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30 avril 2017

Le Devoir: Charles Plymell, le «hipster» octogénaire

Filed under: Actualité, beat, Edition, Interzone, Littérature, livres — Étiquettes : , — Isabelle Aubert-Baudron @ 1:25

 

http://www.ledevoir.com/culture/livres/497210/charles-plymell-le-hipster-octogenaire

Le poète et éditeur raconte la contre-culture américaine

 

26 avril 2017 | Dominic TardifCollaborateur | Livres 
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Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir – Charles Plymell reste, à 82 ans, le hipster de son jeune temps.

Ancien coloc d’Allen Ginsberg et de Neal Cassady, éditeur-culte et poète de l’Amérique indocile, Charles Plymell pige dans son répertoire d’anecdotes et explique pourquoi il préfère Chuck Berry à Bob Dylan.

Le 27 février 1975, Charles Plymell participe à l’événement Rien contre ça, clôturant la Rencontre internationale de la contre-culture de Montréal. Denis Vanier, Josée Yvon, Paul Chamberland, Raôul Duguay, Claude Péloquin, Lucien Francoeur, John Giorno, Patrick Straram, Anne Waldman et d’autres suspects usuels de l’insolence littéraire sont aussi de l’affiche de ces douze heures de poésie, présentées au Palais du commerce, rue Berri, là où se trouve désormais Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

« Je ne me souviens pas de grand-chose », annonce de sa voix traînante le poète et éditeur américain. Certaines substances grisantes présentent cet inconvénient qu’elles finissent parfois par couvrir d’un vaporeux voile la mémoire de ceux qui les ont jadis embrassées avec trop d’enthousiasme. « Mais ce que je me rappelle, poursuit-il, c’est que nous étions au restaurant avant, qu’Allen buvait du lait et que Burroughs lui gueulait :“Bois pas du lait si t’es pour monter sur scène ! C’est mauvais pour ta gorge. Bois de la vodka à la place !”Allen n’était pas un buveur. »
L’Allen invectivé par William Burroughs, c’est bien sûr Allen Ginsberg, qui avait été le coloc de Plymell en 1963, au 1403 Gough Street de San Francisco, tout comme Neal Cassady, homme de tous les appétits et de toutes les soifs, renommé Dean Moriarty par Jack Kerouac dans Sur la route. L’appartement comptait sept chambres, pour un loyer de 100 $ par mois !

Le problème, c’est que la majorité de la poésie, aujourd’hui, est aussi mauvaise que le gouvernement Trump

Charles Plymell

« Puisque Neal venait comme moi du Midwest, c’est le beat auquel je me suis toujours le plus identifié. On avait l’habitude de bouffer des amphétamines et d’aller du côté coloré de la ville [the coloured side of town], voir Fats Domino et Bo Diddley jouer », raconte celui qui était de passage à Montréal ce week-end afin d’assister au vernissage de l’expo Paris/Beat/Codex, réunissant des collages du couple que formaient son ami, le poète français Claude Pélieu, et la mère de sa femme Pamela, Mary Beach, traductrice historique de la Beat Generation en France. Plymell participait aussi aux festivités soulignant le 25e anniversaire de la maison d’édition L’Oie de Cravan.

« The original hipster »

En 1951, Charlie abandonne l’école secondaire quand son cow-boy de père lui achète une Chevy de l’année. Son Kansas natal est bientôt loin dans le rétroviseur. « Le gaz coûtait 15 sous le gallon ! Je suis parti vers la Californie. » Plymell est alors un hipster, bien avant que le mot ne désigne ce barbu ironique arborant lunettes à grosse monture et/ou chemise à carreaux qui peuple les quartiers comme le Mile-End. Le hipsterpremière génération singe le look et l’attitude débonnaires des jazzmen noirs, porte de longs collets à la Billy Eckstine, trimballe une coupe ducktail et fume du pot. Autrement dit : Charles Plymell fait tout pour que la pudibonde Amérique de l’époque le déteste.

Avec son foulard noué autour du cou et sa canne de dandy, le flamboyant vieillard est toujours, malgré ses 82 ans, le hipster de son jeune temps. Et en bon hipster, Mister Plymell aime forcément cultiver un salutaire esprit de contradiction. Vous lirez forcément à son sujet, si vous le googlez, qu’il fut le premier à mettre l’aiguille sur un album de Bob Dylan, devant Allen Ginsberg. Le chanteur de Blowin in the Wind et l’auteur de Howl nourriront ensuite une féconde amitié, qui marquera profondément l’imaginaire du plus récent Prix Nobel de littérature.

« Tout ça est vrai mais, de mon côté, Dylan, je ne l’ai pas tellement écouté après l’avoir fait jouer à Allen », lance fièrement, plus de 50 ans après ce moment charnière, l’homme répondant au surnom de « The Original Hipster ». Sous sa barbe : le léger sourire sardonique de celui qui se régale de briser le consensus.

« Dylan was not my guy. My guy, c’était Chuck Berry. Sa prosodie, son rythme, ses mots avaient quelque chose de vraiment complexe et de beaucoup plus énergique que Dylan, qui, au fond, ne faisait qu’imiter Woody Guthrie. Je n’ai pas trop compris pourquoi ils lui ont donné le Nobel. Le rythme de ma poésie vient de Chuck Berry. »

D’une folie à l’autre

« C’est précisément ce que j’aime chez lui : il n’est pas un de ces poètes prétentieux. Qui d’autre ose dire que Chuck Berry est plus important que Dylan ? » demande Bloodshot Bill. Figure mythique du rockabilly montréalais, il lançait l’an dernierBloodshot Bill Sings Charles Plymell, un 45 tours révélant la part de rock’n’roll qui, au coeur des mots de son ami poète, n’attendaient que la pulsation de la guitare électrique et de la grosse caisse pour se brasser les fesses.

Toujours installés à Cherry Valley, dans l’État de New York, où ils dirigent depuis les années 1970 les éditions Cherry Valley, Charles et sa femme Pamela observent l’Amérique qu’ils ont largement contribué à décoincer sombrer à nouveau dans les ornières d’une pensée obtuse, promouvant une folie distinctement plus nocive que celle des beats et des hippies.

« En comparaison avec Trump, même Ronald Reagan a désormais l’air d’un homme d’État », lance à la blague Pamela qui, sur le plan politique, s’est toujours définie comme une indépendante, à l’instar de son mari.

La poésie peut-elle quelque chose face au président Trump ? « Le problème, c’est que la vaste majorité de la poésie, aujourd’hui, est aussi mauvaise que le gouvernement Trump. La poésie aux États-Unis a été avalée par le milieu universitaire », explique celui qui a toujours refusé de recevoir des bourses institutionnelles ou étatiques, de peur qu’elles enchaînent son indocilité.

« Ce serait encore plus de la folie, en tout cas, que d’écrire de la poésie aujourd’hui et de ne pas s’en servir pour dire que Trump est un fou furieux [crazy bastard] qui ne veut que mettre le monde en morceaux. »

Paris/Beat/Codex
Collages de Claude Pélieu et Mary Beach Jusqu’au 30 avril chez Monastiraki (5478, boul. Saint-Laurent)

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