Pour une économie non-aristotélicienne / For a non-Aristotelian economy

17 juillet 2015

Le Monde: Les monnaies complémentaires, un rempart contre le capitalisme financier ?

Filed under: Actualité, Alternative, Association, Economie, monnaies alternatives, Recherche — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 2:17

Et si, un jour, votre grand-mère payait son aide ménagère avec une autre monnaie que l’euro ? Pas en drachmes, bien sûr, mais en gonettes à Lyon, en sols-violettes à Toulouse ou en euskos à Bayonne. C’est ce que permettra peut-être le projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, qui sera examiné par le Sénat à la fin du mois de juillet. Douze mois après la promulgation du texte, le gouvernement, prévoit-il, remettra au Parlement « un rapport relatif à l’émission d’une ou de plusieurs monnaies complémentaires pour l’autonomie ». Autrement dit la possibilité, pour les personnes âgées, de payer les services des associations avec des billets, des pièces ou des chèques libellés dans une autre monnaie que l’euro.

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Philippe Turpin/Photononstop

Lentement, mais de façon plus visible depuis que la loi Hamon sur l’économie sociale et solidaire de 2014 leur a donné une existence officielle, les monnaies complémentaires font leur chemin, notamment dans les têtes. En janvier, un rapport intitulé « D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité » a montré l’ampleur du phénomène. S’agit-il, comme le soutiennent ses promoteurs, d’une révolution souterraine, capable de subvertir le capitalisme tel qu’il fonctionne aujourd’hui, et donc la promesse d’une alternative économique ?

L’existence d’une monnaie unique, à l’échelle d’un Etat ou d’une communauté d’Etats, n’est pas aussi ancienne qu’on pourrait le croire. En France, de multiples monnaies, locales et étrangères, avaient cours sur le territoire du royaume jusqu’aux premières tentatives d’unification royales, au XIVsiècle – objectif atteint par la Révolution et l’Empire. Elles partageaient alors la fonction de moyen d’échange avec des objets variés selon les époques ou les latitudes, comme le sel ou les coquillages… Depuis, la théorie économique et la pratique politique des Etats proclament que, pour que les marchés fonctionnent de manière optimale et confiante, la monnaie doit être universellement reconnue et émise par une puissance publique unique et souveraine sur un territoire donné.

Les monnaies complémentaires sont imprimées et distribuées gratuitement par des associations locales à leurs adhérents, qu’ils soient producteurs ou consommateurs

Pourtant, à chaque période de crise, lorsque la liquidité, le crédit ou la confiance dans l’autorité émettrice viennent à manquer, les acteurs économiques recréent spontanément des moyens d’échanger. En 1929, les entreprises suisses victimes des faillites bancaires avaient ainsi créé une monnaie, le wir, pour se faire crédit entre elles : elle existe toujours et elle est utilisée par 65 000 PME ! Mais le cas le plus fréquent concerne des communautés locales, et l’on parle alors de monnaie locale complémentaire. En 1998, la population d’une favela de Fortaleza, chassée vers la périphérie urbaine par un programme immobilier, et dès lors coupée de ses circuits économiques, avait ainsi créé le palma, qui était destiné aux échanges au sein de la communauté. Aujourd’hui, la Grèce et l’Espagne comptent 70 monnaies locales, l’Allemagne une soixantaine et la France une trentaine, toutes créées depuis moins de cinq ans. Dans l’Hexagone, la plus développée est l’eusko, lancée au Pays basque en 2013 : aujourd’hui, près de 500 000 euskos (1 eusko = 1 euro) circulent entre près de 3 000 utilisateurs.

Ces monnaies se présentent sous la forme de billets dont le dessin et les couleurs diffèrent d’un billet « normal » afin d’éviter toute confusion. Dans la plupart des cas, ils sont imprimés et distribués gratuitement par des associations locales à leurs adhérents, qu’ils soient producteurs ou consommateurs. Pour leur garantir à tout moment l’échange de leur pécule en monnaie locale en argent « normal », ces associations détiennent un fonds en monnaie officielle qui couvre la valeur de la monnaie locale émise : il est généralement constitué à la fois par des cotisations et par une subvention publique.

Une monnaie locale circulant sur un territoire restreint permet en effet aux consommateurs de favoriser les producteurs locaux

Ces associations ont pour la plupart un objectif militant. Elles ne cherchent pas à jouer au Monopoly mais à desserrer la contrainte financière subie par les plus pauvres et à promouvoir des modes de production ou de consommation locaux ou respectueux de l’environnement. Une monnaie locale circulant sur un territoire restreint permet en effet aux consommateurs de favoriser les producteurs locaux et de les inciter en retour à produire ce que veulent les consommateurs – bio et « durable », par exemple. Une monnaie locale « est une digue contre le déménagement du territoire », affirment les économistes Denis Clerc et Jean-Baptiste de Foucauld dans le rapport de janvier 2015.

Au-delà, affirment le philosophe Patrick Viveret et l’économiste Célina Whitaker, les monnaies locales complémentaires ont des « potentialités d’action transformatrice ». En devenant l’unité de compte des seules richesses reconnues comme « utiles » par la collectivité (celles qui sont indispensables aux plus pauvres, écologiquement viables et indépendantes de la chaîne de valeur mondialisée), elles rendent aux citoyens le contrôle de la création monétaire, et donc de leur vie économique. Elles leur permettent également de rompre avec la monnaie officielle, devenue une marchandise, objet de gains spéculatifs et improductifs, et simple marqueur des inégalités. « On redécouvre que le local est l’échelle pertinente pour développer une économie plus soutenable », souligne Christophe Fourel, économiste au ministère des affaires sociales et coauteur du rapport de janvier 2015.

Méfiance des corps constitués

Mais le « grand soir » monétaire ne semble pas encore à portée de main. En France, sur les 17 monnaies locales étudiées dans le rapport de 2015, la circulation monétaire moyenne s’établissait à 26 000 euros, la médiane à 11 500 euros : le nombre moyen d’utilisateurs atteignait à peine 500, la médiane 255… Bref, la pérennité d’une monnaie locale est proportionnelle au degré d’engagement des adhérents des associations qui l’ont créée, et son extension à leur influence sur leur territoire. Les plus robustes sont émises là où l’identité locale est la plus forte, comme au Pays basque, mais le pari est plus difficile à tenir à Montreuil ou à Romans…

Car si certains biens et services peuvent être produits localement, la plupart de ceux que nous consommons, et surtout que nous souhaitons consommer, ne sont disponibles qu’en utilisant la monnaie dominante. C’est pour cela que les dispositifs prévoient tous une convertibilité en monnaie officielle selon un taux fixe. Pour toutes ces raisons, le Conseil économique, social et environnemental a publié, en avril, un avis très sceptique vis-à-vis des monnaies locales, reflétant la méfiance des corps constitués.

Pourquoi ne pas en faire autant dans le domaine de la formation professionnelle, de l’aide aux personnes âgées ou encore de la transition énergétique ?

C’est donc dans une autre direction que les partisans de la « biodiversité monétaire » portent leurs regards : celle des monnaies complémentaires « thématiques », c’est-à-dire servant à l’achat et la vente d’une catégorie de biens et services bien définie. Elles appliquent le principe des bons d’achat émis par les grands magasins ou des « miles » distribués par les compagnies aériennes, mais au service d’objectifs sociaux. « Les chèques-déjeuner, lancés à l’origine par des coopératives à vocation sociale, ont servi, grâce au soutien des pouvoirs publics, à améliorer l’alimentation de tous les travailleurs », rappelle Nicolas Meunier, rapporteur du rapport de janvier 2015.

Pourquoi ne pas en faire autant dans le domaine de la formation professionnelle, de l’aide aux personnes âgées ou encore de la transition énergétique, comme le propose l’économiste Michel Aglietta ? « La loi n’interdit plus aux collectivités locales de faire payer certains services avec les monnaies qu’elles peuvent créer », observe Jean-Philippe Magnen, vice-président (Europe Ecologie – Les Verts) de la région Pays de la Loire et coauteur du rapport de janvier 2015. Depuis 2014, la ville de Boulogne-sur-Mer accepte ainsi que les citoyens payent les transports publics et certaines manifestations culturelles en bou’sols, la monnaie locale de la ville. En Ille-et-Vilaine, le galléco permet de régler certains services publics.

Les militants de l’économie alternative dénoncent une dérive qui ferait passer la création monétaire des mains des banquiers à celles des administrations publiques locales. En réalité, ces dernières cherchent surtout à sous-traiter aux associations et aux entreprises « sociales et solidaires », déjà chargées de la production des biens et services correspondants, cette nouvelle ingénierie des politiques publiques. Tout dépendra, en fin de compte, de l’accueil que feront à ces monnaies alternatives les populations à qui elles seront proposées.

À LIRE
« D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité », rapport, remis en avril, de la mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échange locaux, par Christophe Fourel et Jean-Philippe Magnen (rapporteur : Nicolas Meunier). A télécharger sur le site de la Documentation française, Ladocumentationfrancaise.fr.
« Nouvelles monnaies : les enjeux macro-économiques, financiers et sociétaux », de Pierre-Antoine Gailly, avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE), avril 2015. (Le Journal officiel, 64 p., 14 €).
« L’Avenir de la monnaie », de Bernard Lietaer (Random House, 2001).
http://monnaie-locale-complementaire.net/

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/07/09/les-monnaies-complementaires-un-rempart-contre-le-capitalisme-financier_4677056_3224.html

Sur le  même sujet sur ce blog:

Nouvelles possibilités économiques pour la Grèce dans un cadre de pensée non-aristotélicien (14/07/2015)

 

7 juillet 2015

Mediapart: « Espace de travail » : le « réalisme » managérial contre la réalité du travail

|  Par Joseph Confavreux et Rachida El Azzouzi

Tarification à l’acte, intranet RH, self scanning, management par objectifs, benchmarking, lean management, évaluation informatique… Bienvenue dans le monde terrifiant, et largement inefficace, du « management désincarné », étudié par la sociologue Marie-Anne Dujarier. Ou comment, en voulant élaborer des dispositifs standardisés pour encadrer le travail à distance, on finit par en perdre la substance même.

Marie-Anne Dujarier, professeur à l’université Paris 3, est sociologue et publie aux éditions La Découverte Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, une passionnante enquête sur la réalité de ce que font les « planneurs », c’est-à-dire celles et ceux qui prétendent organiser le travail des autres, et souvent le désorganisent.

La suite de l’article sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/economie/050715/espace-de-travail-le-realisme-managerial-contre-la-realite-du-travail

Dans le site des éditions de la Découverte:

Des salariés ont pris une importance inédite dans l’encadrement du travail aujourd’hui. Consultants ou cadres de grandes organisations, Marie-Anne Dujarier les appelle les « planneurs », car ils sont mandatés pour améliorer la performance des entreprises et des services publics au moyen de plans abstraits, élaborés bien loin de ceux et de ce qu’ils encadrent. Spécialisés en méthodes, ressources humaines, contrôle de gestion, stratégie, systèmes d’information, marketing, finances, conduite du changement, ils diffusent et adaptent des dispositifs standardisés qui ordonnent aux autres travailleurs ce qu’ils doivent faire, comment et pourquoi.
Management par objectifs, benchmarking, évaluation, lean management, systèmes informatiques, etc. cadrent ainsi l’activité quotidienne des travailleurs. Ces dispositifs instaurent un management désincarné que les salariés opérationnels jugent maladroit, voire « inhumain ». D’après leur expérience, il nuit autant à leur santé qu’à la qualité des produits et à la performance économique. Étonnamment, les planneurs et les dirigeants constatent eux aussi que cet encadrement joint trop souvent l’inutile au désagréable. Comment comprendre alors son succès ?
Dans ce livre issu d’une longue recherche empirique, la sociologue Marie-Anne Dujarier analyse en détail le travail des faiseurs et diffuseurs de ces dispositifs, régulièrement accusés par les autres salariés de « planer » loin du travail réel. Elle montre qu’ils doivent accomplir une mission qui peut sembler impossible et dépourvue de sens, et explique comment ils y parviennent malgré tout, et avec zèle.

Dans le site du Monde :

L’encadrement à distance, source de nuisance

LE MONDE | 03.06.2015 à 17h45 • Par Margherita Nasi

Avoir à faire à des psychotiques, « c’est du lourd », affirme un infirmier en hôpital psychiatrique. Et pourtant, le plus difficile à vivre dans le métier, d’après lui, ce n’est pas la maladie mentale. « C’est le management. Le fait qu’on nous demande de faire sortir les gens coûte que coûte, même quand ils vont mal. C’est pour les statistiques. Le fait de devoir faire les clowns devant le comité de visite de la qualité (…) C’est complètement fou leur truc. Complètement fou. Je ne saurais pas dire de quelle folie il s’agit. Mais c’est fou. Là aussi, c’est du lourd ».

C’est sur cette folie que se penche Marie-Anne Dujarier dans Le management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail. Management par objectifs, évaluation, benchmarking, « lean management », systèmes informatiques… La sociologue du travail et des organisations se penche sur ces dispositifs standardisés qui sont devenus aujourd’hui les pièces maîtresses du management.

L’ouvrage est le fruit d’une enquête empirique menée pendant dix ans dans des grandes organisations et dans des secteurs variés, publics et privés, industriels et de service : chimie, pharmacie, transports, banque et assurance, finance, électronique, grande distribution, conseil, informatique, droit, SSII, médias, publicité, industrie automobile, collectivités locales et hôpitaux… « Le management par dispositifs est un trait commun à toutes les grandes organisations productives, qui doivent répondre à une contradiction structurelle : faire du particulier à grande échelle, du sur-mesure en masse ».

Les « planneurs »

Mais alors que la sociologie s’est surtout intéressée à la réception sociale de ces dispositifs, la maître de conférences à l’Université Sorbonne-Nouvelle et chercheuse au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique s’intéresse à leur production, au « travail des faiseurs et diffuseurs de dispositifs ».

Au cœur de son ouvrage on trouve donc les « planneurs » : ingénieurs des méthodes, qualiticiens, responsables des ressources humaines, contrôleurs de gestion, financiers… ces cadres mandatés pour « prescrire, outiller et contrôler les tâches productives, en mettant en place les dispositifs ».

La sociologue distingue les planneurs – que les autres travailleurs accusent de « planer loin des situations concrètes » – des autres cadres, en particulier des managers de proximité opérationnels. Les planneurs agissent en effet à distance, de manière abstraite, ils sont « du côté de la carte et non du territoire ».

Inutile et désagréable

Et c’est là tout le problème : « les prescripteurs encadrent à distance l’activité humaine. Ils exercent un management désincarné ». Pourtant, en raison d’une dynamique sociale au cœur du travail de direction, ces dispositifs prolifèrent : ils sont « commandités par des dirigeants nommés par leur conseil d’administration pour réaliser une performance quantifiée, puis vendus et mis en œuvre par des planneurs ».

Après avoir exposé l’importance sociale prise par les dispositifs dans les grandes organisations, Mme Dujarier montre que la direction par les dispositifs fait l’objet d’une critique sociale partagée à tous les niveaux de l’organisation : « la majorité des travailleurs juge qu’elle joint l’inutile au désagréable ».

Car cette forme d’encadrement ne supprime pas l’activité, mais la déplace, « pour la centrer sur la machine managériale elle-même. Son entretien, sa sophistication et son bon fonctionnement absorbent alors les travailleurs, bien plus qu’ils ne sont tournés vers ce qu’elle produit, au risque d’un renversement du moyen et des fins ».

26 janvier 2015

Le Monde: 10 chiffres sur l’Afrique qui pourraient vous surprendre

Filed under: Actualité, Economie — Étiquettes : , — Isabelle Aubert-Baudron @ 4:34
Loin des famines, des guerres, des massacres et des clichés, l’Afrique est aussi un continent de bonnes nouvelles et d’informations positives. La preuve en dix chiffres.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique:lma/video/2015/01/19/10-chiffres-sur-l-afrique-qui-pourraient-vous-surprendre_4558989_3212.html
Crédits musique : Sauti Sol

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