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6 septembre 2017

La Vie des Idées: La culture du Qi

Filed under: Actualité, médecine, recherche médicale, Sciences — Étiquettes : , , — Isabelle Aubert-Baudron @ 8:27

Marceau Chenault, « La culture du Qi. Expériences chinoises ou universelles ? », La Vie des idées , 22 juillet 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-culture-du-Qi.html

La culture du Qi

Expériences chinoises ou universelles ?


par Marceau Chenault , le 22 juillet 2016

Le Qi, « souffle » ou « énergie », est au cœur de nombreuses pratiques asiatiques traditionnelles, martiales ou artistiques, impliquant une certaine conception globale du corps et de l’esprit. Il imprègne aujourd’hui, notamment en Occident, les domaines de la santé et du bien-être, de la spiritualité. Un bienfait inattendu de la mondialisation ?

La notion de Qi (气) s’est diffusée dans les sociétés occidentales à travers les arts chinois et plus largement asiatiques depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Le qigong, le taijiquan, la calligraphie, l’acupuncture et les arts martiaux ont contribué à la globalisation de cette culture dite traditionnelle. Généralement traduit par « énergie » ou « souffle », ce terme fait partie d’un discours devenu commun pour un ensemble de pratiques centrées sur la relation subjective du corps à l’esprit : par exemple, les pratiques de bien-être et de soin, le milieu de la danse contemporaine ou des arts martiaux, ou encore les techniques spirituelles de contemplation. Le « souffle » peut être le nom du Qi dans les arts chinois, du Prana dans le Yoga indien, du Pneuma dans les techniques grecques, de l’Esprit dans les textes bibliques français [1].

Cette traduction générique témoigne de la transformation des pratiques vernaculaires dans leur processus de globalisation. Elles ont été intégrées par des groupes souvent motivés par des actions alternatives dans le domaine de la santé, de la spiritualité, de l’environnement ou encore de l’art. Elles sont basées sur des savoirs dits ancestraux, des pratiques populaires ou empiriques parfois plus proches de connaissances ésotériques que scientifiques, et sont souvent catégorisées comme des formes de religiosité contemporaine post-industrielle [2]. Néanmoins, depuis le début du XXIe siècle elles gagnent une certaine légitimité institutionnelle dans le domaine de la santé et la « gestion de soi », en s’implantant par exemple dans certains départements hospitaliers ou cliniques de réadaptation psychomotrice, comme pratiques de santé remboursées par certaines assurances, ou encore comme activités de loisirs et de bien-être régulées par des associations, centres et fédérations.

Dans cet article, nous prenons quelques exemples d’observations ethnographiques sur le Qigong en Chine et en France pour décrire comment se transmet l’expérience du Qi, afin d’éclairer comment la « culture du Qi » prend son sens dans un cadre social donné, grâce à une technologie du soi qui agit sur l’image et le schéma corporels [3].

Le Qi : du principe cosmologique à l’expérience corporelle

L’académicien franco-chinois François Cheng traduit Qi par le terme de souffle :

« La cosmologie chinoise est fondée sur l’idée du Souffle, à la fois matière et esprit. À partir de cette idée du Souffle, les premiers penseurs ont avancé une conception unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient. Le souffle primordial assurant l’unité originelle continue à animer tous les êtres, les reliant en un gigantesque réseau d’entrecroisements et d’engendrement appelé le Tao, la voie » [4].

La sinologue Isabelle Robinet décrit ce phénomène comme le « principe de réalité unique et un qui donne forme à toute chose et à tout être dans l’univers, ce qui implique qu’il n’existe pas de démarcation entre les êtres humains et le reste du monde » [5]. Finalement, le sinologue Cyrille Javary synthétise la problématique de la définition du Qi dans la traduction difficile de l’idéogramme :

« Pour s’approcher un peu de ce que désigne l’idéogramme 气, qui se situe au confluent d’une vision matérielle de l’énergie et d’une conception énergétique de la matière, il vaudrait mieux accoupler les deux et parler de souffle-énergie » [6].

Ces définitions évoquent d’emblée la cosmologie particulière autour des pratiques qui utilisent la notion de Qi pour donner sens à leurs actions. Tout se compose d’énergie et chaque chose est régie par un équilibre unique de substances visible ou invisible, matérielle ou volatile. Philippe Descola décrit ce mode de relation au vivant présent dans la Chine Ancienne, l’Inde et chez les Aztèques comme une ontologie analogique. « Analogique » parce que cette cosmologie met en contraste les différences « physiques » et « d’intériorités » de tout être et, à l’opposé, valorise leur mode de fonctionnement sur des principes identiques, comme les théories chinoises du Yin et du Yang ou des Cinq Mouvements. Dans ce système, chaque chose est différente et ordonnée hiérarchiquement mais analogue aux autres dans son fonctionnement. Pour Descola, cette « ontologie » comme les trois autres qu’il définit (naturaliste, totémiste, animiste) reposent sur « des systèmes de propriétés » où les existants identifient le soi et le non-soi selon des « schèmes » de démarcations physiques et d’intériorités [7].

L’anthropologue distingue l’ontologie analogique de l’ontologie naturaliste qui nous est plus familière en Europe, depuis le siècle des Lumières. En effet, notre cosmologie européenne et sa médecine médiévale qui étaient aussi analogiques ont été rationalisées par les sciences naturelles où l’homme s’est radicalement détaché de son objet d’étude, la nature. En d’autre terme, l’homme « moderne » des sciences européennes a intégré une autre forme de démarcation basée sur la ressemblance physiques des espèces et la différence de leurs intériorités, conduisant à une opposition forte entre nature et culture. On admet par exemple que l’humain a une conscience que l’animal ou les plantes n’ont pas, ce qui est un postulat naturaliste absent chez des populations dites animistes comme les Achuar d’Amazonie. L’ancien étudiant de Lévi-Strauss nous invite finalement à réaliser que la dualité entre nature et culture sur laquelle se sont basées nos sciences occidentales n’est pas universellement partagée et qu’elle ne peut pas y prétendre, malgré sa domination évidente sur l’ensemble des autres populations à l’heure de la globalisation.

Dans la cosmologie chinoise, le Qi est immanent c’est-à-dire qu’il est présent en toute forme vivante et il faut apprendre à favoriser sa circulation, autant sur le plan microcosmique du corps et de son réseau énergétique, que sur le plan macrocosmique dans sa relation entre le Ciel et la Terre. Cette vision a été autant développée dans la pensée confucéenne que taoïste, piliers de la pensée chinoise. Pour simplifier, on pourrait dire que le confucianisme a développé les valeurs morales et sociales pour respecter le système hiérarchique entre Ciel et Terre, tandis que le Taoïsme s’est tourné vers les règles psycho-physiologiques de notre vie corporelle éphémère. Comme le souligne ZhuangZi (Tchouang Tseu), un des pères fondateurs du Taoïsme :

« l’homme doit la vie à une condensation de Qi. Tant qu’il se condense, c’est la vie ; mais dès qu’il se disperse, c’est la mort » [8].

Ainsi s’est développée l’alchimie taoïste, très populaire entre le XIe siècle et le XIVe siècle après J.-C., dans le but d’élaborer les règles de conduites pour maîtriser les ingrédients alchimiques et les exercices du souffle censés préserver la vie jusqu’à l’immortalité [9]. À titre d’exemple, la moine taoïste Hu Yin a composé au IXe siècle un ouvrage important mettant en relation la théorie des « cinq phases » ou cinq agents (bois, feu, terre, métal, eau) et l’entretien des cinq organes (foie, cœur, rate, poumons, reins). Ses analyses mêlant cosmologie Taoïste et médecine chinoise associent des exercices du corps, de respiration et des habitudes alimentaires en relation avec les cinq organes stimulés selon les cinq saisons de l’année [10]. On y trouve notamment des techniques de respiration qui sont transmises aujourd’hui dans la pratique du Qigong – discipline de « maîtrise/gong » du « souffle/qi » – et notamment le Qigong des six sons.

Aborder la notion de Qi dans son contexte historique et culturel ne pose a priori pas de problème. On comprend que l’on parle d’une cosmologie, un système d’interprétation du vivant propre à une culture, une géographie et une histoire donnée. La discussion devient plus délicate lorsqu’on aborde l’expérience du Qi en tant que phénomène vécu aujourd’hui ; car il ne s’agit plus seulement d’une théorie, mais d’une manière effective de percevoir et sentir le monde. Des travaux récents en anthropologie de la médecine ou des religions illustrent ces situations. Par exemple, Elisabeth Hsu décrit en détail les séances du Docteur Qiu dans la région du Yunnan. Celui-ci soigne ses patients à l’aide des différents traitements traditionnels comme l’acupuncture ou le Qigong. Le docteur n’utilise le traitement par Qigong que dans certains cas où il estime que son patient est réceptif à ce type de relation « énergétique » [11].

À l’institut de recherche de Qigong de Shanghai où je suis responsable de la formation internationale depuis quatre ans, le Dr. Sun Lei explique volontiers dans ses cours comment il utilise la maîtrise du Neigong ou « travail interne » pour optimiser ses massages Tuina avec ses patients, c’est-à-dire comment il gère l’exercice de son énergie interne pour rendre les pressions de son massage plus profonde. Toujours à l’Institut, le Dr Xu Feng dans ses enseignements de ZiFagong précise que dans ce type d’exercice traduit comme « mouvement spontané » les pratiquants deviennent sensibles au « champ de Qi » de leur groupe de pratique, qui n’est peut-être pas éloigné d’une forme d’inconscient collectif théorisé par Jung dans sa psychologie de l’inconscient [12]. Autre lieu, autre approche dans les montagnes de Wudang, haut lieu des arts martiaux chinois dits « internes », notamment le Taijiquan. Le vieux maître Pi explique comment sa pratique du Qigong élaborée à partir des textes taoïstes de Laotzi est une manière de sentir son corps se fondre avec la montagne et la nature qui l’entourent. Enfin, lorsque je vais m’entraîner au parc de Luxun à Shanghai avec les maîtres de Tajiquan, Chen Ming Liang ou Li Hong Da, tous deux m’invitent à toucher leur poitrine, ventre ou dos pour sentir comment le Qi descend dans leur « Dantian » (zone abdominale) jusqu’aux talons, afin d’annuler la poussée du partenaire d’entraînement ou l’attaque d’un combattant opposant, et le déséquilibrer sans utiliser de force.

Diversité des pratiques et interprétations du Qi en contexte

Partant de ces exemples de différents milieux (médical, spirituel ou martial), on imagine comment la question de l’expérience du Qi devient complexe lorsque ces techniques utilisées dans des situations locales – c’est-à-dire avec une signification propre à une relation très précise avec les autres et l’environnement – se diffusent et se globalisent à grande échelle dans des contextes très différents, au-dedans ou en dehors de la Chine. Je dois préciser d’ailleurs que les situations que je prends pour exemples n’ont rien de plus « authentique » que d’autres. Les maîtres de Taijiquan des parcs de Shanghai sont apparus depuis que les parcs publics se sont développés dans les centres urbains en Chine ; Maître Pi comme d’autres « grands-pères » Taoïstes, ainsi appelés au Mont Wudang, se sont « réfugiés » dans les montagnes après avoir décidé d’abandonner leur vie civile, peu de temps après la révolution culturelle.

C’est pourquoi des sociologues comme David Palmer interprètent le développement du Qigong depuis 1949 en Chine comme une « tradition ré-inventée » [13]. Car la vie de ces acteurs et la transmission de leur pratique sont le fruit d’une histoire résolument contemporaine, où les destinées personnelles sont influencées par des mouvements sociaux de fond que les sciences sociales tentent d’éclairer. Des années 1980 jusqu’à la fin du XXe siècle, peut-être à l’image lointaine d’un New Age occidental, le Qigong est devenue en Chine une « fièvre » populaire où s’exprimaient tacitement des tensions sociales sur le repositionnement des pouvoirs politiques et religieux, le besoin de réorganiser les liens sociaux sur des mythologies fondatrices de l’identité chinoise tout en se projetant dans la concurrence internationale avec une forme de nationalisme scientifique (avec l’objectif de prouver scientifiquement l’existence du « Qi », notion d’origine chinoise).

En France, depuis environ 1980, l’évolution du Qigong a suivi l’émergence du marché du bien-être, entre une médecine académique peu ouverte aux approches non-conventionnelles et le milieu des arts martiaux basés sur le système compétitif fédéral. Les enseignants se sont formés pour répondre à la demande sociale d’un nouveau public en recherche de détente, d’anti-stress, de connaissance/management pour prendre soin de soi. L’image moderne de la pratique de Qigong est difficilement dissociable de la projection des esprits européens sur la spiritualité asiatique (cultiver une sagesse intérieure, le calme, la sérénité, etc.) et dès lors, l’expérience du Qi est souvent associée à ce type de représentations culturelles, entre une spiritualité et un style de vie doux pour l’équilibre de la santé.

Cette perception n’est pas exactement celle partagée par les médecins chinois de l’institut de Qigong de Shanghai. Leur finalité est la même puisque leur priorité d’enseignement est de s’assurer que leurs élèves développent une maîtrise de techniques et de connaissances sur la régulation de leur attitudes corporelles et mentales, soit pour régler des problèmes de santé important (insomnie, anxiété, douleurs, etc.), soit pour améliorer la maîtrise de soi. Cependant leur approche diverge sur la manière d’y arriver car leurs styles diverses d’enseignement inclut parfois des phases d’apprentissages plus pénibles et beaucoup moins confortables que la douceur et la détente souvent attendu dans l’entrainement des exercices dits de bien-être, par un public non chinois. Dans les cours de danses contemporaine et traditionnelle que je dispense au collège d’éducation physique depuis 2010 à l’Université Normale de l’Est de la Chine, la majorité de mes étudiants chinois partage également une autre idée du Qigong et du Qi : celle, respectable, d’exercices d’entretien utile pour leurs grands-parents et très éloignée de leur aspirations, ou celle, plus ironique et fantaisiste, liée aux pouvoirs magiques des héros de films comme Tigre et Dragon ou KungFu Panda. C’est le rôle de l’ethnographe de décrire ces différentes perceptions culturelles de soi et des autres, en respectant leur diversité et sans juger leur légitimité.

Apprentissage du Qi et réinterprétation du corps

Lire la suite de cet article dans le site de la Vie des Idées

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