La Vie des Idées: Laure Murat: Classés schizos

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Classés schizos

À propos de : Hervé Guillemain, Schizophrènes au XXe siècle. Des effets secondaires de l’histoire, Alma éditeur

par Laure Murat , le 11 octobre 2018

Être étiqueté « schizophrène » équivalait au XXe siècle à une condamnation à vie. Une étude fondée sur les dossiers des patients montre que les schizophrènes ont souffert de leur maladie, mais aussi des préjugés idéologiques et de l’obsession classificatoire de leur époque.
Rares sont les livres au titre et sous-titre aussi explicites. Le propos d’Hervé Guillemain, spécialiste d’une histoire culturelle et sociale de la psychiatrie, y réside tout entier. Schizophrènes au XXe siècle indique qu’il s’agit non pas d’une histoire de la schizophrénie, d’une maladie dans ses symptômes et son évolution, mais des patients étiquetés schizophrènes.
Des effets secondaires de l’histoire suggère d’emblée une interprétation de leur condition : objets de l’obsession classificatoire de la science, les schizophrènes seraient surtout les victimes des dommages politiques collatéraux de l’époque. L’image de couverture, figurant un patient à la mine mélancolique graphiquement enfermé dans une ampoule, achève de circonscrire le sujet – la schizophrénie comme construction et enfermement idéologique du XXe siècle.

L’invention de la schizophrénie

Dès l’introduction, Hervé Guillemain s’explique sur ses choix. « S’il n’est ni un procès à charge contre LA psychiatrie […], ni un monument dédié aux victimes méconnues de la science […], ce livre se classe indéniablement dans la catégorie des observations circonspectes du processus classificatoire. » La schizophrénie, nouvelle manière de nommer un mal tentaculaire et proprement incernable, ne serait-elle pas plutôt un miroir des soubresauts politiques de l’histoire ? Si la réponse est incluse dans la question, le résultat de l’enquête, fondée sur un seul matériau – les archives et les dossiers des patients à travers la France –, est passionnant.

Historiquement, le mot de « schizophrénie » a été forgé en 1899 par Kraepelin et repris par Bleuler en 1911. Mais l’élaboration du concept se joue dans l’entre-deux guerre, où l’on passe de la démence précoce à la schizophrénie proprement dite, devenue un véritable « fléau social » (p. 32). Aujourd’hui premier motif d’hospitalisation à plein temps en France, elle toucherait une trentaine de millions de personnes dans le monde, selon les chiffres de l’OMS.
Ce développement spectaculaire serait-il, paradoxalement, le signe de son obsolescence ? À court terme, assure Hervé Guillemain, le mot, recouvrant une réalité sans contours, est destiné à disparaître. Ne parle-t-on pas déjà, comme avec l’autisme, de « troubles du spectre de la schizophrénie » (p. 282), la gradation introduisant une prise de distance ?

La suspicion qui pèse sur la schizophrénie, mal décrété incurable, n’est pas nouvelle. Dans les années 1970, au plus fort de l’antipsychiatrie, on parlait de « mythe », comme le rappelle l’auteur, qui cite cet échange entre Nicole Martin, une patiente venue témoigner à Apostrophes pour son livre, Rescapée d’un mythe, et le psychiatre Henri Baruk :

Nicole Martin : Je pense que certains malades dans certains états de schizophrénie par exemple…
Henri Baruk : …qui n’existe pas. Y a pas de schizophrénie.
Nicole Martin : Oui, je suis de votre avis, c’est un mythe, mais on m’a traitée en tant que telle. (p. 26)

Ce dialogue aurait pu être placé en épigraphe du livre d’Hervé Guillemain, qui s’attaque bien à la dimension mythique, c’est-à-dire imaginaire, d’une entité nosologique autant qu’à un système de classification. Ce travail de déconstruction s’inscrit dans l’historiographie critique de la psychiatrie et, en tant que tel, confirme des traits structurels connus – la folie, creuset des individus considérés asociaux – tout en réservant des surprises.

Féminin/masculin

Pathologie d’abord majoritairement féminine, la schizophrénie vise en premier lieu les femmes au désir d’émancipation trop manifeste ou bavard, domestiques « montées à la ville », dont l’attitude ou la tenue vestimentaire ne répond pas aux normes de leur milieu social. Certaines professions « modernes » en font les frais : en 1940, « une femme schizophrène sur cinq travaille comme sténodactylo » (p. 52), métier très qualifié, d’abord masculin, qui s’est féminisé dans l’entre-deux-guerres.

Certaines sont harcelées par leur patron, ce qui détermine un effondrement psychique, pour le moins d’actualité :

Les patrons ne conservent pas leur distance, ils racontent des choses qui sont peut-être leur histoire, mais que des gens mariés ne devraient pas dire en public. Alors moi, je ne savais que faire. On n’ose pas se fâcher, de peur de se faire mettre à la porte. On ne s’y reconnaît plus dans son travail. Enfin, ça vous tourne la tête. […] On ne peut pas tout faire en même temps : recevoir des ordres et des caresses (p. 54).

Aux trois quarts féminine dans les années 1930, à l’heure où le travail des femmes a connu une expansion depuis la Première Guerre mondiale, la pathologie devient majoritairement masculine dans les années 1950. Au fil de l’enquête, des statistiques et des études de cas, l’historien démontre comment la schizophrénie épouse la réalité historique, politique et sociale.

Elle touche les immigrants déracinés, Polonais, Russes, Tchécoslovaques, Yougoslaves, Arméniens, qui maîtrisent parfois peu le français et sont considérés comme indésirables sur le territoire. Dans le sud de la France, une majorité des patients (jusqu’aux deux tiers) portent des noms corses ou italiens (p. 58). Elle affecte les veuves et les orphelins (dans les années 1990, la proportion d’enfants orphelins chez les schizophrènes est encore de 15 %), les individus stigmatisés pour croire à des ensorcellements, qu’ils viennent du bocage ou des colonies, les inverti(e)s, les adolescent(e)s rebelles.

Les médecins fouillent l’hérédité et spéculent sans trêve sur la théorie des humeurs, se saisissent du corps du schizophrène et de leur cerveau bientôt lobotomisé, où se dissimulerait la « preuve » de la maladie, dans un effort désespéré de la psychiatrie de se rapprocher des méthodes de l’« evidence based medicine ».

Quiconque a travaillé dans les archives psychiatriques connaît cette rhétorique du fou assimilé à l’asocial, au marginal, au non-conforme, à l’« étranger » ou au « métèque ». Au XIXe siècle, ces a priori idéologiques noircissent des volumes entiers. Pas un(e) patient(e) qui échappe aux préjugés du médecin ou de l’époque.

Qu’est-ce qui distingue donc la schizophrénie par rapport aux autres pathologies ? C’est au chapitre 8, sur la « mutabilité diagnostique », qu’Hervé Guillemain apporte un éclairage qui donne son sens au livre, en détaillant les glissements et les translations subreptices de la mélancolie et de l’hystérie dans la nouvelle catégorie plus « scientifique » de la schizophrénie. La dernière partie de son livre, sur la gestion administrative de la schizophrénie, renseigne de façon très utile sur la mécanique asilaire et ses transferts de patients vers des institutions privées – le plus souvent pour alléger les statistiques des hôpitaux.

Être schizophrène au XXe siècle équivalait à une condamnation à vie, le diagnostic à une sentence. L’invention des psychotropes et de la chimiothérapie dans les années 1950 est parvenue à soulager certains symptômes, au prix d’effets secondaires très handicapants. Elle échoue toujours à vaincre la « maladie », qu’il faut bien nommer d’une façon ou d’une autre, et dont le livre d’Hervé Guillemain nous invite à revisiter en profondeur la définition et, surtout, le sens historique, politique et social.

Hervé Guillemain, Schizophrènes au XXe siècle. Des effets secondaires de l’histoire, Alma éditeur, 2018. 317 p., 22 €.

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