pourrait, en effet, potentiellement provoquer la fermeture de cet hôpital ce qui, au final, aurait un effet encore plus négatif sur la population couverte, les structures voisines étant dans l’incapacité totale d’absorber tous les gens soignés localement.

L’anonymat a un autre effet bénéfique dans le cas de figure présent : celui de généraliser le propos à une grande partie des hôpitaux en difficulté en évitant de stigmatiser un centre hospitalier en particulier et donc, de faire comprendre au lecteur que ces problématiques sont généralisées sur une bonne partie du territoire français.

Dernier avantage de l’anonymat : celui de me préserver, ma famille et moi, de tout un tas de problèmes et représailles diverses et variées qu’occasionneraient de tels propos non anonymisés.

9 septembre 2017

Mediapart: Les abus de la lutte contre la fraude sociale, par Yves Faucoup

Filed under: Actualité, Economie, Management — Étiquettes : , , , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 9:03

Une campagne bien orchestrée de méfiance à l’égard des « assistés » a entraîné les organismes sociaux à accroître considérablement les contrôles et à s’engager dans des dérives condamnables. C’est ce que relève le rapport de Jacques Toubon, Défenseur des droits, qui émet quelques recommandations.

Lire la suite: https://blogs.mediapart.fr/yves-faucoup/blog/080917/les-abus-de-la-lutte-contre-la-fraude-sociale

Cliquer sur l’image ci-dessous pour accéder au rapport en ligne dans le site defenseurdesdroits.fr .

Rapport: Lutte contre la fraude aux prestations sociales: à quel prix pour les droits des usagers?

 

13 mars 2017

Jean-Jacques Birgé: Agitation frite, témoignages de l’underground français

Pourquoi le public a-t-il toujours trois métros de retard sur la musique par rapport aux arts plastiques ? Cette question a probablement trait à la difficulté des analystes de cerner le hors-champ. Le livre de Philippe Robert interroge une quarantaine de musiciens de l’underground français sur l’origine de leur vocation et ce qu’elle a engendré. La variété du paysage hexagonal défile à la fenêtre.

agitation-frite

Le recueil de Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l’underground français, paraît au moment où La Maison Rouge expose Contre-cultures 1969-1989, l’esprit français. Ce n’est pas un hasard si ce sous-terrain musical est totalement absent de la galerie parisienne. D’un côté nous sommes en face d’un mouvement toujours vivace qui crée sans se préoccuper de la mode, de l’autre on continue à entretenir le mythe de modes passagères qui marquèrent leur temps. Les deux se complètent, l’art des uns répondant à la culture des autres. L’exposition embrassant son époque recèle évidemment quelques magnifiques pièces et le livre de Philippe Robert recense les engagements d’opposition rétifs à tout ce qui pourrait être récupérable.

Pourquoi le public a-t-il toujours trois métros de retard sur la musique par rapport aux arts plastiques ? Cette question a probablement trait à la difficulté des analystes de cerner le hors-champ. Circulez, y a rien à voir ! La société du spectacle adore encenser les rebelles des beaux quartiers, tandis que les musiques de traverses échappent à toute classification bien ordonnée. L’inclassable est la règle, contraire à la loi du marché. La spéculation ne pouvant donc s’exercer que sur du long terme, elle n’intéresse pas les modernes. Entendre étymologiquement ceux qui créent la mode, un système de l’éphémère dont les collectionneurs font leurs choux gras. Conclusion de ce prologue, pour avoir participé activement à la plupart des aventures évoquées par l’exposition et dans le bouquin, je vois essentiellement de la nostalgie dans la première qui a tourné la page alors que le second m’en apprend énormément sur ce qui m’est pourtant le plus proche et qui reste d’actualité !

Pour ce premier volume d’entretiens, car on imagine mal qu’il en reste là, Philippe Robert a choisi d’interroger chacun sur l’origine de son art. Quelle étincelle mit le feu aux poudres ? En suivant le cordon Bickford jusqu’au Minotaure, l’histoire de chacun se déroule à grand renfort d’anecdotes dessinant des parcours atypiques qui ne se croisent que par la nature même de la musique, son partage. À la reprise d’articles précédemment publiés dans Revue & Corrigée, Vibrations, Octopus, Supersonic Jazz ou le blog Merzbo-Derek, il ajoute des entretiens inédits qui lui ont semblé indispensables à ce portrait prismatique de l’underground musical le plus inventif de la scène française. Ainsi Gérard Terronès, Dominique Grimaud, Gilbert Artman, Pierre Bastien, Dominique Répécaud, Jérôme Noetinger, Jacques Oger, Sylvain Guérineau, Yann Gourdon et moi-même complétons les témoignages de François Billard, Pierre Barouh, Michel Bulteau, Jac Berrocal, Jacques Debout, Albert Marcoeur, Christian Vander, Richard Pinhas, Pascal Comelade, Christian Rollet, Guigou Chenevier, Bruno Meillier, Daunik Lazro, Dominique Lentin, Jean-Marc Montera, Didier Petit, Yves Botz, Camel Zekri, Noël Akchoté, Christophe & Françoise Petchanatz, Lê Quan Ninh, Jean-Marc Foussat, Jean-Louis Costes, Jean-Noël Cognard, Julien Palomo, Romain Perrot délivrés à la charnière de notre siècle et du précédent.

Si le recueil est plus passionnant que tous les autres panoramas publiés récemment, il le doit à l’opportunité des questions de Philippe Robert qui, connaissant son sujet, pose celles qui le titillent. Sa curiosité est communicative. Les musiciens des groupes Magma, Urban Sax, Catalogue, Mahogany Brain, Soixante Étages, Etron Fou Leloublan, Camizole, Vidéo-Aventures, Heldon, Lard Free, Workshop de Lyon, Un drame musical instantané, Les I, Dust Breeders, Vomir, comme les producteurs des labels Saravah, Futura ou Potlatch savent que leurs rencontres sont aussi déterminantes que les mondes qui les habitent. Si la première partie de l’ouvrage est un kaléidoscope d’inventions sans étiquettes, la seconde partie glisse vers une forme, plus conventionnelle à mes yeux et mes oreilles, de l’improvisation issue du jazz et sa déclinaison prévisible, la noise. Il n’empêche que je me suis laissé emporter par la lecture, passant une nuit blanche à le dévorer sans en perdre une miette. L’underground est tout sauf raisonnable.

→ Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l’underground français, 366 Pages, 15 X 19,5 cm, Ed. Lenka Lente, 25€

https://blogs.mediapart.fr/jean-jacques-birge/blog/030317/agitation-frite-temoignages-de-lunderground-Français

1 avril 2015

Médiapart: Retour sur nos enquêtes : soupçon sur les labos

http://www.mediapart.fr/journal/france/290315/retour-sur-nos-enquetes-soupcon-sur-les-labos

A lire sur le même sujet sur Médiapart:

Les gendarmes du médicament faisaient affaire avec les laboratoires

|  Par Michaël Hajdenberg et Pascale Pascariello

La mise sur le marché de médicaments et leur remboursement sont soumis à des commissions supposées indépendantes. Or, plusieurs mois d’enquête ont permis à Mediapart de découvrir que, pendant des années, des membres éminents de ces commissions (dont un président) ont conseillé secrètement les laboratoires pharmaceutiques. L’affaire, au-delà des questions déontologiques et de conflits d’intérêts, interroge la probité du système sanitaire français.

Médicaments : Marisol Touraine exige une enquête

|  Par Michaël Hajdenberg et Pascale Pascariello

Après nos révélations sur les liens d’affaires entre d’éminents membres des agences du médicament et les laboratoires pharmaceutiques, la ministre de la santé Marisol Touraine réagit. Face à « l’extrême gravité » des faits rapportés, elle explique à Mediapart avoir demandé à la Haute Autorité de santé et à l’Agence de sécurité du médicament de mener l’enquête.

19 octobre 2014

Jean-Noël Darde: Archéologie du copier-coller piraté

Archéologie du copier-coller  le blog de Jean-Noël Darde consacré aux plagiats à l’université, a été piraté.

Pour les prochains articles, il va migrer vers son blog de Mediapart.
http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-noel-darde/161014/les-plagiats-d-enseignants-chercheurs-exposes-devant-les-tribunaux-de-grande-instance-et-sancti

19 mai 2014

Jean-Noël Darde: Quand l’éthique vient au secours du plagiat universitaire

Filed under: Archéologie du copier-coller, Enseignement, plagiat, Université — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 6:53

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/190514/quand-lethique-vient-au-secours-du-plagiat-universitaire

 

Pour Jean-Noël Darde, ancien maître de conférences, l’organisation par l’Université Paris-8 d’un colloque sur l’approche éthique du plagiat le 20 mai n’est rien d’autre qu’une manipulation : sa direction et son conseil scientifique ont protégé des plagiaires avérés et continuent à le faire, dénonce-t-il. Il appelle Benoît Hamon à saisir l’inspection générale.

 


L’université Paris-8, qui a toujours su protéger ses enseignants-plagiaires, lance demain une exceptionnelle opération « éthique du plagiat » en leur faveur. C’est en effet la seule interprétation sérieuse que l’on peut donner à la tenue le 20 mai, dans les nouveaux locaux des Archives de France, du colloque intitulé Approche éthique du plagiat : regards croisés.

Qu’on en juge :

Comme le précise le programme de ce colloque, il est co-organisé par le Comité d’éthique de l’université Paris-8 et les directeurs d’écoles doctorales.

Ce que ne dit pas ce programme est que Michèle Montreuil, initiatrice de ce colloque, présidente du Comité d’éthique de Paris-8, membre du Conseil scientifique de cette université, membre du Conseil national des universités (section psychologie) est aussi… directrice adjointe de l’école doctorale Cognition Langage Interaction (CLI), dont le directeur qu’elle a élu, Imad Saleh – co-organisateur de ce colloque –, est un plagiaire avéré.

Cet enseignant-plagiaire, Imad Saleh, est assez fier de ses plagiats pour les faire figurer sur sa fiche du site internet de la Commission permanente du Conseil national des universités (CP-CNU). Il est protégé depuis des années par la direction de Paris-8 et le Conseil national des universités dont il est membre (section Sciences de l’information et de la communication). Je l’ai à plusieurs reprises démontré, des documents irréfutables à l’appui, sur le blog Archéologie du copier-coller et je mets au défi quiconque de contester les plagiats grossiers d’Imad Saleh que j’ai présentés.

C’est à l’insistance d’Alain Quemin – professeur de sociologie à l’université Paris-8 (Institut d’études européennes), membre du conseil scientifique, membre honoraire de l’Institut universitaire de France – que l’on doit la création du Comité d’éthique de Paris-8 à la fin de l’année 2012. Dans l’esprit d’Alain Quemin, le comité d’éthique devait d’abord se prononcer sur les nombreux dossiers de plagiats en souffrance à Paris-8. Ces dossiers en souffrance concernent notamment un stock de thèses plagiaires soutenues au Laboratoire Paragraphe dont Imad Saleh est le directeur et des articles d’enseignants-plagiaires, dont des articles outrageusement plagiaires signés et revendiqués par Imad Saleh lui-même.

Le refus répété, appuyé par la présidente du Comité d’éthique de Paris-8, de se prononcer sur ces cas concrets de plagiats, qui, comme le précise Alain Quemin, « empoisonnent la vie scientifique de Paris-8 et ternissent sa réputation alors que la plupart des enseignants et des étudiants sont intègres », l’a conduit à démissionner le 16 avril dernier de ce comité d’éthique. Parmi les raisons de cette démission, il y a aussi le refus du Conseil scientifique de l’université Paris-8 – refus appuyé par Michèle Montreuil – de soumettre au vote du CS la nomination d’Imad Saleh, enseignant-plagiaire, à la tête de l’école doctorale Cognition, langage, interaction. Une telle procédure de confirmation par le Conseil scientifique de la nomination des directeurs d’écoles doctorales était pourtant la règle à Paris-8. Elle avait déjà été appliquée, sans que personne n’y voie rien à redire, pour les autres nouveaux directeurs, non plagiaires, des écoles doctorales de Paris-8.

Dans son courrier de démission adressé à Michèle Montreuil, à tous les membres du comité d’éthique et aux intervenants au colloque Approche éthique du plagiat, Alain Quemin ajoutait  : « Trop de membres extérieurs du comité d’éthique ont été depuis l’origine très peu impliqués dans le comité et ils ne peuvent avoir compris les freins qui, depuis un an et demi maintenant, ont empêché celui-ci de fonctionner de façon satisfaisante, c’est-à-dire en traitant enfin comme il se devait les cas [de plagiats] réellement scandaleux existant à Paris-8. »

C’est en effet le point fort de l’opération « Approche éthique de plagiat ». L’attitude du Comité d’éthique de Paris-8 et ce colloque paraissent, vus de l’extérieur, avoir le plein soutien de membres extérieurs à cette université, comme Jacques Robert, ancien membre du Conseil constitutionnel, ou celui d’un groupe de psychologues et apparentés recrutés par Michèle Montreuil. En réalité, pas plus les membres extérieurs à Paris-8 du Comité d’éthique que les intervenants à ce colloque n’ont été informés du contexte très particulier de son organisation et de ses objectifs. Candides jusqu’à l’imprudence, ils ont pu longtemps croire que le nom même de « Comité d’éthique » valait garantie d’une conduite éthique de tous les membres de ce comité.

D’ores et déjà, des intervenants cités dans les successives versions du programme de ce colloque, une fois mieux informés du rôle que Paris-8 souhaitait leur faire jouer, ont annoncé aux organisateurs leur refus de se laisser instrumentaliser et leur retrait. Il est probable que l’on constatera de nouvelles défections le mardi 20 mai, jour du colloque. Mais il restera à coup sûr assez de participants pour garantir à ce colloque un plein succès, c’est-à-dire une place toute particulière dans l’histoire des colloques universitaires. Ce n’est en effet pas tous les jours que l’on voit aussi ouvertement l’éthique manipulée pour se porter au secours d’enseignants-plagiaires.

Ce colloque sera le point d’orgue de la saga-plagiat de l’université Paris-8 dont on peut fixer la première grande saison en 2006. En effet, le 18 mai 2006 précisément – Pierre Lunel était alors président de Paris-8 – Imad Saleh, directeur du laboratoire Paragraphe, avait été alerté de la manière la plus explicite et officielle qu’un doctorant du laboratoire Paragraphe s’était inscrit en thèse grâce à un mémoire de DEA 100% plagiaire. Cela n’a pas empêché Imad Saleh d’autoriser ce même étudiant à soutenir sa thèse moins de deux mois plus tard, le 10 juillet… Cette thèse a obtenu le 10 juillet 2006 les félicitations d’un jury présidé par un futur vice-pésident du Conseil scientifique de Paris-8. Cette thèse, à l’image du mémoire de DEA du doctorant, était pourtant à près de 100% plagiaire…

Cette affaire d’abord circonscrite au laboratoire Paragraphe prendra une nouvelle dimension à partir de 2010 avec, à la suite de mes alertes, la constitution par Pascal Binczak, président de Paris-8 depuis la fin de 2006, d’une « Commission déontologie » chargée du dossier plagiat. Les neuf membres de cette commission, présidée par la vice-présidente du Conseil scientifique et à laquelle participaient les quatre directeurs d’écoles doctorales de Paris-8, expertiseront durant de longs mois la thèse évoquée ci-dessus (à près de 100% plagiaire…) et la valideront en soulignant son originalité… En effet !

Avec le colloque Approche éthique du plagiat du 20 mai 2014, la boucle est bouclée : la direction des débats qui suivront les communications du colloque a notamment été confiée à certains des directeurs d’écoles doctorales de cette même Commission déontologie qui ont expertisé et validé la thèse plagiaire à près de 100%…

Depuis 2006, j’ai tenté d’alerter successivement la direction de l’école doctorale CLI alors dirigée par Mario Barra Jover (une fois élu vice-président du Conseil scientifique de Paris-8, il fera nommer Imad Saleh pour lui succéder, avec l’accord de Michèle Montreuil !), les présidents successifs de Paris-8, le CNESER disciplinaire, puis les ministres Valérie Pécresse et Geneviève Fiorasso auxquelles j’ai demandé, en vain, de saisir l’Inspection générale, la seule instance en mesure d’entendre les détails les plus crus de ces affaires. En effet, le récit ci-dessus est un récit allégé.

L’organisation du colloque de ce 20 mai a donc été l’occasion de ma dernière intervention, cette fois auprès de Jean-Richard Cyterman, récemment nommé à la tête de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR). Les plagiats d’un enseignant-plagiaire, aussi importants qu’ils soient, ne constituent pas un sujet susceptible de mobiliser l’Inspection générale, mais l’organisation au plus haut niveau de la communauté universitaire de la protection dont cet enseignant-plagiaire a bénéficié, oui. J’ai notamment précisé à Jean-Richard Cyterman : « Je dispose d’éléments suffisants pour me permettre d’affirmer, sans crainte d’être contredit par des universitaires de bonne foi, que l’organisation de ce colloque obéit en premier lieu au souhait de couvrir les agissements d’enseignants-plagiaires de Paris-8 et la tolérance au plagiat (…) » Après avoir lu avec intérêt ce dossier, Jean-Richard Cyterman m’a répondu qu’il ne pouvait malheureusement pas intervenir sans avoir été saisi par le président de l’université Paris-8 ou par le/a ministre.

La présidente de l’université Paris-8, Danielle Tartakowsky, directement associée à l’opération Approche éthique du plagiat où elle interviendra, ne saurait s’en plaindre auprès de l’Inspection générale. On ne comptera pas non plus sur Geneviève Fiorasso, qui n’a jamais montré une réelle volonté de s’attaquer au fléau du plagiat universitaire. Il reste à espérer que Benoît Hamon saisira l’Inspection générale. Cela s’impose d’autant plus que Benoît Hamon a été membre du Conseil d’administration de Paris-8, puis professeur associé quand Pascal Binczak était président de Paris-8 et se conduisait si mal dans ces affaires de plagiat.

Le problème du plagiat à l’Université n’est plus circonscrit aux plagiaires – qu’ils soient étudiants des premiers cycles, doctorants ou enseignants – qui devraient relever d’un conseil disciplinaire. Le problème bien plus inquiétant est celui d’enseignants-chercheurs, honorables et respectables dans leurs activités d’enseignants et de chercheurs mais otages du système et de leurs intérêts croisés, conduits à tout faire pour couvrir leurs collègues enseignants-plagiaires. Cette attitude a notamment pour conséquence de confier le recrutement des nouveaux enseignants-chercheurs à des plagiaires… C’est pourquoi il n’y a rien d’exagéré à dire que le plagiat gangrène l’Université.

Jean-Noël Darde, maître de conférences (à la retraite depuis septembre 2013), université Paris-8.
Auteur du blog Archéologie du copier-coller 

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